La trahison des patriciens

agoravox.fr, Forest Ent (son site), le 5 août 2009

La trahison des patriciens

Quelques réflexions estivales sur la structure de nos sociétés, avec zooms sur les IIIème et XIVème siècles, et moult commentaires pseudo-scientifiques, que les lecteurs auront à cœur de démonter. Ces deux périodes n’ont pas l’air d’avoir grand chose à voir, mais ce sont deux tournants de l’histoire de l’occident : la fin de l’empire romain et du moyen-âge qui en a résulté. Ce sont deux périodes d’effondrement social.

L’été est un bon moment pour se replonger dans les livres d’histoire. J’en profite pour développer quelques réflexions sur la structure de notre société. Elles prendront ici la forme d’un roman noir, afin de vous faire frémir sur les plages, de manière je l’espère modérée.

Dans un article cette année, j’ai comparé la période actuelle au XIVème siècle qui a vu le début du « monde plein » et de l’écroulement des structures médiévales. Je vais y revenir ici, mais aussi sur le troisième siècle, qui a vu le début de la fin de l’empire romain. C’est devenu une banalité de parler du déclin de l’empire occidental, après entre beaucoup d’autres Emmanuel Todd et Denys Arcand. Mais chaque spécialiste a tendance à voir les choses à travers le prisme de ses propres investigations. A l’heure actuelle, il n’y a pas vraiment de consensus sur les causes de la chute de l’empire romain, bien qu’il y ait beaucoup d’explications convergentes. Je vais en présenter ici une vision assez sociale. Ce n’est heureusement pas pour un doctorat, car je ne connais pas grand chose à ces périodes. J’ai remarqué qu’il y a des spécialistes parmi les rédacteurs. Ils voudront bien signaler et corriger les erreurs. Mon but est de rappeler quelques éléments qui éclairent notre époque, et tendent à montrer qu’elle est grosse de changements.

Qu’est-ce qui conduit le destin des nations ? Amha, ce sont la géographie physique (climat et ressources naturelles) et la technologie. La « politique », c’est à dire la manière selon laquelle une société s’organise et peut arriver à gaspiller les atouts que l’histoire lui a donnés, peut aussi y jouer un rôle négatif. Il me semble que les éléments économiques, monétaires, démographiques, les domaines militaires et la géographie politique en sont des conséquences. Ceci repose sur une vision assez mécaniste de l’humanité, qu’il convient d’expliciter tout d’abord.

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal

Le couple géographie-technologie détermine la quantité de nourriture produite. Celle-ci engendre une économie et une démographie. Comme toutes les espèces animales sans prédateurs, l’humanité n’est limitée en nombre que par la quantité de nourriture disponible, car elle dispose d’une importante marge de fécondité, qui lui permet par exemple de se reconstituer rapidement après une catastrophe : il lui est arrivé de doubler en nombre en moins d’un siècle. En général, elle régule sa fécondité, et la démographie, comme la monnaie, est normalement une anticipation de l’économie. La manière la plus répandue est le contrôle spontané des naissances, qui n’a pas été inventé au vingtième siècle. Il s’accompagne assez bien d’un contrôle par la société, comme le célibat forcé – trait caractéristique des meutes de loups où la fécondité est monopolisée par le couple dominant. L’infanticide a été aussi pas mal pratiqué. Le cocotier et d’autres ballades de Narayama ont permis parfois d’éviter que les vieux improductifs ne n’incrustent trop. En cas d’échec de la prévision, il y a la famine, les épidémies et les guerres civiles.

La performance de la production de nourriture détermine la quantité d’actifs qui pourront se consacrer à autre chose, donc l’activité industrielle. Je ne défend pas une thèse physiocrate comme quoi seule l’agriculture serait productrice, mais je constate qu’il n’y a pas d’industrie sans une certaine productivité agricole.

Géographie et technologie expliquent raisonnablement les phénomènes économiques, démographiques, et l’on subodore facilement comment ils entraînent des conséquences militaires et politiques. Pour ce qui est du domaine monétaire, dont un certain nombre d’auteurs, surtout ici, font une cause de phénomènes économiques, en particulier des crises, nous verrons plus loin que de mauvaises utilisations de monnaies se retrouvent effectivement dans les grandes crises, mais pour des raisons politiques. Constatons déjà que l’histoire de la monnaie est contingente. Par exemple la monnaie scripturale, c’est à dire la capacité formelle des banques à créer de l’argent par le crédit, a été introduite en pratique aux XVIIIème et XIXème siècle pour accompagner la révolution industrielle. Celle-ci ayant débuté en Angleterre, les premiers billets de banque ont été émis en Ecosse puis en Angleterre. Le crédit est devenu indispensable dans une période de forte accélération économique où la population a doublé.

En cas d’excès démographique, on peut toujours essayer de piquer ses ressources au voisin. Quand les criquets ont des conditions fertiles favorables, ils se mettent à se reproduire à une telle vitesse qu’ils ne sauraient subsister là où ils sont. Ils s’envolent alors en nuages et vont dévaster d’autres coins jusqu’à épuisement. Il est patent que la conquête des Amériques a débuté dans une Europe surpeuplée. Elle a entraîné ce qui a sans doute été le plus grand génocide jamais réalisé, grâce à un écart technologique de millénaires. Dans les guerres de conquête, depuis la plus haute antiquité la technologie joue le premier rôle. Mais une « politique » inadéquate peut amoindrir les capacités militaires.

La quatrième vague

Quelles ont été les grandes évolutions technologiques ? Commençons par le roman rose qui dit à peu près ceci.

Il y a eu au paléolithique l’agriculture et la civilisation, puis au XVIIIème siècle la révolution industrielle permise par les progrès scientifiques et techniques, puis au XXème siècle la tertiarisation (les « trois grandes vagues » d’Alvin Toffler en 1980). Tout ceci traduit un mouvement permanent de l’humanité vers des sociétés de moins en moins contraintes par leurs activités primaires, développant en permanence de nouvelles connaissances, où les humains seront de plus en plus épanouis, et tout cela est porté par l’occident bienveillant qui guide les autres.

Nous allons ici « déconstruire » cela.

La révolution industrielle a bien eu lieu, mais il ne faut pas se tromper sur ses causes. Ce n’est pas la technologie industrielle seule qui a permis la révolution industrielle, c’est d’abord le fait que la production agricole a pu nourrir des ouvriers. Rien n’aurait eu lieu si un paysan ne pouvait nourrir qu’à peine plus d’un paysan, et la population n’aurait pas doublé à production constante. Les productivités par tête et par hectare ont joué un rôle déterminant. La cause principale de la révolution industrielle, c’est la révolution agricole, qui a permis l’augmentation de la population et mis sur les routes des candidats ouvriers. La population européenne a à peu près doublé en un siècle, lors d’une « transition démographique » où fertilité et mortalité se sont écroulées, puis pas mal stagné ensuite. La population française a triplé de 1750 à 1850 – et c’est d’ailleurs là qu’elle s’est mis en tête de coloniser l’Algérie.

La révolution agricole a débuté en Angleterre au début du XVIIIème siècle. Mais en quoi a-t-elle consisté ? Elle ressemble à un catalogue de Jacques Prévert : remembrement, assolement continu, drainage, marnage, semoir, socs en acier, etc … Or selon Georges Duby ces évolutions ont été continues sur cinq siècles. Pourquoi ont-elles cristallisé à ce moment ? Il y a il me semble deux points qui doivent mériter toute notre attention.

Le premier point est la fin du « petit âge glaciaire ». On constate vers 1300 le début d’une période froide encore inexpliquée aujourd’hui. Certains y voient une conséquence d’une activité volcanique importante. En tout cas, la température moyenne semble avoir baissé de 1°C, et il y a au début du XIVème siècle une succession d’hivers très rigoureux. Selon Jared Diamond dans « Collapse », ceci suffit à expliquer par exemple la disparition des vikings du Groenland. La température est remontée … au XVIIIème siècle. Je ne vois pas bien pourquoi l’on accuse la météo quand les choses vont mal, et l’on loue l’ingéniosité humaine quand elles vont mieux. Je suis surpris de n’avoir jamais vue documentée la participation du réchauffement climatique à la révolution industrielle.

Le second point est le début de l’utilisation massive d’engrais, bien qu’elle n’ait été introduite en France que lentement. Au début, on a utilisé des engrais naturels, mais ils ont été vite épuisés. Les premiers engrais chimiques ont été fabriqués en 1850. Les sols en Europe en 1700 n’étaient pas en très bon état, et l’augmentation des rendements que l’on cherchait accélérait leur dégradation. Il a donc fallu les « compléter ». A aucun moment de l’ère industrielle l’Europe n’a été autonome en termes de matières premières pour la production de nourriture.

Considérons le cas de l’azote, qui était ce qui manquait le plus dans les champs à l’époque. Il est normalement fixé de manière lente dans les sols par des bactéries à partir de l’air. Il est vite épuisé par une agriculture intensive. Au début, on a utilisé du « guano », c’est à dire des excréments fossiles d’oiseaux, importé d’Amérique. Il a été épuisé en moins de 50 ans. On est passé ensuite à la synthèse de l’ammoniac, toujours pratiquée aujourd’hui. Elle consiste à récupérer l’azote avec de l’hydrogène et de l’énergie. Dans l’état actuel de nos technologies, ce derniers proviennent du gaz naturel, c’est à dire d’hydrocarbures fossiles. On utilise par exemple du méthane et la synthèse dégage du gaz carbonique. L’usage d’engrais a permis de ne plus se soucier de l’état des sols, et ils sont aujourd’hui complètement épuisés. Il leur faudrait longtemps pour se reconstituer, et la plus grande part des consommateurs – des humains – disparaitrait entretemps. Autrement dit, pas de pétrole, pas de pain, au sens le plus direct. L’ensemble de notre société depuis deux siècles est construit sur un « modèle économique » qui n’est pas durable et qui n’est pas autonome. Il repose fortement sur l’exploitation de ressources naturelles « allogènes ».

Cette « vague » de la révolution agricole balaye la planète. Si l’on parle de l’enrichissement des pays émergents depuis 40 ans, souvent pris comme exemple des bienfaits de la mondialisation, du libre-échange, du capitalisme, des technologies, il tient en fait quasiment uniquement à l’agriculture. La Chine et l’Inde sont presque auto-suffisantes en termes agricoles, mais cela a eu deux prix. La Chine est aujourd’hui et de très loin le premier consommateur mondial d’engrais chimiques. Par ailleurs, comme l’agriculture intensive consomme aussi beaucoup d’eau, elle a pratiquement épuisé ses ressources. Sans parler de la pollution créée par un nitratisation sans discernement … comme chez nous. Cela lui a permis de libérer de la main d’œuvre pour ses sweat-shops, comme nous au XIXème siècle.

La conséquence démographique en a été la généralisation à la planète de l’explosion démographique européenne du XIXème siècle. Le même modèle de transition démographique s’est ensuite mis en place, sauf en Afrique, c’est à dire que, comme je l’ai signalé dans l’article cité, la fécondité est presque partout en chute libre. Cela créera au mieux un papy-boom vers 2030, au pire une population totale qu’il ne sera pas possible de nourrir, surtout si la production agricole n’augmentait plus ou peu. Mais dans tous les cas, et sauf révolution technologique qui ne s’annonce pas aujourd’hui, l’humanité est déjà et depuis longtemps trop nombreuse pour ses ressources renouvelables.

Le pic mondial d’extraction d’hydrocarbures fossiles n’est pas connu avec certitude, mais peu d’auteurs le situent après 2030, et presque aucun après 2040, sachant qu’il est déjà passé pour certains.

Ce « modèle économique » est par ailleurs, on l’a vu, très sensible au climat. Depuis 1800, la température est bien remontée, mais ne s’est pas arrêtée là, et l’on peut craindre qu’elle ne devienne trop élevée. Les paysans ne sont jamais contents. Si cette augmentation est d’origine humaine, c’est bon signe, car cela signifie qu’elle pourra être contenue à terme, quand l’humanité aura été divisée en nombre. Mais cela laisse dans tous les cas une période de transition douloureuse.

Les scénarios que l’on peut envisager aujourd’hui sont les suivants :

Scénario miracle : découverte et mise en oeuvre d’une nouvelle source d’énergie pas connue aujourd’hui.

Scénario officiel : croissance de la population, puis papy-boom et décroissance concomitant avec la baisse de production d’énergie. Dans la plupart des projections, la population passe par un pic de 9 milliards, et la production de nourriture n’arrive jamais à cette capacité, même avec les hypothèses optimistes sur le peak oil. Il y a dans toutes les variantes de ce scénario un ou plusieurs milliards de vieux en trop vers 2030.

Scénario noir : le changement climatique et l’épuisement du pétrole conduisent la production de nourriture à baisser.

Il y a la certitude au XXIème siècle d’un miracle ou d’une transition plus que délicate. Si le risque climatique global devait se manifester, ça deviendrait un effondrement. Cela me permet d’introduire les deux périodes d’effondrement que je souhaitais décrire : d’abord le XIVème siècle et le début du « petit âge glaciaire », et ensuite, constatant que notre société, vivant de ressources prélevées ailleurs, est de nature impériale, le IIIème siècle et la chute de l’empire romain d’occident.

La féodalité meurt à Poitiers

La période de 1100 à 1300 a été climatiquement favorable en France. La croissance démographique a été forte. On lançait des croisades. Le défrichement a été intense, et en 1300 toutes les terres cultivables sont cultivées. En fait, il n’y aura plus jamais dans l’histoire de France une telle surface cultivée.

Aux plans technologiques et politiques, c’est la barbarie, par exemple relativement aux romains. Les soldats de 1300 ne sont pas mieux armés que les légionnaires et beaucoup plus mal organisés. mais le pouvoir étatique, en chute libre depuis Charlemagne, commence à se réaffirmer. Il avait été contesté entre rois et papes, mais l’échec des croisades a porté un coup fatal aux prétentions papales. Philippe le Bel affirmera le pouvoir monarchique vers 1300 en ayant la peau de Boniface VIII puis en dissolvant l’ordre des templiers, l’ordre de Malte et les Teutoniques ayant jugé plus prudent de se reconvertir et aller conquérir ailleurs. En 1300, les rois peuvent battre monnaie, mais toujours pas lever l’impôt.

La période froide commence vers 1300. Il s’ensuit des hivers rigoureux puis des années de disette. La production agricole chute. Des terres défrichées sont abandonnées. Vers 1350, une épidémie de peste tue un quart de la population européenne. Le quatorzième siècle est également consacré à ce qu’on appellera la « guerre de cent ans ». Famines, maladies, guerres, le lot des mauvais temps, les cavaliers de l’apocalypse. Rien d’étonnant à ce que l’humeur devienne maussade, voire franchement macabre. Le citoyen a du mal à comprendre pourquoi les temps sont devenus si durs. Les processions et massacres de juifs n’y changent rien.

Il serait faux d’imaginer que la guerre de cent ans a opposé françois et anglois. C’est avant tout une guerre féodale et une guerre civile. Le « journal d’un bourgeois de Paris » parle peu des anglais, plutôt des Armagnacs et Bourguignons. On se battra, selon les allégeances, entre bretons, entre normands, entre aquitains, … L’époque est, en termes politiques, très incertaine. La monarchie française manque de disparaitre. Les féodaux arbitrent les conflits pour étendre leurs propres privilèges. La bourgeoisie, représentée par Etienne Marcel, tente de prendre le contrôle de l’état . Enfin, de grandes et terribles insurrections de paysans, qui sont les plus nombreux et ceux qui souffrent le plus de la situation, appelées « jacqueries » et dirigées contre les féodaux, sont très brutalement réprimées. Le lien social est fort délité. Il n’y a plus en 1350 d’évidence de l’existence en France d’une société constituée.

Le quatorzième siècle a également été une période d’inflation, grâce à la « détitrisation », c’est à dire la baisse continue de teneur, par exemple en argent métal, d’une pièce d’argent émise par le roy. Celui-ci peut battre monnaie mais pas lever impôt. Il se finance donc pour la guerre par la création de fausse monnaie. La guerre de cent ans a été une longue négociation toujours recommencée entre la demande d’impôt de l’état pour la guerre, et la demande par ses sujets d’une monnaie fiable.

Finalement, l’ordre monarchique l’emportera grâce à la guerre. La féodalité avait démontré son inefficacité militaire à Azincourt et Poitiers, et les peuples avaient besoin de défense militaire. La guerre permettra aux rois de lever enfin impôt. La structure de l’état telle qu’elle existait aux temps des romains reprend forme. Elle s’affirmera aux siècles suivants. La baisse de population sera rapidement compensée, et puis le nombre stagnera jusqu’au dix-huitième siècle, grâce à la nuptialité tardive et aux célibat forcé. Les gerfauts écloront à nouveau, et Colomb arrivera en Amérique cent ans plus tard. Pendant quelques siècles, quelques royaumes et empires européens s’affirmeront et s’enrichiront grâce aux Amériques.

Inflation, famines, épidémies et guerres civiles, une mauvaise période pour la France, tout ça pour 1°C. Mais il y a eu aussi la création d’une nouvelle organisation politique et sociale qui tiendra … jusqu’à la révolution agricole. Et par moments la création d’un « sentiment national ».

L’empereur bling-bling

Comparée à la Grèce dont elle est culturellement issue, avec ou sans passage à Carthage, Rome est barbare. Elle n’a rien créé ni laissé en termes philosophiques, scientifiques, techniques et même artistiques si l’on cherche l’originalité. L’empire romain s’est créé et a reposé sur deux seuls piliers : la technologie militaire (machines de jet, de siège, manœuvres, …) et la technique administrative. Cela a suffi pour vaincre des peuples supérieurs en nombre, comme les gaulois, et occuper une surface qui défie l’imagination actuelle. Tout ceci s’est créé dans un régime assez démocratique. Les romains en ont eu vite assez des rois, et ont organisé des élections, une assemblée, … Les élections n’étaient pas vraiment égalitaires : les patriciens – c’est à dire les gens riches – étaient mieux représentés que la plèbe -c’est à dire le reste sauf les esclaves qui ne votaient pas. C’était un système devenu « oligarchique ».

Vers -50, un général ambitieux réussit une superbe conquête. Toute la Gaule ? Oui, toute. Il veut le pouvoir et usera d’une quantité de démagogie qui laisserait même Sarkozy admiratif. La constante de sa politique sera de s’appuyer sur la plèbe contre le Sénat patricien, pour finir par renverser celui-ci, puis ses associés et se faire proclamer empereur. C’est la malformation congénitale de l’empire : l’empereur est patricien, et gouverne comme oligarque, mais doit donner des gages à la plèbe pour conserver le pouvoir. A peine couronné, Jules César est assassiné par des sénateurs qui ne veulent pas du retour de la monarchie, mais il aura bien vite des successeurs, tout aussi patriciens que lui, qui se prendront au jeu. Et progressivement l’empire va continuer à s’étendre pendant que l’Italie va sombrer.

Il y a à peu près consensus sur la cause du désastre italien : c’est la « mondialisation ». Les produits prélevés en tribut ou bien fabriqués par des esclaves dans des terres conquises coûtent moins cher, même avec le prix du transport, que ceux fabriqués en Italie. Bientôt, on mange à Rome plus de blé d’Egypte que d’Italie. Le chômage augmente. Les patriciens s’enrichissent avec les colonies, la plèbe s’appauvrit. L’état va dépenser beaucoup de sous pour maintenir l’ordre social, mais n’investira rien en Italie. Pas rentable. Il donnera des sous, ou bien financera des travaux militaires, comme les voies romaines, mais n’en profite pas pour industrialiser le pays, ce qui était possible. Avec la pauvreté grandissante, comme il n’y a pas trop de banques de crédit à cette époque, l’usure est une plaie endémique. Les friches se répandent.

Mais d’où l’état tire-t-il ses sous pour payer à la plèbe le « pain et les jeux » qui assurent l’assise du régime sans aucun bénéfice pour l’économie ? Il s’est donné le monopole de l’extraction des métaux, il bat monnaie métallique. S’il n’a plus assez de métaux en stock, il lui arrive de « détitriser ». Le premier à avoir beaucoup pratiqué cela est Néron, mais ce sera démultiplié sous Aurélien.

Progressivement, la défense de l’empire va aussi échapper aux légionnaires romains. Il est plus simple et moins cher d’utiliser des troupes « barbares ». Vers la fin de l’empire d’occident en 451, à la bataille des champs catalauniques, l’armée commandée par Aetius qui va affronter Attila ne contient pas d’autre romain : des deux côtés, il y a surtout des germains. Finalement, le centre de l’empire ne produit plus rien et ne contrôle plus rien. Assez rapidement, les peuples alliés vont jouer leur propre destin. Rome est pris en 476 par Odoacre, allié wisigoth, et c’est la fin de l’empire d’occident. Mais les historiens datent en général le début des ennuis à la « grande crise du IIIème siècle ».

La nature de cette crise ne va pas vous dépayser : pauvreté grandissante en Italie, désarroi des légions romaines pas payées, menaces militaires croissantes, … En 240, il y a une grande épidémie … de peste. Entre 256 et 280, les prix sont multipliés par 10, par une inflation créée par la détitrisation, la création monétaire servant à l’état à payer la défense militaire d’un empire trop grand et trop pauvre. Dioclétien tentera d’abord sans succès de bloquer les prix, puis abandonnera carrément la monnaie, et l’impôt sera ensuite prélevé en nature, ce qui a permis à l’empire de fonctionner encore deux siècles. A la fin du IIIème siècle, la moitié est de l’empire fera sécession, et survivra ainsi mille ans à la moitié ouest.

Finalement, amha, la cause de la chute de l’empire d’occident est son système oligarchique, et la rupture du contrat social entre plèbe et patriciens. Les patriciens n’ont pas investi dans l’économie italienne car elle ne leur rapportait pas assez personnellement. Ceci a été facilité par un régime impérial populiste, qui vivait de démagogie et a gaspillé ses dépenses. L’empire d’occident est mort de la trahison des patriciens.

La chute de l’empire occidental

Si les éléments précédents ne vous ont pas suggéré quelque rapprochement vers l’époque actuelle, je ne suis pas doué pour l’insinuation. A tout hasard, j’explicite quelques points.

Les périodes de défrichement rapide sont souvent le prélude d’un effondrement. Elles traduisent en effet une augmentation démographique peu soutenable, et une situation de vulnérabilité maximale : s’il faut défricher dans les coins pour survivre, alors une mauvaise récolte sera mortelle. C’est un point clairement mis en évidence par Jared Diamond. Or aujourd’hui sur terre on défriche énormément le peu de forêts qu’il reste.

Ce que nous pouvons espérer de mieux en termes démographiques est d’avoir divisé notre nombre par 3 ou 4 avant l’épuisement du pétrole. C’est en effet la population que peut soutenir une économie durable. On n’en prend pas tout à fait le chemin, mais celui-ci est de toutes façons très périlleux car il se trace à climat constant, et ceci est tout sauf acquis. En cas de changement climatique massif, comme les -1°C de 1300, peu de nos sociétés y résisteront.

On a vu que les chocs agricoles se manifestent en général d’abord par famines et épidémies de grande ampleur, puis par transformations et restructurations sociales. La comparaison entre les deux exemples cités cherchait à montrer que ce qui fait la différence est la poursuite d’un lien social, d’un contrat économique et militaire mutuellement avantageux entre tous les acteurs sociaux. C’est là que nous sommes le plus faibles. Notre société occidentale est complètement oligarchique, même si ce n’est pas institutionnel. Ce comportement oligarchique fait qu’à mon avis beaucoup d’auteurs, surtout ici, se perdent inutilement en recherche de complots. Ce serait trop beau, car cela signifierait que nos dirigeants savent ce qu’ils font.

A quoi pensaient Cicéron et les autres patriciens ? A leurs rivalités au Sénat ? A leurs fermes d’Espagne ou d’Anatolie ? Ou à quelque jolie esclave nubienne ? A quoi pensait César ? A se débarrasser de Pompée ! MM Arnault et Pinault ont l’impression de vivre dans un monde de libre expression, puisque nos médias n’ont pas trop pris partie dans leurs rivalités. Mais n’ont pour autant jamais publié un article qui déplairait aux deux à la fois. Les patriciens trahissent inconsciemment. Cela s’appelle un « effet de système ».

Les mêmes mécanismes de trahison patricienne ont été à l’œuvre dans l’Espagne de l’époque moderne, qui s’est fort appauvrie de l’or qu’elle pillait aux Amériques, et dans l’Angleterre du XVIIIème siècle. Le système financier anglais étant à l’époque le plus « créatif » d’Europe, il s’est mis à investir un peu partout, sauf en Angleterre, et ce pays a été de ce fait le premier désindustrialisé involontairement. Ca a été caractéristique de la crise argentine, qui a été à mon avis la répétition générale de ce qui va arriver à tout l’occident.

Je sais que certains lecteurs se réjouissent par avance de la disparition de l’empire occidental. Mais, outre le fait qu’il y a eu deux siècles entre la grande crise financière de 280 et la chute de Rome, je tiens aussi à signaler que la chute des empires profite rarement aux peuples asservis, surtout ceux qui ont beaucoup de ressources naturelles et peu de technologie militaire. Ils changent en général simplement d’occupant, ou bien sont exterminés par de nouveaux conquérants.

J’imagine que tout le monde connait ou se doute des grandes perspectives que j’ai résumées ici. Elles expliquent à mon avis l’état d’esprit désenchanté de ce début de XXIème siècle. Comme en 1300, nous pressentons que l’abondance n’est plus, que l’avenir est difficile et sera marqué par de grands changements.

L’humanité a survécu à tous les bouleversements passés, et elle survivra à ce siècle. On peut imaginer à long terme une humanité maîtrisant son nombre et s’organisant pour que ce genre de difficulté ne soit pas résolu par des conflits. Mais l’homme est un animal caractérisé par une très forte agressivité, et il est peu dans sa nature de résoudre les problèmes de manière coopérative avant d’y être contraint. Que Dieu protège les martiens quand nous débarquerons chez eux !

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