600 000 emplois « verts » d’ici à 2020 : faut-il y croire ?

lemonde.fr, Marie-Béatrice Baudet, le 29 juillet 2009

600 000 emplois « verts » d’ici à 2020 : faut-il y croire ?

Politiquement, c’est un succès. Jean-Louis Borloo a pu se féliciter, le 23 juillet, de l’adoption définitive, à la quasi-unanimité, du premier volet législatif du Grenelle de l’environnement. Mais les promesses économiques seront-elles au rendez-vous ? Et qu’adviendra-t-il de la plus importante d’entre elles, celle que Nicolas Sarkozy a mise en avant le 22 juin dans son discours prononcé devant le Congrès, à Versailles : « Je veux dire à ceux qui trouvaient que le Grenelle de l’environnement coûtait trop cher que c’est la dépense la plus rentable que l’on puisse imaginer. Elle va créer 600 000 emplois. »

La France n’est pas la seule à chanter le refrain de la croissance verte et de ses centaines de milliers d’emplois à la clé. Les chiffres les plus optimistes circulent de pays en pays. Pour le Bureau international du travail (BIT), le secteur des énergies renouvelables emploiera 20 millions de personnes en 2030, dix fois plus qu’aujourd’hui. En septembre 2008, juste avant son élection à la présidence américaine, Barack Obama avançait le chiffre de la création « rapide » de 5 millions d' »emplois verts » aux Etats-Unis.

Faut-il y croire ? Ces belles promesses ont un goût de déjà-vu, à l’instar des espoirs suscités en son temps par la Netéconomie. Le 28 août 2000, le cabinet américain Andersen Consulting publiait une étude qui prévoyait qu’en 2002 Internet aura créé 10 millions d’emplois aux Etats-Unis et en Europe. Un an plus tard, la bulle éclatait et les start-up licenciaient.

Que dire aussi du « gisement » des services à la personne ?

En janvier 2007, M. Borloo, alors ministre de l’emploi, table sur la création de 500 000 postes nouveaux en deux ans. Depuis, la crise est passée par là. Les enseignes prestataires de services à la personne mettent la clé sous la porte (Le Monde daté du 30 juin) car les particuliers, en mal de pouvoir d’achat, rechignent à payer un intermédiaire pour trouver un prestataire.

Le nouvel eldorado des emplois verts mérite donc d’être observé avec prudence. Tout peut arriver. En bien comme en mal. Y compris une « bulle verte« , thèse soutenue par Robert Bell, président du département des sciences économiques de Brooklyn College (City University de New York) : « Des incitations fiscales couplées au comportement mimétique des marchés financiers peuvent conduire les investisseurs à créer une nouvelle bulle financière sur la « green tech« . »

La crise l’a amplement démontré : prévoir en économie est un exercice difficile. Pour annoncer en grande pompe que le Grenelle allait créer 600 000 emplois, le président de la République a repris les conclusions d’un rapport remis le 16 juin par le bureau parisien du Boston Consulting Group (BCG), cabinet international de conseil en stratégie, à son ministre de l’écologie, Jean-Louis Borloo. Page 4, on peut lire : « Les 15 grands programmes du Grenelle permettront la création de plus de 600 000 emplois en moyenne sur la période 2009-2020, principalement dans les secteurs du bâtiment, des infrastructures et des énergies renouvelables. »

Comment cette statistique a-t-elle été élaborée ? Le rapport, commandé et payé par le ministère de l’écologie, visait à valider (ou non) une étude d’impact réalisée en novembre 2008 par les services de M. Borloo, et qui tablait sur 535 000 emplois créés ou maintenus. Le BCG Paris, comme l’indique Emmanuel Nazarenko, directeur associé, a travaillé « très vite », car la demande du ministère lui est parvenue début juin. La méthode retenue ? « L’équipe a créé des modèles microéconomiques dédiés à chacun des secteurs concernés par les investissements du Grenelle, qui prenaient en compte le type d’entreprises mobilisées, les équipements achetés, etc. De manière à bien temporaliser les différents projets et à y intégrer les ratios dépenses/emplois ».

Alors que les 440 milliards d’euros engagés pour le Grenelle concernent pour 205 milliards d’euros le bâtiment (rénovation technique, mise aux normes basse consommation, etc.) et pour 97 milliards les infrastructures de transport (lignes ferroviaires, autoroutes, etc.) – le reste allant majoritairement aux énergies renouvelables -, aucun contact n’a été pris avec les professionnels des secteurs concernés, comme on le confirme à la Fédération française du bâtiment (FFB) ou à la Fédération nationale des travaux publics (FNTP).

Sur le fond, le rapport ne convainc pas certains économistes. « Le BCG a surtout recensé les plus, mais pas les moins », juge Michel Didier. Le président de l’institut de conjoncture COE-Rexecode estime qu' »il manque cruellement aujourd’hui d’une étude sérieuse des effets économiques des projets relatifs à l’environnement ».

Si le BCG a pris soin de ne comptabiliser que les emplois créés en France – déduisant, dans le cas des énergies renouvelables, les importations des équipements (éoliens ou solaires) fabriqués à l’étranger -, il reconnaît ne pas avoir tenu compte des réajustements budgétaires des ménages. « Trop difficile », selon M. Nazarenko.

Pourtant, « 37 % des dépenses du Grenelle sont financées par l’Etat et les collectivités locales, rappelle Rémy Prud‘homme, économiste, professeur émérite à l’université de Paris-XII. A moins de s’endetter indéfiniment, c’est autant d’impôts en plus. Le pouvoir d’achat des ménages va baisser, donc leur consommation, ce qui se traduira par des emplois en moins dans certains secteurs ». M. Didier insiste aussi sur le transfert de consommation qui s’opérera inévitablement : « Les ménages qui vont consacrer de l’argent à la mise aux normes de leurs habitations réduiront leurs dépenses ailleurs car leurs revenus ne progressent pas. »

Parmi les autres points qui font discussion, le prix (incertain) du pétrole. Le BCG retient comme hypothèse un baril à 65 euros. S’il est inférieur à ce seuil, les ménages et les entreprises seront moins enclins à basculer sur les énergies vertes. S’il est supérieur, ce sera l’inverse. Le prix de l’électricité fait aussi débat. « L’éolien et le solaire sont subventionnés en France, précise M. Prud’homme. Un décret oblige EDF à leur acheter des mégawatt/heure à des prix plus élevés que celui du nucléaire. Comme l’entreprise publique n’est pas un philanthrope, la différence est mise à la charge des consommateurs d’électricité. Le prix de l’énergie augmente, ce qui est un facteur de destruction d’emplois… »

Du côté des professionnels, la FFB rappelle simplement que ses propres études montrent que les entreprises du bâtiment auront besoin dans les dix ans qui viennent de 90 000 personnes environ par an. Combien seront dans les emplois verts ? « La prise de conscience débute, tout reste à faire », précise Armel Le Compagnon, président de la commission nationale de la formation.

A la FNTP, même si on pense que l’idée de développement durable fait son chemin, on s’inquiète des finances des collectivités locales, fortement mises à contribution dans le Grenelle : « Avec la crise, les dépenses liées à l’aide sociale sont très importantes. Les villes ne pourront pas tout faire. »

Autant d’éléments qui interrogent les chiffres avancés par le BCG. M. Nazarenko convient d’ailleurs de lui-même « que, finalement, les 600 000 emplois évoqués seront créés… ou maintenus ». Une première nuance. Peut-être y en aura-t-il d’autres.

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