L’écosophie selon Guattari

liberation.fr, Stéphane Nadeau, pédopsychiatre et philosophe, le 24 juillet 2009

L’écosophie selon Guattari

Nous posons la question comme Deleuze et Guattari se demandaient : Qu’est-ce que la philosophie ? L’écologie pour Félix Guattari ? Elle est avant tout pratiques – au pluriel. Entendons-nous bien : l’écologie n’est pas la mise en pratique d’un idéal qui lui préexisterait ; elle est plutôt expérimentation ; l’écologie est l’autre nom des pratiques humaines qui se soucient de l’homme justement. Lorsque Guattari s’intéresse dans les années 80 à l’écologie, c’est parce qu’il se soucie des pratiques humaines et qu’il cherche à les comprendre, à leur donner le plus de force politique possible.

On a coutume de croire que les pratiques écologiques ne sont qu’environnementales. Certes, mais pas seulement. En fait l’écologie, dit Guattari dans son livre les Trois Ecologies (1989, Galilée), doit être pensée selon trois types de pratiques.

Le premier est connu et évident pour tous : il s’agit, donc, des pratiques environnementales qui sont pratiques de l’homme dans son milieu entendu au sens le plus large, comme le monde dans lequel il évolue. Mais ces pratiques environnementales ne prennent du sens que si elles sont liées à deux autres types de pratiques. Elles sont sociales tout d’abord, en ce qu’elles sont pratiques des liens entre les hommes au sein de chaque société qu’ils créent et dont ils participent : de la famille à la planète en passant par la ville ou la communauté. Elles sont mentales ensuite, car il ne saurait y avoir de pensée de l’écologie sans les pratiques qu’est la construction de chaque subjectivité de chaque homme sur la planète appelée Terre : en me construisant comme sujet au milieu d’autres sujets, déjà je m’engage écologiquement. Cette écologie que construit Guattari échappe à la simplification d’une «bonne» écologie qui viserait à rappeler à l’homme des «bonnes» pratique pour retrouver une «bonne» nature – ce qui ferait de lui un «bon» homme.

Son ambition est infiniment plus grande : l’écologie telle qu’il la conçoit rappelle à l’homme que non seulement il n’est pas le centre du monde, mais plus encore qu’il n’existe pas de nature vierge de l’homme : l’homme, par son désir d’exister, participe de la nature, et ils sont aussi inséparables que, disons, le corps et l’âme. Que de culpabilité à attendre la fin du monde qui serait du seul fait de l’homme : quelle prétention ! Ne vient-il jamais à la tête des prédicateurs «apocalyptisant» que la nature qu’ils défendent comme une vierge effarouchée pourrait peut-être, elle aussi, vouloir sa fin et qu’elle est aussi active dans son devenir (quel qu’il soit), que l’est l’homme ? Comme si, déjà, l’écologie mentale (que Guattari emprunte à Bateson) ne démontrait pas que l’homme n’est même pas maître dans sa propre maison – son corps, son esprit -, qu’il est obligé de faire avec sa propre écologie. Alors, certes, l’homme agit sur son environnement, et il se doit d’être responsable de celui-ci, mais si son action écologique doit en tenir compte (en valorisant les «révolutions technico-scientifiques fabuleuses qui caractérisent notre époque» tout en ne se laissant pas soumettre à elles mais en les adaptant à ce qu’il croit nécessaire – question épineuse des OGM, des sources d’énergie plus ou moins polluantes, des influences de la technique humaine sur le climat -, elle ne se résume pas à cela. L’écologie n’est donc pas qu’environnementale : elle est et environnementale et sociale et mentale.

Pour mieux la cerner, Guattari lui préfère le terme d’«écosophie», autre mot pour articuler les trois types de pratiques qui permettent à l’homme d’être au monde, qui représentent son expérience de l’existence (de la vie et de la mort) : l’écosophie rappelle à l’homme qu’il a une responsabilité. Encore faut-il être précis sur les termes : il ne s’agit pas ici d’un homme idéal, celui qui n’existe que dans les textes théoriques, celui dont les Etats capitalistiques défendent hypocritement des soi-disant droits inaliénables sans s’empêcher de déporter toujours plus d’hommes (de vrais hommes, de vraies femmes, de vrais enfants…) parce qu’ils n’ont pas les bons papiers qui sont seuls censés les définir. Et il ne s’agit pas d’une responsabilité construite sur la culpabilité d’exister comme potentiel violeur au milieu d’une nature qu’on fantasme vierge, comme à l’hypothétique jour de la Création.

L’homme a une responsabilité disons-nous avec Guattari. Cela veut dire qu’en étant au monde, il donne du sens au monde : il donne du sens à sa vie mentale, à sa vie sociale, à sa vie environnementale ; il se préoccupe des forêts, des océans, des villes qu’il construit, de l’Europe (s’il est européen) qu’il fabrique, des animaux avec lesquels il vit, de l’eau qu’il boit et qui forme 60 % à 80 % de son corps, de la télévision qu’il regarde ou du journal qu’il lit, de la musique qu’il crée et qui l’habite, des pensées qu’il pense et qui le constituent, de tous les hommes dont il procède. Il s’en préoccupe et en est responsable.

C’est en ce sens que l’écosophie construite par Guattari montre que le véritable enjeu de l’écologie est éthique.

Dernier ouvrage paru : Manuel à l’usage de ceux qui veulent réussir leur anti-Œdipe, Fayard, 2006.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :