L’actualité de la crise : Les oligarques montent en puissance

pauljorion.com, François Leclerc, le 18 juillet 2009

L’actualité de la crise : Les oligarques montent en puissance

Billet invité. Je reproduis en général les billets de François Leclerc sans la moindre introduction mais je voudrais cette fois-ci faire une remarque sur son titre qui contient le mot « oligarque ». Comme j’en ai fait la remarque dans « Le temps qu’il fait, le 17 juillet 2009 », c’est un mot que je n’utilise personnellement que dans un seul contexte : quand je cite Simon Johnson l’utilisant. Je m’expliquerai sur la raison pour laquelle je n’utilise ni « oligarchie », ni « oligarque » dans un article qui paraîtra dans Le Débat en septembre mais je consacrerai probablement un billet à cette question d’ici-là. En gros, et pour aller vite, ces notions me semblent impliquer une interprétation de la crise dans un cadre de « déjà vu, déjà connu » qui me paraît inadéquat.

LES OLIGARQUES MONTENT EN PUISSANCE

Leur cause paraît entendue. Au sortir de cette crise, si toutefois aucune rechute n’intervient, un petit nombre de méga-banques va disposer d’une force de frappe financière colossale et d’une influence politique allant de pair. La concentration bancaire qui est en cours est une donnée majeure du paysage financier de demain. Ce monde plus resserré essaye de progressivement sortir ses pieds de la glaise, sachant que cela va prendre du temps, mais qu’il a le champ libre pour y parvenir et en sortir encore plus fort qu’avant la crise. C’est tout du moins ainsi qu’il voit les choses et s’y emploie.

De nouveaux venus Chinois sont certes venus entretemps se glisser aux premières places de cette photo de famille de plus en plus restreinte, devant les plus grandes banques américaines. A mi-juillet, voici dans l’ordre les trois premières capitalisations boursières mondiales dans le domaine bancaire : Industrial & Commercial Bank of China, China Construction Bank et Bank of China. HSBC, JP Morgan Chase et Wells Fargo n’arrivent qu’ensuite dans le classement. Mais les banques chinoises sont loin de jouer un rôle financier international à la hauteur de leur capitalisation, qui exprime par contre leurs ambitions. L’ordre reste donc pour l’instant américain, dans le domaine bancaire comme au sein du système monétaire international et des grandes institutions qui gèrent la face connue de la planète financière, le FMI et Banque Mondiale.

Bien que sommé de réduire sa voilure, ses risques et ses prétentions, ce monde financier-là va au contraire s’efforcer de reprendre tous ses aises, plus puissant car plus concentré, disposant d’une assise financière renforcée, mais d’autant plus fragile qu’il sera autonome. Dans l’immédiat, il développe déjà un lobbying intense sur tous les fronts de la régulation financière en discussion, afin de freiner celle-ci, de la façonner selon ses intérêts, interdisant tout pronostic sur l’étendue et la portée des mesures qui seront finalement adoptées. La « philosophie » anglo-saxonne à propos de la régulation, qui fera sans nul doute loi dans le monde entier, mettant l’accent sur la prévention du « risque systémique », laisse donc dès le départ subsister de larges zones d’ombres, qui ont toutes les chances d’être encore élargies. Les garde-fous qui seront finalement dressés pourront seulement être plus ou moins facilement contournés, voilà qui fera toute la différence à l’arrivée.

Pour s’y opposer, suffira-t-il de marteler, comme vient de le faire à Nuremberg la chancelière Allemande Angela Merkel, que « les gens espèrent qu’une crise comme celle que nous connaissons n’interviendra plus jamais », pour en tirer comme conséquence que « nous devons donc nous rendre au G20 pour dire que nous ne permettrons pas à Wall Street et à la City de Londres de décider comment ils vont s’y prendre pour faire à nouveau de l’argent, avec comme seul résultat que ce sont les autres qui ramassent l’addition à la fin » ? Cela semble malheureusement bien dérisoire.

Retranchés sur les hauteurs de leur île de prospérité retrouvée, voulant oublier le plus vite possible que celle-ci a pour origine l’aide financière de l’Etat, quel paysage nos oligarques vont-ils contempler lorsqu’ils sortiront par moment de leur univers virtuel ? Ils verront un monde occidental connaissant une croissance faible et subissant un fort endettement public ainsi qu’un chômage élevé. Et un monde émergent prenant progressivement la prééminence sur le précédent, important et reproduisant à grande échelle, dans d’autres contextes historiques et sociaux, le pire de son modèle de développement. Voici comment le chroniqueur en chef du Financial Times, Martin Wolf, considère les choses du côté occidental : « Une lente et difficile reprise, dominée par le désendettement et les risques de déflation, est la perspective la plus probable. Les déficits fiscaux resteront énormes pour des années. Toutes les tentatives de réduire la dette en excès par l’inflation ou la banqueroute ne seront pas acceptées. La persistance d’un chômage élevé et d’une faible croissance pourront même menacer le processus de globalisation. »

Quel contraste donc, entre l’état de quelques uns et celui de tous les autres ! Amenant à penser que la faible croissance de l’économie qui est attendue résultera en premier lieu de l’activité florissante du secteur des services financiers, mais qu’elle sera à nouveau bâtie sur du sable. Donnant une nouvelle raison à ceux qui mettent en cause les modalités de calcul de la croissance économique, une problématique mise entre parenthèses par la crise, qui ne peut que rejaillir. Que dire également de cet autre saisissant contraste, cette fois-ci aux Etats-Unis, entre l’envieuse situation du peloton de tête de la finance, et celle des banques qui continuent de faire faillite en série ? 57 d’entre elles sont à ce jour dans ce cas, depuis le début de l’année, le scénario à chaque fois étant le même : une banque voisine reprend l’activité d’une défaillante, les dépôts de cette dernière entre temps garantis par la FDIC. Que dire, enfin et surtout, du lâchage de la CIT par l’administration américaine, abandonnée sans soutien officiel à son triste sort, tout au bord de la faillite ? Rien si ce n’est qu’il vaut mieux être puissant que faible, une grande banalité dont le monde bancaire a fait sa devise.

Car, sans chercher plus loin ou faire preuve de manichéisme, sans s’appuyer sur l’état défaillant de l’économie pour l’opposer à celui de la finance prospère, le monde bancaire continue en réalité de vaciller, quand il n’a pas bénéficié du soutien déterminant de l’Etat. Goldman Sachs, JP Morgan, Citigroup, Morgan Stanley et Bank of America annoncent toutes de magnifiques résultats trimestriels, mais qu’ont donc toutes ces banques prestigieuses en commun, si ce n’est d’abord d’avoir été tenues à bout de bras et tirées d’affaires par les contribuables ? L’arrogance dont elles font preuve, la pugnacité qui est la leur quand elles s’opposent de tout leur poids aux mesures qui pourraient les brider, c’est l’État qui leur en a donné les moyens et qui les laisse agir ainsi. Il faut être un habitué de The Economist pour apprécier ces propos assez inhabituels dans ses colonnes, dans un article à propos des résultats de Goldman Sachs : « Certains seront frappés et les considéreront comme obscènes, étant donné l’ampleur du soutien public nécessaire au maintien de l’entreprise… ».

Certains analystes financiers estiment cependant que les résultats du second semestre à venir pourraient être moins spectaculaires. Que ceux du trimestre passé reposent en partie, pour plusieurs de ces banques, sur des cessions d’actifs qui ne sont pas renouvelables. Que la banque de détail perd de l’argent et que le taux de défaut monte dans de nombreux secteurs de l’activité de crédit aux particuliers et aux petites entreprises, la crise se poursuivant. Que le crédit hypothécaire, résidentiel ou commercial, reste une forte menace et que les plans de soutien financier de la Fed à ce secteur donnent bien peu de résultats, en dépit de leur ampleur. Il leur est rétorqué que, dans d’autres secteurs de l’activité bancaire, tout du moins chez les plus grands établissements de la place (ce qui explique les faillites en série des plus petits), les profits n’ont jamais été aussi importants et vont se poursuivre. Dans le domaine du courtage, sur le marché obligataire, sur ceux des devises et des matières premières, car ces banques utilisent toute la palette des moyens et des instruments financiers disponibles, toujours pas régulés, mettant à profit leur énorme surface financière et bénéficiant de la disparition de certains (Bear Stearns et Lehman Brothers) ou de l’effacement de certains d’autres (comme UBS). Les résultats sont pour l’instant là, certes, mais les interrogations subsistent toujours sur le niveau des dépréciations enregistrées dans les comptes et la capacité de ces colosses de résister à de nouvelles tempêtes, si elles surgissaient. Le bilan est donc tout de même mitigé.

Les colosses ont encore des pieds d’argile. A en croire l’agence Bloomberg, pour donner un exemple, les assurances accordées par AIG aux détenteurs européens de prêts hypothécaires auraient une durée d’encore une décennie. Un tel calendrier éloigné rend bien compte des délais nécessaires à ce que se réalise progressivement le désendettement, laissant en attendant de nombreuses institutions financières dans une situation de fragilité. Expliquant notamment pourquoi il est pronostiqué une si longue période de croissance faible. Quoiqu’il en soit, pour AIG, la partie n’est pas finie, les risques sont encore omniprésents et pourraient se révéler à nouveau démesurés.

C’est dans ce contexte qu’il faut examiner la dernière affaire en cours à Wall Street, celle du groupe de services financiers spécialisé dans les PME, CIT, qui compte un million de celles-ci comme clientes aux Etats-Unis. Il avait obtenu fin décembre dernier le statut de banque et avait à ce titre reçu 2,3 milliards de dollars d’aide publique, mais n’a finalement rien obtenu cette fois-ci de l’administration, prêts ou garanties, alors qu’un milliard de dettes arrivent à échéance le mois prochain, sur 68 milliards au total. Le dénouement de ce qui pourrait être la sixième faillite de l’histoire américaine par ordre d’importance est incertain mais a de fortes chances d’être exemplaire. L’administration américaine cherche en effet à faire, d’une manière ou d’une autre, une démonstration de sa politique, ce qui explique son refus officiel d’intervention. Afin de ne pas donner prise à tous ceux qui dénoncent le « socialisme » de Barack Obama, mais aussi avec l’intention de démontrer que le système financier est suffisamment fort pour encaisser une telle situation… et tirer les marrons du feu. Plusieurs solutions sont en effet actuellement étudiées. Dans l’une d’entre elles, les détenteurs de dettes non garanties pourraient convertir une part de leurs dettes en actions (selon un schéma que les banques ont toujours refusé). Des prêts relais à court terme pourraient parallèlement être consentis par JP Morgan et Goldman Sachs, afin de donner le temps nécessaire au montage de l’opération. Le week-end sera long, rien n’est garanti, car le danger systémique est faible et chacun va tirer de son côté. Larry Summers, à l’occasion d’une conférence donnée au Peterson Institute, a donné la clé de l’attitude de l’administration : « le système ne peut être sûr tant qu’il n’est pas protégé de la faillite d’une institution individuelle ». Voilà la démonstration qui est recherchée, une preuve par le contraire, que le système est redevenu sûr, au cas où un sauvetage « privé » n’aboutirait pas, ce qui serait également exemplaire. Une bonne affaire pour une mauvaise politique.

Il est par ailleurs notable que les grandes figures du Congrès, où les lobbies bancaires sont très puissants, ainsi que l’ABA (American Bankers Association) soient restés à l’écart de cette histoire. Comme si les mesures de sauvetage publiques devaient être réservées aux « grands ». Le Trésor américain n’a d’ailleurs pas affirmé autre chose, en déclarant à propos de CIT qu’un seuil très élevé était nécessaire pour bénéficier d’une aide gouvernementale. Nous voilà en train d’assister à une expérimentation de la future régulation made in USA. D’un côté, on laisse couler les plus petits, qui n’ont pas nécessairement le plus fauté, de l’autre on protège les plus gros, en les laissant continuer de jouer sur leur playground, avec un peu plus de surveillance. En admettant implicitement qu’ils seront plus que jamais « too big to fail ». Sans, comme le propose Robert Reich, ancien secrétaire d’Etat au travail de l’administration Clinton, dans son dernier billet de son blog, leur imposer une taxe pour cette protection implicite de l’Etat (qu’il chiffre à 50% de leurs bénéfices)… Ni envisager qu’ils puissent effectivement devenir « too big to save » (trop importants pour être sauvés), ce qui serait encore une toute autre paire de manches.

Mais, dans l’immédiat, d’autres affaires bancaires plus importantes mobilisent discrètement l’attention des mégas-banquiers. Des grandes manœuvres sont en effet en cours autour de Clearnet, une des deux chambres de compensation européenne. Un consortium de 14 établissements financiers, qui regroupe les plus grands noms (dont Goldman Sachs, UBS, HSBC et Citigroup), et qui est affublé on ne sait pourquoi du petit nom de « Lily Group », souhaiterait acheter la société, dont il possède déjà 24%. On croit comprendre que ces méga-banques, à majorité américaines, qui ont de toute évidence de meilleures affaires financières à faire que d’acheter Clearnet, souhaitent conforter et accroître l’autonomie de leur activité, qui va nécessairement être rognée d’un côté, en contrôlant entièrement de l’autre un important « nœud » de plus des grands flux financiers mondiaux, qui plus est au cœur de l’Europe.

Les polémiques se poursuivent publiquement à propos du dispositif de surveillance et de contrôle américain, l’enjeu de pouvoir étant de taille et la prééminence qui devrait être accordée à la Fed soulevant beaucoup d’objections. Mais, en réalité, qu’importe l’organigramme et le partage des tâches, car il a été éloquemment démontré au cours de cette crise que les administrations dépendant de l’Etat et la banque centrale censée en être indépendante pouvaient connaître entre elles des problèmes de préséance et des luttes de pouvoir, mais qu’elles étaient dans les faits partie prenante d’un univers commun, l’expression d’une même oligarchie.

Plus importants sont les projets de régulation qui sont régulièrement annoncés et jetés en pâture à la discussion. Le dernier en date vient du Trésor, traite des hegde funds, et prévoit qu’au dessus d’un certain seuil (30 millions de dollars d’actifs en gestion), ils seront soumis à des règles prudentielles concernant leur capital, leur liquidité et leur gestion des risques. L’expérience de ces dernières années laisse pour le moins sceptique. C’est d’Istanbul qu’est venue la réplique, provenant d’un financier de passage interviewé par Bloomberg : « Les pressions politiques des banques d’investissement et de tous ceux qui font de l’argent avec les produits dérivés » vont empêcher une régulation adéquate. « De manière certaine, nous aurons une nouvelle crise qui nous tombera dessus » a pronostiqué, pour bien se faire comprendre, le gérant d’un fond installé à Singapour, Templeton Asset Managmnent Ltd, dont le portefeuille d’actifs est quand même estimé à 25 milliards de dollars. Il s’appelle Mark Mobius, et il peut être supposé qu’il ne pratique pas le double langage, vu son nom.

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