Jean Zin : Critique de l’écologisme (la maladie infantile de l’écologie)

jeanzin.fr, Jean Zin, le 9 avril 2007

Critique de l’écologisme (la maladie infantile de l’écologie)

L’écologie est une chose trop sérieuse pour être laissée aux écolos qui n’ont jamais été qu’une bande de rigolos inoffensifs, même s’ils ont constitué une nécessaire avant-garde, vivante et colorée. Il faut sortir de l’écologisme et de toutes ses naïvetés, qui sont la maladie infantile de l’écologie, pour une écologie enfin adulte capable de prendre en main notre communauté de destin planétaire et qui se tourne vers l’avenir plutôt que vers le passé. Il y a urgence ! Il ne s’agit pas de se fier au réformisme mou d’une écologie d’experts en costard cravate et sans imagination, ce qu’il faut c’est trouver des solutions pour assumer nos responsabilités collectives mais les écologistes actuels font plutôt partie du problème même s’ils ne sont qu’un symptôme de l’infantilisation de toute la société.

L’écologie-politique à l’ère de l’information n’a rien à voir avec un quelconque retour en arrière, ni avec un moralisme puritain, c’est l’accès à un nouveau stade cognitif et politique d’unification du monde et de prise en compte du négatif de notre industrie, d’une pensée globale et d’un agir local, d’une relocalisation équilibrant la globalisation des réseaux numériques et des marchés. Il ne s’agit pas de prétendre que la chose est facile, ni qu’elle est sans dangers, au contraire, c’est bien pourquoi il faut se méfier de l’idéologie pour s’occuper de ce qui ne marche pas, prendre à bras le corps les problèmes qui se posent concrètement, en multipliant les expérimentations avec une direction par objectifs prudente et attentive à l’expression du négatif afin de pouvoir corriger au plus vite notre action en fonction du résultat. A l’opposée d’une idéologie bêtifiante ou totalitaire, l’écologie devrait s’occuper sérieusement de ce qui ne marche pas, intégrer complexité et dialectique, faire converger conscience collective et développement de l’autonomie. Nous essaierons de dire ce que l’écologie-politique n’est pas et ce qu’elle devrait être, même si c’est risqué et bien loin des simplifications médiatiques comme de l’idéologie dominante.

L’écologisme politique

Cela fait longtemps que je fais remarquer à ceux qui prétendent que l’écologie n’est ni de droite, ni de gauche, qu’il y a bien une écologie de droite et une écologie de gauche, il y en a même plusieurs. Toutes les tentatives pour définir le contenu d’une écologie-politique sont donc toujours orientées politiquement et ne concernent jamais tous ceux qui se réclament de l’écologie à un titre ou un autre. Des écolos peuvent aussi bien croire naïvement que « ‘tout le monde est beau, tout le monde il est gentil » qu’ils peuvent vouloir rayer l’humanité de la surface de la Terre ! Ils peuvent se diviser aussi en libertaires partisans de la démocratie directe et en tendances plus ou moins totalitaires voulant renforcer tous les contrôles. Dans les deux cas, ce ne sont souvent que des sectes incapables de s’ouvrir à la société et sortir de l’entre-soi.

Démocratiser vraiment les prises de décision et l’expression des citoyens en tablant sur leur autonomie et leur sens des responsabilité se révèle bien plus compliqué que le discours idéologique assis sur ses certitudes (illusion du pouvoir normatif comme du laisser faire le plus total). Ce qu’on constate plutôt dans les groupes écolos, c’est un idéal démocratique dévoyé au service de stratégies de pouvoir qui n’ont rien à envier aux politiques qu’ils combattent. L’écologie-politique devrait bien être pourtant une autre façon de faire de la politique, pas seulement une politique politicienne de l’écologie, mais sur ce point, l’échec est patent. Nous allons essayer d’en parcourir quelques dérives avant d’indiquer la voie d’une politique plus écologiste.

– Tendances totalitaires

Bien que peu représentées de façon avouées, il ne faut pas se cacher certaines tendances totalitaires de l’écologie. Il faut rappeler que le nazisme se voulait une forme d’écologie de la race et de l’espace vital mais on trouve aussi des écologistes de gauche tentés par une écologie autoritaire et l’extension des contrôles jusqu’à la vie privée sous prétexte des enjeux vitaux et de l’urgence de notre situation. Il faut d’autant plus se méfier de cette version écologiste de la dictature du prolétariat qu’on a pu constater comme ceux qui croient défendre la vie peuvent se croire tout permis. Ce pouvoir des experts et des écologistes auto-proclamés a toutes les chances de nous mener au pire dans la négation de la complexité du monde et de la société, à mille lieux d’une politique écologiste décentralisée, attentive aux conditions locales et à la préservation de la diversité. Il ne suffit pas de décréter ceci ou cela du haut de ses certitudes et dans l’ignorance des réalités effectives. Il n’y a pas d’écologie-politique sans une réelle démocratisation, démocratie des minorités opposée à toute dictature de la majorité.

– Le gauchisme

La faillite du communisme a provoqué la migration d’une partie des gauchistes chez les écologistes, en particulier des anciens trotskystes qui ont gardé l’essentiel de leur culture trotsko-syndicale et manipulatrice légèrement teintée d’écologisme. Le mythe de la prise de pouvoir et de la construction de l’organisation révolutionnaire est mis au service d’une vision minimale de l’écologie, simple prise en compte des nuisances environnementales dans la gestion des entreprises qu’on voudrait contrôlées par les organisations syndicales. Ce n’est pas la mort du capitalisme mais paradoxalement sa généralisation qui est visée, généralisation du salariat sauvé de l’infamie par la grâce des syndicats contrôlant l’entreprise ! La démocratie populaire revendiquée n’est pas très éloignée du « centralisme démocratique » d’un pouvoir bureaucratique basé sur l’intimidation et la violence de l’organisation. Malgré le caractère assez minoritaire de cette forme de gauchisme infiltré dans l’écologie, son efficacité manoeuvrière lui donne une importance disproportionnée dans les organes dirigeants.

– Auto-organisation libérale-libertaire

On se rapproche beaucoup plus des conceptions écologistes avec les partisans de l’auto-organisation qui forment les grosses troupes de l’écologisme mais se divisent en libéraux et libertaires. Il faut savoir que le libéralisme est basé sur l’écologie au moins autant que le nazisme qui s’en est largement inspiré. Un des textes fondateurs du libéralisme paru en 1704, s’intitule « Faire l’aumône n’est pas la charité ». Il a été écrit par De Foe, l’auteur de Robinson Crusoé, qui est sans doute le principal idéologue de la lutte pour la survie et du self made man. Dans ce texte, déjà situé sur une île, il appuie sa démonstration qu’il ne faut pas nourrir les pauvres sur l’introduction de chèvres par l’homme dans cet environnement limité bientôt submergé et dévasté par une reproduction explosive de ces herbivores dépourvus de tout prédateur, l’introduction de chiens dans l’île rétablissant finalement l’équilibre. Cette écologie basique servira de justification aux politiques anti-pauvres de Malthus à Spencer. La différence avec le nazisme dans cette élimination des plus faibles, c’est que le libéralisme nourrit le mythe de l’individu autonome, encourageant sa lutte contre les autres individus, alors que le nazisme transposera cet amoralisme nietzschéen au niveau des races et de la compétition pour le territoire. Les partisans actuels de l’auto-organisation ne font que reprendre les vieilles antiennes du laisser-faire, des lois de la nature et du darwinisme social sous couvert de nouvelles théories up to date mais tout aussi simplettes (et qui n’ont rien à voir avec Darwin qui reconnaissait le rôle des sentiments moraux dans la réussite de l’espèce humaine si fragile et qui a tant besoin d’éducation et d’entraide).

A première vue, les libertaires pourraient sembler complètement opposés à ce libéralisme marchand et répressif. On dit que ce qui distingue libéraux et libertaires, c’est la conception de l’homme égoïste pour les uns et altruiste pour les autres. C’est bien sûr beaucoup plus compliqué et contradictoire, la liberté objective n’étant pas une donnée naturelle mais une construction historique (sociale et juridique). En tout cas, on constate une convergence paradoxale entre libéraux et libertaires dans le sillage de Mai 68, ce qui se manifeste particulièrement chez les écologistes contestant l’Etat au nom de l’idéologie post-totalitaire, adeptes plus ou moins fanatiques de l’auto-organisation et des supposées « lois de la nature ». Il y a pourtant une contradiction massive, notamment entre l’autonomie de l’économie, qui détruit les équilibres biologiques, et la protection de la nature des atteintes de la civilisation ! Il faut choisir son autonomie et la seule chose qui devrait nous guider c’est le développement de l’autonomie de la personne, sa liberté objective et non pas la liberté très théorique d’un individu laissé à lui-même, encore moins l’autonomie du marché ou de la nature.

Ce sur quoi il faut insister, dans ce qui constitue le coeur de l’écologisme et d’un certain altermondialisme, c’est l’échec de cet idéal de démocratie directe complètement décentralisée. La plupart des groupes écolos se réclament plus ou moins de cette idéologie dans leur fonctionnement, mais ce n’est bien que de l’idéologie, je vous rassure tout de suite car, dans la réalité c’est tout autre chose même si, comme toujours, le dogmatisme du groupe et les bonnes manières empêchent de reconnaître les démentis du réel à cette incroyable naïveté partagée. De la même façon, on dénie la violence de votes imposés et largement manipulés, surtout dans les groupes locaux (la démocratie ne se réduit pas du tout au vote qui veut nous clouer le bec en mettant terme prématurément au débat). C’est pourtant sur la capacité à l’auto-critique et à reconnaître la réalité des faits, en sortant de l’idéologie donc, que l’écologie-politique sera jugée pouvoir être applicable à la société. Il faudrait au moins que les écologistes ne démentent pas par leur pratique les principes qu’ils prétendent imposer à tous. Rien de mieux effectivement pour acquérir un minimum de crédibilité que de réaliser dans son fonctionnement les principes qu’on défend mais il faut bien avouer que les résultats sont lamentables, le spectacle des ambitions et des petits intérêts discréditant aux yeux de tous l’idéal affiché. Les électeurs ne sont plus aussi dupes qu’avant et voient bien que c’est la bureaucratie et les réseaux de pouvoir qui règnent encore.

Sortir de l’idéologie de l’auto-organisation n’est pas revenir aux hiérarchies autoritaires, c’est sortir du formalisme et du simplisme pour essayer de démocratiser l’organisation et parvenir au maximum d’autogestion effective. C’est considérer l’autogestion et la démocratie participative comme un objectif, un problème compliqué à résoudre et non pas une solution immédiate. La démocratie directe n’est pas si simple les grandes gueules monopolisant la parole et les petits chefs entraînant leurs troupes… Ce n’est pas la vertu qui triomphe de ces empoignades. De même, on ne peut en rester au choix simpliste entre l’Etat et le marché, pas plus qu’entre pouvoir central et auto-organisation, alors qu’il faut jouer de leur dialectique pour dénouer la contrainte étatique d’un côté tout comme la dictature des marchés de l’autre. Question d’art et de doigté, plus que d’une rassurante certitude scientifique…

– Electoralisme

La démocratie radicale revendiquée bloquant tout véritable débat et s’offrant à toutes les manipulations, ce qui s’impose réellement, chez les élus Verts, ce sont les règles de l’électoralisme, constituant la principale ressource de l’organisation qui se structure en réseaux de pouvoir, voire en écuries présidentielles, avec, in fine une dépendance totale du PS pour obtenir des postes d’élus et un réalisme de bas étage prêt à toutes les compromissions. On n’est plus cette fois dans l’idéologie mais bien dans la réalité la plus sordide qui résulte cependant de l’idéologie précédente, d’un démocratisme des procédures qui tombe à la bureaucratisation, l’usurpation, et dégénère en oligarchie irresponsable, comme tout parti avec le temps. C’est sans doute le plus grand danger actuellement et qui renvoie les Verts à leur insignifiance, exigeant dès lors la refondation complète d’un parti écologiste qui s’est transformé d’un parti de militant en parti d’élus déconsidérés et coupés de leur base. Cet électoralisme n’est pas une faute morale, c’est un fait de structure, une contrainte du champ électoral qui s’avoue rarement comme idéologie revendiquée mais qui nourrit un réalisme gestionnaire qui n’a pas de sens pour un écologiste conscient des véritables urgences. Il est amusant de constater que c’est quand même ce réalisme politique qui a fini par pousser les Verts à se démarquer des autres partis au nom d’une révolution écologique dépourvue de tout contenu mais bien nécessaire pour donner un semblant de justification à l’existence d’un parti écologiste ! (qui n’a effectivement sinon aucune légitimité).

– Démocratie cognitive

Il ne servirait à rien de faire toutes ces critiques si ce n’était pour essayer d’apprendre de nos erreurs passées qui n’auront donc pas été tout-à-fait en vain. La refondation d’un parti écologiste est devenu indispensable, sur de toutes autres bases. Il ne s’agit pas de revenir à une démocratie directe débarrassée de toute impureté mais d’abandonner cette naïveté pour une organisation plus réaliste des contre-pouvoirs, notamment entre parti et mouvement, élus et militants. Il faudra aussi faire une place aux vedettes médiatiques dont on a bien besoin pour porter notre message au plus grand nombre, sans négliger leur apport ni leur donner une position dominante pour autant mais l’enjeu, passionnant, c’est de construire une démocratie cognitive, d’élaborer collectivement les voies du futur, pas d’appliquer une idéologie trop sûre d’elle-même. Il ne s’agit pas seulement de donner la parole à tous pour n’en rien faire (« cause toujours »), mais de trouver les meilleures solutions aux problèmes que nous rencontrons avec l’aide de tous, apprendre à vivre ensemble et devenir responsables des conséquences de nos actes. Pour cela il faut se détacher au maximum de la démocratie compétitive et ne pas croire que ce sera facile mais s’attendre au pire, rassembler les compétences et les informations disponibles, favoriser l’expression des conflits et réagir aussi rapidement que possible aux dérives inévitables. La démocratie cognitive part de notre ignorance et non de notre savoir supposé qui viendrait on ne sait d’où alors qu’il est plutôt à construire ensemble. La première chose que le principe de précaution nous enjoint, c’est de reconnaître notre rationalité limitée et l’écologie nous oblige à reconnaître le négatif de tout positif avec les nuisances du progrès, c’est dans ce monde incertain que nous devons nous guider, avec autant de prudence que de détermination, vers notre communauté de destin.

 L’idéologie écolo

Venons-en à l’essentiel, car l’écologie ne se réduit pas à une démocratisation politique même si elle en est indissociable. A l’évidence, l’écologisme a fait bien d’autres ravages. On pensera qu’il faudrait plutôt condamner les méchants patrons, les consommateurs effrénés, les adorateurs de la technologie mais ce ne sont que des boucs émissaires faciles, des constructions mythiques qui nous arrangent bien, le problème ce n’est pas les autres, l’axe du Mal, le problème c’est nous, une écologie inconsistante qui sert de repoussoir et fait obstacle à une prise de conscience effective. L’adversaire principal est, sans aucun doute, le capitalisme productiviste et l’irresponsabilité libérale, mais là encore, le coupable c’est encore nous, du moins tant qu’on ne peut y opposer une véritable alternative qui ne soit pas pure utopie. Certes, l’utopie serait de continuer ainsi mais on ne peut le reprocher à personne tant qu’on ne sait pas quoi faire d’autre ! et croire qu’on le sait est une imbécillité supplémentaire constituant un obstacle de plus à la mise en place de solutions concrètes. Il ne s’agit donc pas simplement d’être écologiste et de s’opposer à ceux qui le sont pas, ce n’est pas une question d’identité, d’être, mais de projet. Il n’y a pas meilleur allié objectif du productivisme que les écolos qui déconsidèrent l’écologie par leurs imbécillités et leurs outrances, qu’on brandit ensuite, avec beaucoup de mauvaise foi, pour disqualifier tout souci écologique. La bonne conscience et le sentiment de supériorité des écologistes, voilà bien le principal obstacle à une politique écologiste responsable.

– L’environnementalisme

La première erreur, on le sait, c’est de réduire l’écologie à l’environnementalisme, ce qui semble une évidence pour une majorité de gens, mais c’est absurde car si la dégradation de l’environnement est bien le signe que nous avons grand besoin d’écologie, l’écologie ne saurait s’en tenir aux effets les plus voyants et doit remonter aux causes, qui sont toujours économiques et sociales, à la totalité du système productif qui a causé ces dégâts. L’écologie est une pensée globale qui relie les différentes dimensions du réel et s’oppose au réductionnisme comme au pur environnementalisme. Le souci de l’environnement doit certes rester constant, mais il ne s’agit pas de corriger aux marges un système, le repeindre en vert et limiter ses dysfonctionnements, c’est le système qu’il faut changer pour prendre en compte l’ensemble des contraintes écologiques et préserver une si précieuse biodiversité.

– L’écologie contre les chasseurs !

Après l’environnementalisme borné ou l’amour de la nature et des petits oiseaux, d’autant plus bucolique qu’il est le fait de jeunes urbains, les écolos ont été identifiés à l’opposition aux chasseurs ce qui est absolument consternant ! victoire d’un sentimentalisme de bas étage, de l’intolérance et de la bêtise alors que les chasseurs devraient être les meilleurs alliés de l’écologie. Bien sûr il y a beaucoup à redire sur la chasse et les chasseurs, comme sur tant d’autres choses. La chasse n’est pas tellement pire sur ce plan que la conduite automobile par exemple. Ce qui est insupportable c’est l’air supérieur de ces petits juges qui prennent les chasseurs pour des barbares et ne prennent pas la peine d’essayer de comprendre l’autre dans sa différence. Il y a même des anti-chasse qui seraient prêts à tuer des chasseurs ! Rien de moins écologiste que cette attitude hautaine.

Evidemment, on comprend bien ce rejet de ce qu’on ne connaît pas et l’idéalisation d’une nature dont les urbains sont privés. C’est comme le racisme, la peur de l’autre et le rejet de la différence, c’est d’autant moins mystérieux que c’est une réaction que nous connaissons tous mais qu’on surmonte en général. Pour ma part, je déteste la chasse, j’ai peur quand je vois un chasseur avec son fusil et je ne supporte pas de voir un animal souffrir. On ne peut en rester là pourtant, même à se faire végétarien. Le fait de vivre à la campagne m’a appris la place que la chasse occupait dans la vie du village, et, certes il faut que la chasse soit réglementée (elle l’est), qu’elle fasse sa place aux nouveaux arrivants qui repeuplent ces provinces désertées, mais de quel droit les Parigots pourraient-ils se comporter en colons imposant leur loi ? De quel droit devrait-on se sentir partout chez soi ? Pas de quoi s’étonner d’être un étranger dans son propre pays, ne sommes-nous pas étrangers au monde ? Que nous le voulions ou non, nous appartenons toujours un peu aux traditions du lieu qui nous a vu naître et nous a élevé dans ses rites et ses interdits. On peut s’en détacher, il vaut mieux, car il faut renoncer en tout cas à vouloir universaliser nos propres codes et préjugés. On ne peut jamais s’en détacher complètement pourtant, il vaut mieux le savoir. Vouloir imposer ses propres valeurs aux habitants qui nous accueillent est d’une incroyable violence, souvent insoupçonnée par les inconscients qui s’imaginent défendre les animaux en apportant la civilisation à des arriérés !

Il faut arrêter l’opposition absurde des écolos des villes et des écolos des champs. La ville pose assez de problèmes pour que les écologistes qui y résident s’en préoccupent en premier lieu avant d’aller chasser sur les terres des chasseurs. Tout ce qu’un écologiste peut exiger, c’est une chasse plus écologique mais c’est l’intérêt des chasseurs eux-mêmes et il faut que ce soient les chasseurs qui gèrent leurs équilibres locaux. Rien de pire que de prétendre réglementer les autres, cela n’a rien d’écologiste. Encore une fois, c’est loin d’être parfait, il faut nettement améliorer les choses, mais avec les chasseurs et pour eux, pas en les prenant de haut ni en étant contre la chasse (même si, je le répète, je le suis personnellement et que j’ai l’âme trop sensible, moi aussi!).

– L’écologie contre la technique

Il est beaucoup plus difficile d’aborder la question de la technique car il faut combattre aussi bien l’opposition absolue à La Technique (plutôt aux nouvelles technologies d’ailleurs) que la technophilie et la croyance béate au progrès, tout aussi nuisibles l’un que l’autre. Il est d’autant plus dommageable que les discours simplistes et diabolisateurs rendent inaudible les critiques les plus justifiées et déconsidère l’ensemble des combats écologistes les plus nécessaires. Je ne reprendrais pas ici la critique de la technique de Jacques Ellul, qu’on peut considérer comme le fondateur de l’écologie-politique. Il est certain que la critique du progrès, de sa face négative, est constitutive de l’écologie comme modernité réflexive mais il faudrait éviter certains excès et ne pas oublier la face positive ! On peut d’autant moins tomber dans une condamnation de principe de toute technique (qui nous éloignerait du monde vécu et de notre environnement originel comme du sein maternel), que l’ère de l’information nous ouvre à une dématérialisation de l’économie dont nous ne pourrons nous passer pour réduire nos consommations et réguler les équilibres écologiques. Ce n’est pas vers le passé mais vers le futur que nous devons nous tourner pour une vie meilleure ou du moins pour essayer d’éviter le pire. Qu’aucune technique ne soit à négliger dans les régulations vitales ne veut pas dire qu’il n’y a pas de graves menaces dont nous devons nous prémunir, même si elles ne sont pas toujours là où l’on croit.

– Les anti-nucléaires

Il y a, c’est certain, pas mal d’obscurantisme dans la peur du nucléaire. Je ne me fais pas trop de soucis, par exemple, sur le fait qu’on saura traiter les déchets nucléaires dans un avenir pas si éloigné. Ce que je ne supporte pas chez certains anti-nucléaires c’est surtout l’exclusivité de leur combat, comme si le nucléaire était le diable et qu’un monde délivré du nucléaire serait plus satisfaisant alors qu’il y a presque autant de danger avec certaines industries chimiques par exemple. En tant que combat séparé je trouve contre-productif l’opposition au nucléaire. Cependant, comme souvent, l’obscurantisme est tout aussi grand du côté des pro-nucléaires qui se croient tellement plus intelligents à défendre le progrès ! Tchernobyl a pourtant bien eu lieu, les dangers des centrales nucléaires sont effectivement immenses, même s’ils sont très rares, mais le plus grand danger, c’est sans doute d’être un agent de la dissémination nucléaire et de constituer des cibles idéales pour des terroristes. Il semble que de nouveaux types de centrales pourraient supprimer tous ces risques avec des déchets extrêmement réduits, il faut voir, mais dans ce cas, plus de raison de s’opposer au nucléaire même s’il ne peut résoudre la question énergétique. Cela n’empêche pas qu’il est plus que légitime d’empêcher la construction de nouvelles centrales EPR mal conçues et trop dangereuses. On admettra que les discours mesurés sur le sujet ne sont pas courants…

– Les anti-OGM

Pour les OGM, c’est un peu pareil, ce n’est pas la technique en soi qui doit être rejetée parce qu’elle contreviendrait aux lois de la nature, c’est l’incroyable irresponsabilité des multinationales qui commercialisent des produits mal testés, voire camouflent des résultats défavorables, sans parler de la prétention de garder la propriété des graines ou d’empêcher qu’elles ne se reproduisent. Le principe de précaution s’impose ici pour prendre le temps de s’assurer que ces chimères ne sont pas trop dangereuses car les produits naturels ne sont pas forcément bons mais ils ont du moins été testés bien plus longtemps que les OGM juste sortis des laboratoires ! Ce qui manque, c’est le recul du temps. Là encore, les partisans des OGM se croient beaucoup plus intelligents que les écolos, se réclamant des lumières et de la science alors qu’ils n’y connaissent rien souvent et font une confiance excessive dans la génétique et des techniques balbutiantes qui se font encore largement en aveugle. Jacques Testart montre ainsi qu’une même séquence de protéine n’a pas la même forme dans son haricot d’origine et dans le petit pois dans lequel on l’a transférée. Comme la fonction d’une protéine est liée à sa forme, ce n’est plus la même protéine, devenue toxique ! On a besoin de plus de recherches et de tests, cela ne veut pas dire qu’on devrait refuser par principe toute plante génétiquement modifiée, seulement juger au cas par cas et refuser de livrer notre santé à des marchands irresponsables (les essais en plein champs sont de vastes blagues, comment savoir jusqu’où le vent pourra transporter les pollens, jusqu’au Sahara peut-être…).

– Nanotechnologies

Dernière mode en date, c’est la peur des nanotechnologies. Le plus comique ici, c’est que cela n’existe pas les nanotechnologies ! L’échelle de taille ne suffit pas à caractériser une technique qui est le plus souvent chimique. Encore une fois, cela ne veut pas dire qu’il n’y aurait aucune inquiétude à avoir. Il semble bien qu’un des seuls produits disponibles, les nanotubes de carbones dont les applications sont innombrables, présenterait les mêmes dangers que l’amiante. C’est une question sérieuse qui devra être traitée, comme, pour d’autres raisons, celle de la « poudre de RFID » qui risque de nous envahir pour nous espionner ! Par contre il est consternant de voir des écologistes prêter quelque réalité à une pure fiction, le roman de Michael Crichton (« La proie ») qui imagine des nano-robots auto-reproducteurs finissant par recouvrir toute la terre d’une gelée grise (« grey goo ») mortelle, alors qu’on est si loin d’une telle réalisation, sans doute impossible. En fait, certains écologistes semblent croire plus encore que le scientisme le plus réductionniste à la toute puissance de la technique. Il faut dire qu’il suffit souvent d’aller y voir de plus près pour se rendre compte que les incertitudes sont bien plus grandes qu’on ne pouvait l’imaginer et que tous les discours sur la construction atome par atome de nano-constituants ne sont que de la frime ! Un jour peut-être il y aura une réelle convergence entre Bits, Atoms, Neurology, Genetic (BANG), pour l’instant il s’agit de tout autre chose (de la chimie évoluée) et il faut bien distinguer les fantasmes les plus délirants des dangers effectifs, qui ne sont pas si grands que cela, sans être pour autant à négliger du tout.

– La décroissance et les « alternatifs »

Qu’il soit bien clair que la décroissance matérielle est une nécessité et, si j’ai souligné les limites de la décroissance, c’est pour ne pas en rester à une approche exclusivement quantitative qui n’est que le miroir de la croissance, nourrissant l’illusion qu’on pourrait s’en sortir par une simple réduction du temps de travail et de nos consommations sans rien changer au système productiviste du capitalisme salarial ! Le problème ici, n’est donc pas tellement le mot d’ordre lui-même que ceux qui le défendent, bande de marginaux qui donnent prise trop facilement à la critique et tombent dans un moralisme culpabilisant ou bien une « simplicité volontaire » à la limite du ridicule. On leur donnerait bien une couronne mais le mérite de ces militants qui se sacrifient pour la bonne cause est si grand qu’on souhaiterait qu’ils restent incompris du monde entier pour que leur sainteté soit encore plus éclatante ! L’embêtant, c’est que l’écologie n’est pas une religion, on ne se sauvera pas tout seul mais seulement collectivement. La question est exclusivement politique. Rien ne sert de se donner en modèle alors que ce sont les structures sociales et les circuits de production qu’il faut changer. Pas besoin d’être pur et irréprochable écologiquement pour apporter sa pierre à cette révolution écologiste qui s’annonce. L’important, c’est de participer à la construction de l’alternative.

Pourtant, de même qu’on ne peut considérer comme de véritables révolutionnaires ceux qui se prétendent tel et ne sont que des poseurs, il ne faut pas se fier à ceux qui se prétendent « alternatifs » parce qu’ils vivent en marge de la société car ils ne construisent pas du tout une alternative sociale, plutôt repliés sur eux-mêmes quand ils ne forment pas de nouvelles sectes totalitaires et étouffantes. Il ne suffit pas de changer de vie ni de vivre en communautés ni d’un activisme permanent pour changer la société, sauf à construire de véritables circuits alternatifs. Tout est dans la manière et il faudrait tenir compte des échecs passés (du socialisme utopique aux communautés post-soixantehuitardes) pour ne pas les reproduire trop naïvement.

On peut donc garder le mot d’ordre de décroissance comme horizon qui nous oppose à la croissance productiviste à condition de ne pas en rester là, comme s’il suffisait de se serrer la ceinture et de jouer aux pères la morale ou se fier au bon vouloir de chacun, et s’il faut défendre plutôt la construction d’une alternative, il faut l’inscrire dans un projet politique global.

– Moralisme, catastrophisme, mysticisme…

Le moralisme est sans doute dominant dans la mouvance écolo, dans une confusion avec la politique qu’il déconsidère, complice ainsi de l’individualisme libéral (qui voudrait que la charité volontaire se substitue aux politiques sociales). C’est une forme de narcissisme, chacun ayant besoin de se sentir moralement supérieur pour être en paix avec sa conscience ! Ce n’est pas le seul penchant mauvais de l’écologisme qui fait obstacle à sa traduction politique. On ne peut passer en revue toutes les imbécillités qui ont pu avoir cours au nom de l’écologie, la bêtise humaine est sans fond (la mienne aussi, je ne le sais que trop bien). L’idéologie ne connaissant pas la contradiction, il peut même y avoir les conceptions les plus contradictoires qui cohabitent, le seul principe étant qu’on est du bon côté et que les autres sont des crétins. Soyons clair, ce qui est en question, ce n’est pas que les autres soient bêtes, c’est qu’on l’est tout autant ! Il faut se méfier de ceux qui croient détenir la vérité. Croire défendre la vie, comme défendre la vraie foi, c’est être prêt à tous les massacres. Ainsi, on écoute sans broncher certains écologistes souhaiter la disparition de l’espèce humaine qui dérange l’ordre naturel, rappelant les anciens mythes du déluge. Mais pour qui se prennent tous ces prophètes de malheur ?

Le catastrophisme est un peu du même tonneau car nous ne pouvons avoir aucune certitude en la matière, sauf à détenir des informations confidentielles ! Il est trop facile de ne voir que le mauvais côté des choses, on entend ces discours depuis la plus haute antiquité (depuis 4000 ans au moins!), de même qu’il est facile de ne voir que le bon côté et d’annoncer un prochain paradis où les hommes seraient enfin réconciliés avec eux-mêmes comme avec la nature et tous les animaux… Le plus difficile est de faire la part des choses, tenir la juste mesure. Rejeter toute catastrophe est aussi hasardeux que d’annoncer sa venue imminente. Il faut se faire à l’idée qu’elle est possible, voire probable, la voir venir pour avoir une chance de l’éviter, mais le catastrophisme ne fait pas une politique, ce n’est qu’une échéance plus ou moins lointaine qui nous est donnée. Encore faudrait-il ne pas se tromper de catastrophe. Ainsi, contrairement à une écologie énergétique dépassée à l’ère de l’information, ce n’est pas le manque de pétrole qui annonce l’apocalypse, mais c’est plutôt d’en avoir trop encore et de pouvoir dès lors continuer stupidement l’accélération du réchauffement climatique ! Plus généralement, nous manquons de tout sauf d’énergie puisque nous en recevons plus qu’il ne nous en faut du soleil, c’est prendre l’écologie à contre-sens, vraiment.

Beaucoup d’écologistes enfin versent dans un mysticisme de pacotille, dans l’union mystique avec la nature et l’univers. Ce n’est pas tellement étonnant car l’être parlant est déchiré par la nostalgie de l’unité mais il faut se méfier de ce penchant car l’écologie est un matérialisme et notre responsabilité collective a besoin de rationalité plus que d’élan mystique. Il n’y a rien de mal à cela, d’ailleurs, tant que cela n’interfère pas avec les débats politiques. La laïcité doit rester la règle. On ne peut rêver mettre fin à toutes les religions et leur cortège d’illusions, au moins qu’on ait la décence de ne pas s’en vanter en public ! Qu’on ne s’y trompe pas pourtant, la religion, le dogmatisme, les préjugés, l’intolérance dominent toutes nos positions politiques, il vaut mieux le savoir, c’est un de nos principaux obstacles même pour ceux qui se croient athées, rationnels et revenus de tout. Non seulement il ne faut pas faire une politique avec une religion, fut-elle écologiste, mais l’expulsion de la religion, du dogmatisme et de l’idéologie hors du discours politique doit rester un souci constant.

– L’expression du négatif et l’alternative écologiste

Evidemment, toutes ces idéologies infantiles (que j’ai pu partager peu ou prou à un moment ou un autre!) ne diminuent en rien l’urgence écologique, l’urgence de sortir du productivisme et de diminuer nos consommations. Ceux qui prennent prétexte de ces dérives pour se croire supérieurs et déconsidérer l’écologie-politique ne sont que des irresponsables. Il y a bien sûr au moins autant de bêtise dans les autres partis. La propagande politique, d’où qu’elle vienne, n’a jamais brillé par son intelligence ! La première chose à reconnaître, c’est notre rationalité décidément trop limitée, et s’il faut dénoncer les idéologies écologistes c’est pour sortir de ces impasses afin d’affronter concrètement les véritables problèmes.

La question n’est pas de savoir si on est des gens biens ou si on a la bonne idéologie mais de se déterminer ensemble sur ce qui ne va pas et l’avenir que nous voulons, afin d’avoir une chance de se donner les moyens de l’atteindre. Il ne s’agit pas de « défendre ses idées » ou de croire qu’on a réponse à tout mais d’essayer de construire une démocratie cognitive en mobilisant tous les savoirs disponibles sans jamais être trop sûrs de soi ni manquer au principe de précaution.

Ainsi, je ne cherche pas tant à faire la promotion du revenu garanti, des coopératives municipales et des monnaies locales, qui me semblent des mesures raisonnables, que d’attirer l’attention sur le fait qu’il faut créer les institutions d’une sortie du salariat productiviste, d’une relocalisation de l’économie et du développement humain. Si on trouve mieux pour répondre aux défis qui nous sont posés, j’en serais fort aise, mais les alternatives écologistes ne sont pas si nombreuses et ne m’ont pas paru si convaincantes. Ce n’est pas que mes propositions soient entièrement satisfaisantes mais on ne s’en tirera pas avec des réformettes, ni par de simples restrictions. Il faut une réorganisation générale du système de production et qui commence par la base, par des alternatives locales à la globalisation marchande, expérimentations qui peuvent commencer dès maintenant au niveau municipal.

Sans parler de ceux qui se contentent de petits gestes (d’éteindre la lumière ou de préférer la douche au bain!), la plus grande escroquerie c’est bien sûr l’écologie libérale qui prétend que l’écologie serait compatible avec le capitalisme et la croissance, créant de nombreux emplois et de nouveaux produits sans avoir à modifier fondamentalement notre société de consommation. Il n’empêche qu’on peut trouver amusant, bien qu’un peu triste, de voir le slogan de la « révolution écologique » repris un peu partout maintenant, du Président de la République aux Verts (ou ce qu’il en reste) alors qu’on passait pour un dangereux extrémiste, il y a peu, à parler de révolution chez les écolos ! Il ne s’agit pas d’extrémisme pourtant, encore moins d’une prise de pouvoir violente, mais d’alternative, d’une refondation sociale et de l’adaptation des institutions à l’ère de l’information, de l’écologie et du développement humain, adaptation des rapports sociaux aux nouvelles forces productives et à l’économie mondialisée.

Il faut se rendre compte que tout a changé non seulement à cause du réchauffement climatique, du développement de la Chine et de l’Inde accélérant l’épuisement des ressources, mais tout autant parce que nous passons de l’ère de l’énergie à l’ère de l’information où travail, revenu, gratuité répondent à de toutes autres règles, symbolisées par les logiciels libres. Aucun réformisme ne suffira à renverser la vapeur, nous avons besoin d’une véritable alternative, de produire et consommer autrement et pas seulement de consommer moins. Une fois qu’on a pris au sérieux ce besoin d’une révolution écologiste, il faudrait s’appliquer à lui donner forme et commencer les expérimentations locales sans plus tarder, une nouvelle habitation de notre territoire. Pas de place ici pour le romantisme révolutionnaire quand nous devons privilégier au contraire l’expression du négatif, le souci de ce qui ne marche pas et de la rétroaction des citoyens pour ajuster nos politiques sur leurs effets et corriger nos erreurs au plus tôt. Vivement cette écologie ambitieuse et rationnelle, positive et dialectique, matérialiste et révolutionnaire !

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