Jean Zin : Relocalisation, mode d’emploi

jeanzin.fr, jean Zin, le 14 juillet 2009

Relocalisation, mode d’emploi

La relocalisation économique et politique se trouve au cœur de l’écologie-politique et ceci, non pas tant pour économiser de l’énergie, comme le croient ceux qui réduisent la question écologique à celle de l’énergie, mais bien pour équilibrer la globalisation marchande et préserver notre milieu, notre qualité de vie, nos échanges humains, pour réhabiter notre territoire enfin, en traduisant une pensée globale en agir local.

La relocalisation n’a pas les inconvénients d’un protectionnisme national ou européen qui pour être en partie nécessaire ne peut aller trop loin désormais au risque d’attiser les conflits. On peut donc s’étonner qu’on ne parle pas plus de relocalisation alors qu’elle constitue une composante essentielle de la sortie de crise et devrait être centrale au moins dans les programmes écologistes. On aimerait effectivement que les partis écologistes proposent les voies d’une véritable alternative et ne se contentent pas de vouloir accumuler des contraintes et des mesures isolées sensées réduire un productivisme qu’on sait pourtant consubstantiel au capitalisme, ne pouvant absolument pas se passer de croissance !

Changer de système de production

Encore faut-il savoir comment arriver à une relocalisation qui marche ainsi qu’à une sortie du productivisme salarial. Il ne s’agit pas simplement de grands mots ou de petits gestes, ni de prendre ses désirs pour la réalité, mais de nouveaux rapports de production qui doivent faire système et s’adapter aux nouvelles forces productives immatérielles (c’est le travail qui est devenu immatériel bien plus que les produits dont une bonne part reste évidemment matérielle).

Essayer de penser l’après-capitalisme n’est pas s’imaginer que son dépassement puisse être immédiat, comme s’il suffisait d’en prendre le contrôle pour que tout change alors que l’infrastructure resterait inchangée. Il ne peut y avoir de métamorphose immédiate que dans la politique ou les représentations alors que l’inertie matérielle est considérable dans l’économie. Un changement de système de production a besoin de temps pour se construire en suivant sa propre logique avant de pouvoir monter en puissance, tout comme l’économie de marché s’est développée d’abord dans les villes franches de la féodalité. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c’est donc localement qu’il faut se donner les moyens de sortir du capitalisme et d’adopter un autre mode de travail.

Si André Gorz a pu diagnostiquer avec raison que la sortie du capitalisme avait déjà commencé, c’est sur ce temps long de l’histoire et sous la pression des nouvelles forces productives immatérielles. Nous devons cependant organiser cet exode de la société salariale qui nous condamne sinon à une précarité grandissante. Nous devons essayer de tirer parti de transformations qui se font contre nous si elles ne se font pas avec nous. Heureusement, la relocalisation peut commencer immédiatement, c’est le bon côté du fait qu’il n’y a que des alternatives locales à la globalisation marchande !

Il y a différentes temporalités et si la sortie de crise, qui n’est pas pour demain, ne sera certes pas la fin du capitalisme, cela devrait être tout de même l’occasion d’une large restructuration de l’organisation productive et des protections sociales, comme en 1946 après la terrible crise des années 1930. Le capitalisme ne disparaitra certes pas du jour au lendemain mais il devrait revenir à un régime plus social, comme pendant les 30 glorieuses, et surtout bien plus écologique cette fois. Il ne suffira pas pour autant d’un capitalisme repeint en vert. Il faudra donc profiter de la crise pour mettre en place les conditions d’une sortie du productivisme et du salariat (relocalisation et travail autonome),

Alors que l’absence de réelle alternative a pu susciter toutes sortes d’utopies et de discours idéalistes qui ne font que décrédibiliser l’écologie, il faut essayer d’avoir une représentation concrète de ce que pourrait être un système de production relocalisé dans une économie ouverte et plurielle, afin d’en éprouver toutes les potentialités et les limites. Il s’agit d’évaluer les options qu’il nous reste, les possibilités réelles de la situation mais surtout de les traduire en propositions pratiques. A l’opposé d’une approche technocratique, il s’agit bien de continuer les luttes pour l’émancipation, la justice et la solidarité sans répéter les erreurs du passé mais en tenant compte du nouveau contexte écologique et technologique.

Contexte

Il est bien difficile de hiérarchiser les problèmes comme de faire une évaluation de leur gravité effective. L’extrémisme consistant à noircir le tableau est aussi irresponsable que les inconscients qui minimisent les risques. Tout miser sur le manque d’énergie, c’est n’avoir plus rien à dire si ce n’est pas l’énergie qui manque ! Bien sûr on ne peut avoir aucune certitude sur notre avenir mais on ne se situe pas ici dans l’hypothèse bien peu probable d’une fin catastrophique du capitalisme, qui en a vu d’autres, ni d’une pénurie énergétique générale, encore moins d’une régression aux stades pré-industriels ou pré-numériques auxquels certains voudraient croire.

Nous ne manquerons pas d’énergie, malgré ce que certains prétendent, sauf dans une période d’adaptation peut-être, mais l’énergie sera peut-être un peu plus chère. Cela pourrait participer à limiter les transports mais il le faudra surtout pour réduire les gaz à effet de serre ! Répétons-le, s’il faut relocaliser l’économie, ce n’est pas seulement pour des questions d’énergie mais pour des raisons écologiques bien plus larges !

La crise est loin d’être terminée et il est illusoire de s’imaginer que tout pourrait repartir comme avant. On ne reviendra pas aux années folles d’un capitalisme financier vivant sur le crédit et la spéculation, ce n’est pas pour autant la fin d’un système qui en a vu d’autres et repart d’autant mieux sur un champ de ruines. On assiste plutôt (de G8 en G20, etc.) au renforcement de la globalisation marchande et d’une sorte de gouvernement mondial qui est en formation depuis l’effondrement du communisme (OMC, conférences sur le climat, TPI, etc). L’unification du monde n’est certes pas achevée, ce n’est pas la fin de l’histoire. Il y aura encore du chemin à parcourir et bien d’autres crises sans doute avant qu’on puisse compter sur une véritable gouvernance mondiale mais il serait déraisonnable de penser que la globalisation puisse ne pas être irréversible et qu’on revienne aux bons vieux Etats-Nations, taillés pour la guerre. On ne peut compter non plus sur une Europe, devenue ingérable, même pour protéger son « marché intérieur », les nations vidés de leur substance restant malgré tout les instances de redistribution par l’impôt.

Il n’y a ni écosocialisme dans un seul pays ni écosocialisme mondial à espérer, ce qui laisse bien peu d’espoir semble-t-il mais, si un autre monde est possible pourtant, c’est en partant du niveau local et avec des circuits alternatifs dans le cadre donc d’une économie plurielle, ce que certains pays d’Amérique latine commencent à comprendre. L’économie a toujours été plurielle, au moins une économie mixte combinant les sphères publiques, privées et familiales auxquels se sont ajoutées les associations, fondations et tout ce qu’on a regroupé sous le terme de « tiers secteur ». Il s’agit d’y ajouter un niveau local soustrait au marché mondial, sans devoir y mettre des barrières douanières ni vouloir abolir le marché.

L’économie plurielle implique qu’il n’y aura pas de disparition immédiate du capitalisme mais qu’il faut en organiser une sortie civilisée, c’est-à-dire progressive. En se concentrant sur la relocalisation, on ne s’attardera pas ici sur les transformation du capitalisme lui-même, cantonné à une industrie de plus en plus automatisée, ni à la nouvelle économie numérique qui se met en place, économie de valorisation (des travailleurs et de la gratuité numérique).

Bien sûr, même si on ne peut s’en passer, agriculture et industrie devront se reconvertir à des pratiques plus écologiquement soutenables. Les technologies numériques aussi consomment des ressources. Dès lors qu’elles sont généralisées, il faut absolument se préoccuper de leur soutenabilité mais elles font néanmoins partie de la solution plus que du problème, aussi bien en optimisant les régulations (énergétiques entre autres) qu’en dématérialisant une part de la production et des transports (il faudrait banaliser beaucoup plus télétravail, téléconférences, téléachats). Les réseaux numériques font parti des acteurs principaux de la mondialisation et de la déterritorialisation mais tout autant de la conscience écologique. Il ne faut pas négliger non plus leurs potentialités décentralisatrices, favorisant donc la relocalisation ainsi que la constitution de réseaux alternatifs. On ne va pas revenir en arrière et abolir l’informatique de la Terre entière ni les téléphones portables, pas plus que l’industrie ! C’est perdre son temps que d’entretenir de telles illusions. pas d’autre choix que d’en tirer le meilleur parti, en évitant le pire.

Objectif

On peut regretter qu’André Gorz soit encore trop méconnu des écologistes eux-mêmes car non seulement il est à peu près le seul qui ait su dessiner les voies de l’alternative pour sortir du capitalisme, après l’échec d’une prétendue appropriation collective des moyens de production, mais surtout il avait su clarifier dès le début ce que devaient être les objectifs d’une véritable écologie-politique, ses enjeux politiques contre un catastrophisme qui nous dicterait sa loi. Dans son texte inaugural « Leur écologie et la nôtre », il prend le parti d’une écologie émancipatrice en opposition frontale aux tendances autoritaires, technocratiques ou marchandes de l’écologie, rejetant expertocratie, ecofascisme, contrôle des populations autant que société de marché. Il y a bien sûr des écologies de droite, qu’il faut combattre fermement.

L’objectif ne peut être une société idéale avec une harmonie naturelle retrouvée encore moins une utopie totalitaire imposant un même mode de vie communautaire à tout le monde. Bien sûr, il faut encourager ceux qui veulent vivre de façon naturelle, au moins le rendre possible mais pas vouloir l’imposer à quiconque. L’objectif reste de rendre compatible la défense de notre autonomie avec les contraintes écologiques, de réduire autant que possible les consommations matérielles tout en améliorant notre qualité de vie. Ce n’est pas par des préceptes moraux, des réglementations, des rationnements, des taxes qu’on pourra changer fondamentalement nos consommations et le fonctionnement du système mais seulement grâce à un système de production relocalisé et adapté au travail immatériel, basé sur le développement humain, la pluralité des fins légitimes et le travail autonome. Ce n’est qu’en changeant la production et le travail lui-même qu’on peut changer la vie et nos consommations.

C’est au nom de cet objectif d’une émancipation du travailleur plus que d’une pression sur le consommateur qu’André Gorz a pu dessiner des alternatives locales avec les principaux dispositifs de la relocalisation qu’il n’a certes pas inventés mais.seulement rassemblés (parfois après les avoir combattu comme le revenu garanti) dans « Misères du présent, richesse du possible » où il leur donne toute leur cohérence. C’est la leçon de toute une vie mais qui intègre les derniers bouleversement dans la production avec le devenir immatériel du travail. Venu aussi bien du marxisme que de l’existentialisme, il a réussi à donner une toute autre vision d’un écosocialisme à visage humain, basé sur le local et qu’on peut voir comme un retour de la fédération et des communes à l’ère du numérique mais qui s’incarne dans 3 dispositifs principaux (distribution, production, circulation).

Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales

Le premier instrument de la relocalisation de l’économie, ce sont les monnaies locales. Bien sûr une monnaie locale ne peut être qu’une monnaie complémentaire à la devise européenne, ne pouvant avoir l’ambition d’être une monnaie unique, pas plus que la relocalisation ne peut signifier une impossible autarcie. La monnaie locale vise uniquement à favoriser les échanges de proximité permettant de soustraire les prestations locales à la TVA qui fonctionne alors comme droit de douane pour les importations marchandes. Cela n’empêche pas d’encourager les échanges non marchands mais les monnaies locales visent à s’étendre à une part significative de l’activité économique locale. Non seulement cela s’avérerait fort utile en cas de désordres monétaires (imminents) mais il ne saurait y avoir une relocalisation digne de ce nom sans monnaie locale, c’est le premier point (même si cela paraît surréaliste à l’heure de l’Euro). Pas de pouvoir économique (local) sans pouvoir monétaire.

Il ne s’agit pas de tomber dans un nouveau monétarisme ne se préoccupant que de la circulation, il faut s’occuper en priorité de la production. Le deuxième instrument de la relocalisation, c’est des coopératives municipales organisant les échanges de proximité et les coopérations locales. Leur fonction ne saurait se limiter aux échanges alors que leur rôle doit être de fournir des moyens de production, de réparation, de recyclage et d’être les véritables institutions du développement humain comme développement des compétences et de l’autonomie de chacun. On devrait y trouver des ateliers de fabrication, y compris avec les instruments numériques disponibles comme des imprimantes 3D qui peuvent favoriser l’auto-production et la fourniture de pièces détachées, entre autres. Inspiré de Murray Bookchin, le caractère municipal de ces coopératives constitue une propriété publique locale (comparable à une nationalisation), propriété collective nécessaire pour soustraire cette production locale au marché concurrentiel. Sans une telle structure productive, la relocalisation resterait marginale, c’est donc un enjeu essentiel (mais difficile comme toute entreprise). Il faudrait que ce soit une structure municipale, créée par la municipalité et dotée de moyens pour assurer ses missions.

Un système de production ne se limite pas à la circulation et la production mais se caractérise aussi par la distribution des revenus et la répartition des richesses. Pour qu’une majorité de travailleurs puissent se passer de trouver un emploi salarié dans des entreprises capitalistes mues par le seul profit, il faut qu’ils aient un revenu garanti, revenu assuré éventuellement par la coopérative municipale mais c’est là où le local n’est pas suffisant et doit bénéficier d’une solidarité nationale. Le localisme n’est pas le repli sur soi, ni la négation de nos appartenances à des ensembles plus larges, tout au contraire, ce qui s’exprime au niveau de la redistribution, des impôts, des services publics et des réseaux nationaux. Même si coopérative municipale et monnaie locale paraissent encore très exotiques, leur mise ne place peut être assez rapide à un niveau strictement local, il n’en est pas de même du revenu garanti qui devra être obtenu au niveau national (voire européen?), par des luttes sociales et politiques. C’est le point nodal de l’anti-productivisme sur lequel il faudrait porter nos revendications nationales car sans revenu garanti il ne peut y avoir de production non concurrentielle. Ce n’est pas un revenu destiné à la consommation passive de marchandises mais à permettre travail autonome et production locale hors de la pression du marché, pour se substituer à une part de la production marchande. Heureusement, et même si elle rencontre beaucoup de résistances, c’est une revendication qui progresse petit à petit au sein du mouvement social devant la montée de la précarité et de l’intermittence, au moins pour améliorer le rapport de force salarial, pouvoir arrêter la dégradation du droit du travail en refusant des emplois sous-payés.

Revenu garanti et coopératives municipales permettent de sortir du salariat et de passer du travail forcé au travail choisi ou travail autonome, brisant la dépendance entre producteur et consommateur, salariat et société de consommation (où la baise de consommation met le travailleur au chômage). De l’autre côté, coopératives et monnaies locales permettent de trouver des débouchés locaux à cette production locale en se soustrayant, en partie du moins, au marché global. Le revenu garanti ne peut être entièrement en monnaie locale puisque tout n’est pas produit localement mais il pourrait l’être pour un tiers peut-être ? En tout cas, ces dispositifs complémentaires dessinent un tout autre système de production, bien moins productiviste et plus écologique, recentré sur le développement de l’autonomie et la valorisation des compétences ainsi que le vivre ensemble et les rapports de face à face, sans revenir en arrière ni augmenter les contraintes mais en libérant au contraire les potentialités des individus et leur capacité d’initiative.

Il faudrait arriver à mettre en avant la revendication d’un revenu garanti dans les mouvements sociaux, aussi bien pour lutter contre la précarité grandissante que pour la reconversion vers des productions plus écologiques, mais en attendant, on peut s’appuyer sur les dispositifs existants (car le revenu garanti existe presque, même s’il est très insuffisant, éclaté en une multitude de prestations : retraite, chômage, maladie, allocations familiales, revenu minimum, etc.). Plutôt que de rêver à des transformations radicales au niveau global, on peut dès maintenant créer des monnaies locales (avec le SOL) et des coopératives municipales pour mettre en place sans attendre de nouvelles pratiques dont on ne peut attendre des miracles mais qui pourront s’étendre assez rapidement quand elles auront fait leurs preuves.

On peut discuter pour savoir si ce serait assez radical et à la hauteur des défis du temps, c’est du moins par là qu’il faut commencer, la relocalisation étant indispensable de toutes façons et n’étant pas aussi utopique qu’il y paraît, beaucoup moins en tout cas que bien des projets sensés nous sortir magiquement de la crise économique, sociale, écologique. Il ne s’agit que de revenir à une échelle humaine en donnant un cadre à une relocalisation de la production, au développement du travail autonome et des échanges de proximité (jardins bios, artisanat, réparations, formation, création, services, etc.). Ce n’est qu’un point de départ à partir duquel tout rets à faire, à inventer, à expérimenter. S’il s’agit bien de transformer activement notre environnement et de se réappropier notre vie, à ce niveau local, impossible de s’imaginer un monde parfait. Le plus grand des réalismes est de mise avec nos voisins de la Commune, obligés de tenir compte de tous dans un renouveau de la démocratie de face à face (au lieu de rester dans l’entre-nous communautaire).

Après la sensibilisation et la propagande, il faudra bien passer à l’action, il y a urgence, et plutôt que se réfugier dans un extrémisme contre-productif, il faut se persuader que la relocalisation est l’urgence du moment, la seule façon de sortir du capitalisme et de changer le monde sans tomber dans la barbarie. Il est certain malgré tout que ces propositions paraissent trop utopiques, y compris la réactivation de la démocratie locale par quoi tout commence. Surtout, elles ne sont pas du tout dans la ligne des revendications actuelles. C’est le genre de solutions qui ne s’imposent, hélas, qu’une fois que toutes les autres solutions ont raté, tellement plus simples ou plus exaltantes que ce retour au réel, à la vie locale et aux rapports humains ordinaires ! Heureusement, il y a déjà un peu partout dans le monde quelques tentatives d’aller dans ce sens, comme les transition towns qui doivent être radicalisées, mais on n’est qu’au début d’une ère nouvelle qui a bien du mal à émerger et que la crise pourrait aider à naître, à réhabiter notre territoire et nous réapproprier notre travail comme notre propre vie.

Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales

Les monnaies locales : un outil pour la relocalisation de l’économie ou interview mp3

L’avenir radieux

Changer de système de production

(EcoRev’ no 33, Penser l’après capitalisme avec André Gorz)

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