Les derniers jours du paradis : Le nouveau président des Maldives envisage un déménagement collectif

altermonde-sans-frontière.com, Jon Henley et Xavier Rabilloud, le 10 juillet 2009

Source : The last days of paradise tlaxcala.es

Les derniers jours du paradis

Le nouveau président des Maldives envisage un déménagement collectif

Et si les réfugiés climatiques s’installaient à Washington ? Le président des Maldives souhaite acheter un nouveau territoire pour accueillir l’ensemble de son peuple, soit 300 000 personnes, pour le mettre à l’abri de la montée des eaux océaniques. Mais où donc les Maldiviens pourraient-ils bien aller ? Jon Henley passe en revue les options possibles.

Que feriez-vous si vous étiez le président nouvellement élu d’un petit pays, relativement pauvre, surtout connu, outre ses plages qu’on peut considérer comme les plus belles du monde, pour être en train de s’enfoncer lentement dans la mer ? Vous vous empresseriez de rappeler ce naufrage au monde entier, évidemment. Et pour souligner l’urgence du problème, vous révéleriez, à la stupéfaction générale, que vous pensez sérieusement à déplacer votre nation entière quelque part ailleurs.

C’est en tout cas ce que Mohammed Nasheed, premier président démocratiquement élu des Maldives, a fait cette semaine. Il envisage de provisionner une partie des revenus touristiques non négligeables de son pays, afin d’abonder un fonds d’investissement foncier. « Nous ne pouvons rien faire par nous-mêmes pour stopper le changement climatique, nous devons donc acheter un territoire ailleurs. C’est une police d’assurance en prévision de l’éventualité la plus pessimiste » a déclaré Nasheed au Guardian au soir de son entrée en fonction. « Nous ne voulons pas quitter les Maldives, mais nous ne voulons pas non plus vivre en réfugiés climatiques sous des tentes pendant des décennies. »

Voilà une idée curieuse, bien que profondément déprimante : ce serait le premier peuple au monde à devoir abandonner son territoire national, contraint et forcé par l’impact du changement climatique et l’élévation du niveau des mers. Ce dont parle Nasheed, c’est fondamentalement de réimplanter la population des Maldives, forte de 300 000 personnes, en Inde, située à proximité, au Sri Lanka ou éventuellement en Australie. Quand bien même on admettrait l’inéluctabilité d’un tel transfert, est-il faisable ? Un peuple entier pourrait-il être simplement déplacé vers un nouveau pays, s’y installer et reprendre le cours de sa vie comme si rien ne s’était passé, excepté la disparition malheureuse de sa première terre ?

Il semble y avoir actuellement un consensus pour estimer que non. Le docteur Graham Price, responsable du secteur Asie au Royal Institute of International Affairs [1], affirme qu’ «  il serait très difficile pour un État en tant que tel de se délocaliser ». « Une migration adaptée peut être rendue possible, bien sûr, même pour un nombre important de personnes. Mais il y a dans le cas qui nous occupe de sérieux obstacles juridiques liés à la question de la souveraineté. Ceci étant, il y a là un réel problème, avec lequel il nous va falloir compter. Ce que dit Nasheed au reste du monde, c’est : Nous devons vraiment y réfléchir. Nous voulons rester uni en tant que peuple, nous ne voulons pas perdre notre culture, et ce qui arrive n’est pas de notre faute. »

Personne ne met en doute la réalité de la crise à laquelle les Maldives font face. Constituées de 1 200 îles et atolls de l’Océan indien, dont 200 sont habités, les Maldives sont le pays qui détient le record du point culminant le plus bas au monde : nulle part le sol ne s’y élève naturellement à plus de 2,3 mètres au-dessus du niveau de la mer. La majeure partie de sa superficie, qui équivaut au total à peu près à un cinquième du Grand Londres, est d’une altitude significativement plus basse, en moyenne autour de 1,5 mètre.

On comprend bien alors que le changement climatique affectera les Maldives bien plus que la plupart des autres pays. Dans la zone, le niveau de la mer s’est élevé d’environ 20 centimètres au XXème siècle, et les Nations Unies estiment que ce niveau augmentera encore de 58 centimètres d’ici à 2100. Le pays et sa capitale, Malé, ont été inondés en 1987 par des marées inhabituellement hautes, qui ont entraîné des millions de dollars de dommages. Le tsunami qui a ravagé l’Asie à Noël 2004 a été encore plus dévastateur. La vague qui a frappé les Maldives atteignait tout juste un mètre de haut, mais 82 personnes ont péri, 12 000 ont été déplacées, et les dommages se sont montés à 375 millions de dollars (dont 100 millions de dollars en ce qui concerne les stations balnéaires).

Le tourisme est vital pour l’économie maldivienne, mais les touristes sont presque ignorants des problèmes du pays. Celui-ci est réputé pour être l’une des destinations les plus prestigieuses, ses luxueux bungalows les pieds dans l’eau s’avérant particulièrement prisés des couples en lune de miel. Près de 90 îles autrement inhabitées ont été transformées en stations balnéaires qui attirent plus de 600 000 touristes chaque année, principalement des Européens. Mais, bien que le visiteur moyen dépense apparemment environ 300 dollars par jour, il entre rarement en contact avec la population locale, car on le conduit sur son atoll en hors-bord ou en avion de tourisme, et il n’en sort jamais si ce n’est de temps à autre pour une croisière.

Néanmoins, ce secteur économique représente directement peut-être un tiers du PIB des Maldives, et au moins 60 % de son commerce extérieur. Les taxes douanières sur les importations et les divers impôts liés au tourisme génèrent plus de 90 % du revenu dont dispose le gouvernement. Il y a bien peu d’activité économique sur les îles en dehors du tourisme, si ce n’est la pêche. On peut imaginer que les touristes ne seront pas nombreux à vouloir venir une fois leur logement de vacances menacé d’être submergé à n’importe quel moment.

Depuis un certain temps, le pays étudie une des solutions envisageables : construire une nouvelle île, Hulu Malé, c’est-à-dire Nouvelle Malé, vers laquelle le gouvernement espère pouvoir transférer les habitants de certains des atolls les plus bas en altitude, et, au final, de la capitale, qui est actuellement l’une des villes les plus densément peuplées au monde. «  Ils draguent les eaux qui entourent l’île existante pour en élever l’altitude au-dessus de 2,1 mètres », déclare Saleemul Huq, responsable du groupe Changement climatique auprès de l’International Institute for Environment and Development [2]. Huq ajoute que certains des plus petits atolls habités «  réfléchissent en terme de relocalisation », mais seulement, à ce stade, à l’intérieur même de l’archipel.

A plus long terme, cependant, « si les mesures que nous prenons pour combattre le changement climatique ne s’avèrent pas suffisantes, alors il se pourrait bien que nous soyons contraints à déplacer les gens plus loin ». De telles éventualités sont d’ores et déjà discutées, affirme Huq, la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique [3]ayant organisé un premier forum pour discuter de l’ « adaptation » des pays les plus vulnérables. Par exemple, l’île de Tuvalu mène avec l’Australie des pourparlers dans le même ordre d’idées.

« Mais il est évident, ajoute Huq, que la relocalisation de populations entières est une source potentielle de conflit majeur. » Le président maldivien a mentionné l’Inde, le Sri Lanka et l’Australie comme hôtes éventuels pour son peuple. Au moins dans les deux premiers cas, la différence culturelle resterait minime pour les Maldiviens. En effet, de nombreux insulaires travaillent déjà dans l’un des deux pays, et les Maldiviens aisés s’achètent des maisons au Sri Lanka depuis des années. Rapportés au 1,13 milliard d’Indiens, les 300 000 Maldiviens ne représenteraient pas un apport de population énorme. Mais, mis à part les conséquences humaines d’un tel déracinement, le système juridique international n’est tout simplement pas prévu pour cela.

« Il n’existe pas vraiment, où que ce soit dans le monde, de vaste parcelle de terre dont on pourrait dire qu’elle est disponible », affirme Graham Price. « On peut faire un parallèle avec le cas des réfugiés bouthanais au Népal – les USA se sont portés volontaires pour en accueillir 60 000. Mais si c’est une population, ce n’est pas une communauté nationale. Et on voit difficilement ce que feraient les Maldiviens, quel que soit l’endroit où ils iraient : tout ce qu’ils ont se résume au tourisme et à la pêche. S’ils ont de l’argent, je suppose qu’un quelconque pays d’Afrique pourrait se porter volontaire – peut-être qu’un endroit comme Zanzibar pourrait faire l’affaire ? Mais les vrais problèmes seraient constitutionnels : un État ne peut pas héberger un autre État. Dans le cas du Sri Lanka au moins, la raison fondamentale de la guerre civile qui y fait rage est précisément en lien avec la question fédérale. »

Certains experts discernent d’autres problèmes juridiques. L’Inventory of Conflict and Environment (ICE) [4], qui a son siège au sein de l’Université américaine à Washington, prévoit des potentialités de conflit, impliquant les Maldives, voire en leur sein – des potentialités augmentant à mesure que s’élève le niveau des eaux autour de l’archipel. « On peut penser que les Maldives chercheraient à obtenir une compensation de la part des pays pollueurs en dédommagement de la perte de leurs îles », indique l’ICE dans une note.

« Cependant, il reste à éclaircir si les Maldives chercheraient ailleurs un nouveau territoire en vue d’y exercer leur souveraineté. En outre, il reste à éclaircir si elles chercheraient un tel territoire dans les pays voisins, ou plus loin, par exemple dans les pays qui provoquent en premier lieu le changement climatique comme les USA ou la Chine. Un pays menacé ou détruit par le réchauffement de la planète demandera-t-il des réparations ? Les Maldives en viendraient-elles à réclamer le territoire de Washington, qui présente à peu près la même superficie que leur territoire, en dédommagement de la responsabilité des USA dans le réchauffement climatique ? »

Grâce au tourisme, les Maldiviens sont de loin le peuple le plus riche d’Asie, avec un PIB annuel par habitant de plus de 3000 $. Mais cette aisance est relative, et les richesses sont réparties avec grande parcimonie : à Guraidhoo, sur l’atoll de Kaafu, près de quatre ans après le tsunami, des familles vivent encore dans des cabanes en parpaings bruts, en vue de la luxurieuse station balnéaire de l’île de Kandooma. Pour Saleemul Huq, « à plus long terme, le sort de ces États insulaires à basse altitude pourrait vraiment commencer à devenir très problématique ».

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