Un rythme d’extinction du vivant, de 100 à 1000 fois plus rapide qu’aux cours des temps géologiques anciens

liberation.fr, Eliane Patriarca, le 3 juillet 2009

Espèces in extremis

Un rapport alerte sur le rythme d’extinction du vivant, de 100 à 1000 fois plus rapide qu’aux cours des temps géologiques anciens

A la lecture du rapport de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), publié hier, qui dresse l’état des lieux de la biodiversité mondiale, ce sont les mots de René Char qui reviennent en tête :«La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.» «Wildlife in a Changing World» («Les espèces sauvages dans un monde en mutation»), ce sont 180 pages plutôt déprimantes mais indispensables, pour savoir, comprendre et agir.

L’UICN, qui compte plus de 1 000 membres, gouvernements et ONG, y montre que l’objectif que s’était fixé en 2002 la communauté internationale («stopper l’érosion de la biodiversité en 2010»), ne sera pas atteint. «Lorsque les Etats prennent des mesures pour réduire la perte de biodiversité, il y a quelques avancées, mais nous sommes loin de pouvoir inverser la tendance», déplore Jean-Christophe Vié, directeur adjoint du Programme de l’UICN pour les espèces et rédacteur principal de la publication. Surtout, le rapport souligne que le déclin continue à une vitesse fulgurante : les espèces animales et végétales s’éteignent à un rythme 100 à 1 000 fois plus rapide qu’au cours des temps géologiques anciens. Un rythme qui ressemble à celui des cinq grandes crises d’extinctions dont celle qui a vu disparaître les dinosaures il y a 60 000 ans.

Aucune espèce indemne

L’étude analyse les données de quelque 45 000 espèces recensées dans la Liste rouge, un inventaire qui au fil des années est devenue la référence mondiale sur l’état de conservation du vivant. L’UICN répertorie 869 espèces éteintes et 16 928 menacées d’extinction. C’est un nombre très sous-estimé puisque «l’analyse ne porte que sur la Liste rouge, rappelle Florian Kirchner, chargé de programmes Espèces pour le comité français de l’UICN, soit 2,7 % des 1,8 million d’espèces décrites dans le monde, mais il représente un instantané utile de ce qui arrive à l’ensemble du vivant.»

Toutes les espèces sont touchées mais certaines plus que d’autres : près d’un tiers des amphibiens, plus d’un oiseau sur huit et près d’un quart des mammifères risquent de disparaître. Pour certaines catégories de végétaux, comme les conifères et les cycadacées, un groupe de plantes qui existe depuis très longtemps, la situation est encore pire, avec respectivement 28 % et 52 % d’espèces menacées.

Dans les océans, dont les fonds sont encore très méconnus, la surpêche, les espèces envahissantes, l’urbanisation du littoral et la pollution sont les principales calamités. Un tiers des espèces de requins et de raies de haute mer (dont le grand requin blanc et le requin-marteau) sont menacés : ils sont pêchés essentiellement pour la viande mais aussi pour leurs ailerons, en particulier en Asie, où ils sont servis en soupe. De plus, six des sept espèces de tortues marines risquent d’être anéanties.

Autres victimes les coraux qui forment des récifs (27 % en danger sur les 845 espèces existantes). «Imaginez la pêche sans poissons, l’exploitation forestière sans arbres, le tourisme sans récifs coralliens, les cultures sans pollinisateurs», alerte Jean-Christophe Vié.

Le climat, calamité du futur

Dominant dans le débat sur l’environnement, le changement climatique n’est pas, à l’heure actuelle, le principal fléau pour les espèces sauvages. La destruction des habitats naturels en faveur de l’urbanisation ou de l’agriculture ; la surexploitation (surpêche, déforestation, braconnage) et l’invasion des espèces exotiques (comme en France, la tortue de Floride ou le frelon asiatique) sont les trois «grands exterminateurs». Mais l’UICN a étudié les caractéristiques biologiques de 17 000 espèces d’oiseaux, d’amphibiens et de coraux formant des récifs, et elle conclut qu’une bonne partie des espèces actuellement non menacées sont vulnérables au réchauffement du climat. «C’est le cas des espèces à faible capacité migratoire, ou à exigence écologique très forte [tortues de mer ou coraux] ou encore qui vivent en montagne», explique Florian Kirchner.

Un tableau très noir donc que l’UICN veut éclairer néanmoins par quelques bonnes nouvelles : le déclin peut être enrayé par des efforts judicieux de conservation. En 2008, 40 espèces ont vu leur statut s’améliorer chez les mammifères, dont la baleine à bosses, le castor et le bison d’Europe ou l’éléphant d’Afrique.

Dans cette course planétaire contre la montre, l’UICN plaide pour qu’à l’heure de la crise économique mondiale, «la nature soit reconnue comme la plus grande entreprise du monde, œuvrant gratuitement au profit de l’humanité entière». De quoi «justifier des efforts aussi importants pour sauver la nature que pour préserver l’activité économique et financière», selon Jean-Christophe Vié.

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