Christian Brodhag : de l’écologie politique au développement durable

enviscope.com, Henri Colomb, le 29 juin 2009

Christian Brodhag : de l’écologie politique au développement durable 

Ingénieur civil des Mines, militant des Verts jusqu’en 1994, ancien Délégué interministériel au Développement durable, aujourd’hui responsable de plusieurs insitutions actives dans le développement durable, Christian Brodhag estime que trop de débats en France restent hexagonaux. Pour lui, les Verts devraient ouvrir le dialogue avec l’ensemble de l’échiquier politique.

Christian Brodhag, 57 ans, ingénieur civil des Mines, docteur es sciences physiques, directeur de recherche à l’École nationale supérieure des Mines de Saint-Étienne, dont il est aussi délégué au développement durable, est depuis plus de trente ans un des pionniers de l’écologie politique en France. Il est aussi devenu  au cours des missions et fonctions qu’il a exercées (1), un expert internationalement reconnu du développement durable, concept qu’il a été un des premiers à développer en France il y a plus de vingt ans. Ce scientifique atypique, Alsacien de souche mais Stéphanois d’adoption, amateur de randonnée et fou d’opéra, a longuement  répondu aux questions d’Enviscope.com sur l’écologie, le développement, les relations internationales, mais aussi sur les relations Lyon-Saint-Etienne et le développement régional, illustrant ainsi une maxime fondatrice de la pensée écologiste qui lui est chère : « penser globalement, agir localement » :

 Avant tout, vous qui avez été un membre historique des Verts, quelle est votre réaction au score de la liste Europe Ecologie aux dernières élections européennes ?

 Christian Brodhag : «  C’est une satisfaction. Le score des Verts met l’écologie au centre du débat. Maintenant la question est : comment la classe politique va intégrer ces questions de développement durable ? C’est un vrai défi pour les forces politiques. J’ai vécu tous les hauts et les bas de l’écologie politique. Là, il me semble que les bases de diagnostic, notamment sur le climat, sont beaucoup plus solides et partagées qu’à l’époque. Le vrai succès de l’écologie ce sera que l’ensemble des forces politiques la reprenne. Il ne faut pas le mesurer au seul score des Verts à une élection. Ma seconde analyse c’est que Daniel Cohn-Bendit est le seul à avoir fait une campagne vraiment européenne. Trop de débats en France sont hexagonaux, trop franco-français. En France on a trop l’impression que tout peut se régler par la seule volonté politique des dirigeants français, alors qu’il faut une vraie stratégie européenne et mondiale. Il y a, hélas, de nombreuses instances internationales où on n’est pas assez présents, et souvent la France a une gestion trop administrative de l’international… »

 Justement vous êtes intervenu début mai à New-York devant la commission du développement durable des Nations Unies. Pour y dire et y faire quoi ?

 Christian Brodhag : « Cette commission, qui se réunit annuellement, est chargée de la mise en œuvre et du suivi des accords internationaux sur le climat de Rio 92 et de Johannesbourg 2002. Cette année, le thème en était l’agriculture. Mais j’y étais surtout pour préparer la prochaine réunion d’avril-mai 2010, dont le thème sera les modes de consommation et de production. Pour préparer cette prochaine session, sept groupes de travail internationaux ont été mis en place. Pour la France, j’ai présidé un de ces sept groupes de travail, sur le tourisme durable. J’étais donc à New-York pour présenter ces travaux qui ont très bien marché, et pour préparer la communauté francophone à ces sujets. Car ces questions de développement durable évoluent très vite. J’ai animé en particulier un cours de trois heures sur les modes de production et de consommation pour les délégués des pays francophones.  Car j’étais aussi à New-York au titre de l’organisation de la Francophonie, parce que ces questions de développement durable se posent aussi pour de nombreux pays en développement. 

Si on veut faire évoluer les habitudes des consommateurs, il faut pouvoir les mobiliser sur des produits et des services plus vertueux pour l’environnement. Il faut donc que la production de nouveaux biens et services et les nouvelles pratiques de consommation avancent à la même vitesse. Par exemple la ville de Saint-Etienne vient de changer le mode de fonctionnement de ses cantines scolaires, en décidant de passer au bio. Mais en face, il faut aussi structurer la filière bio, qui ne l’est pas encore. Il faut donc une logique intégrée, avec des labels, des politiques de territoire…

Les Nations Unies vont commencer à faire pour l’année prochaine un bilan sur ces questions, puis les premières propositions politiques. D’où l’intérêt pour la France d’être bien présente dans ce processus… »

Vous rentrez aussi de Québec où vous avez aussi parlé de développement durable. Dans quelles circonstances ?

Christian Brodhag : « Le hasard a voulu que la conférence organisé à Québec par l’ISO sur la norme ISO 26000 se déroule juste après la commission des Nations Unies sur le développement durable. Et cette future norme sur « la responsabilité sociétale des organisations » comprend aussi un volet consommation. Il est donc intéressant de faire le lien entre les deux. Là aussi, j’y étais au titre de la Francophonie. L’enjeu est : comment faire pour que les pays en développement utilisent cette future norme IS0 26000, qui comprendra des volets droits de l’homme, droit du travail, lutte contre la corruption…pour progresser sur ces questions ? Il faut préparer le déploiement de l’ISO 26 000 qui entrera en vigueur dès 2010, et qui va concerner toutes les organisations, les entreprises, mais aussi , les collectivités, les associations… A noter qu’à la différence des normes ISO 9000 (qualité) et ISO 14000 (environnement), qui sont des systèmes de management, la future norme ISO 26000 définit plutôt des objectifs politiques et ne donnera pas lieu à certification. Ce sera plutôt un guide d’action pour intégrer le développement durable dans toutes les organisations. Mais il y a déjà sept ou huit pays, comme l’Inde par exemple, qui travaillent sur des normes nationales qui reprendront la norme IS0 26000 et qui seront , elles, certifiables.

92 pays sont impliqués dans ce processus. Il y aura un vote fin 2009 et il faudra pas plus de 25% d’oppositions et au moins 60% de soutiens pour que cette norme ISO sur la responsabilité sociétale devienne une norme internationale… »

Comment se situe la France dans ce registre ?

Christian Brodhag : « La France est assez allante sur ce sujet : dès 2000 elle a lancé des travaux sur ces questions de responsabilité sociétale, et j’ai moi-même présidé un groupe de travail de l’AFNOR sur ce thème dès 2001, alors que l’ISO n’a démarré sa réflexion qu’en 2005. A l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, nous avons mis au point assez tôt une méthode de travail, reprise avec succès dans plus de trois-cent PME sous le signe de SD 21000. Cela a fait l’objet d’une thèse avec l’AFNOR, que j’ai dirigée, et ce travail a été assez fondateur car il a été diffusé assez tôt en anglais. Cela a facilité le positionnement français pour être influent dans le processus de l’ISO. Aujourd’hui dix-huit pays francophones sont impliqués dans l’élaboration de l’ISO 26000 alors qu’au départ il n’y en avait aucun… »

Vous venez de prendre la présidence du pôle éco-conception initié par la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Etienne. Quelle est la philosophie de cette démarche ?

 

Christian Brodhag : «  L’idée d’intégrer l’environnement  très tôt en amont dans la conception des produits ou des services est très stratégique. La CCI stéphanoise a recruté il y a plus de cinq ans déjà un expert de cette question , ce qui a initié des procédures très concrètes utilisables par les PME.

 Ce centre de ressources stéphanois a une longueur d’avance en France et est aujourd’hui devenu un vrai pôle national pour l’animation des PME-PMI. Mais comme son périmètre d’action dépasse largement désormais celui de la CCI, il a fallu en quelque sorte externaliser ce travail, avec un projet de mise en réseau européen des activités de même type. D’où l’idée de ce pôle national d’éco-conception dont la CCI m’a proposé la présidence. J’ai accepté avec enthousiasme car il va y avoir une phase critique à gérer dans les 2 ou 3 années à venir. Et comme c’est aussi un des sujets évoqués actuellement aux Nations Unies, ça m’a paru normal de donner un coup de main au démarrage de ce projet.

Mon souci est aussi de bien positionner Saint-Etienne dans les réseaux internationaux. On va donc essayer de travailler en priorité certaines pistes comme le design, la recherche, l’international…On va aussi aller plus loin en ouvrant sur l’éco-socio-conception. Aujourd’hui on va vraiment vers des approches totalement intégrées économie-environnement-social.  Tout cela va converger bientôt vers des indicateurs communs, des moyens d’évaluation et de traçabilité des produits, qui permettront de voir si l’environnement, mais aussi le social, ont bien été traités lors de la conception et tout au long du cycle de vie des produits… »

Comment l’Ecole des Mines de Saint-Etienne, où vous êtes directeur de recherche, s’implique-t-elle dans ces processus ?

Christian Brodhag : « L’arrivée à l’école à l’automne 2009 du nouveau directeur, Philippe Jamet , qui est un homme de l’environnement, mais aussi un homme de l’international, puisqu’il a été plusieurs années conseiller scientifique à l’ambassade de France de Washington, fait que nous sommes bien engagés désormais sur le développement durable. Cela se décline déjà aujourd’hui dans le fonctionnement de l’école, les marchés publics que nous passons, la formation des élèves… Nous identifions actuellement des politiques précises qui seront mises en œuvre de manière très concrète dès la rentrée de septembre 2009. L’Ecole des Mines à créé une délégation au développement durable, dont j’ai la charge, avec un rôle complètement transversal. Pour nos élèves, futurs ingénieurs ou chercheurs, on a déjà des sensibilisations, mais il faudra aller beaucoup plus loin. On est en pleine réflexion sur ces sujets, y compris au niveau de la conférence des grandes écoles et au niveau de la commission du titre d’ingénieur… »

Justement, où en est la France dans la formation de ses élites au développement durable ?

 Christian Brodhag : «  Les écoles de management se sont beaucoup impliquées. Les écoles d’ingénieurs un peu moins. A l’étranger il y a de très bonnes initiatives : l’université technique de Barcelone, par exemple, est très en pointe. En France, cela se traduit plutôt dans de la réglementation. Ainsi à la rentrée 2009, tous les établissements publics, les hopitaux, les administrations, et donc aussi les établissements d’enseignement supérieur, devront avoir un « plan vert ». Sur la partie éco-responsabilité, tout ce qui concerne les achats, les bâtiments, les marchés publics, pour tout ce qui est du fonctionnement en fait, cela avance bien. En plus, cela permet une utilisation pédagogique : par exemple ici, à l’Ecole des Mines, on fait faire à nos étudiants un bilan carbone de l’école. En revanche sur l’enseignement proprement dit, ça va moins vite. Et en recherche, il se fait très, très, peu de choses au niveau national. C’est un vrai point faible en France. C’est pourquoi l’Ecole des Mines envisage de mettre le paquet là-dessus… »

Comment juger-vous le Grenelle de l’environnement initié par Jean-Louis Borloo ?

Christian Brodhag : « Il y a eu un énorme travail collectif, avec beaucoup de projets. En revanche, il n’y a peut-être pas eu beaucoup de mobilisation à l’échelle régionale. On est resté un peu trop sur un mode national et à attendre tout de la loi. Mais c’est un sacré mouvement, car on a trouvé malgré tout des consensus entre acteurs pour faire avancer les choses. La réussite du Grenelle est moins dans ses mesures individuelles que sur la vision globale du changement à conduire. La convergence sur la traçabilité des infos, la responsabilité des entreprises…c’est ça le vrai succès du Grenelle : amener les acteurs à converger vers une position commune. Il manque aussi sans doute les budgets, et la question économique est encore à venir : comment va-t-on déployer tout ça en ne comptant pas trop sur les budgets publics ? »

Vous êtes depuis mars 2008 un élu local stéphanois. Comment vivez-vous ce rôle ?

C.Brodhag : « Je regrette une ambiance très politicienne. Il n’y a pas aujourd’hui les conditions pour créer des consensus sur certaines questions. Dans les circonstances actuelles marquées par la métropolisation qui se met en place autour de Lyon, et où beaucoup de fonctions vont donc être transférées sur Lyon, les stratégies collectives pour faire valoir en face les atouts de Saint-Etienne sont très handicapées par ce défaut de consensus stéphanois, et aussi par un certain manque d’ambition. Et cela va bien au delà des seuls élus. La bataille pour l’A45 a été le principal élément de consensus local, c’est même le seul, et en plus ce n’est même pas la bonne solution en termes de développement durable…

Dans beaucoup de domaines , comme le PRES par exemple (NDLR : pôle de recherche et d’enseignement  supérieur), il y a une sorte d’impérialisme lyonnais. De toute façon, Lyon sera toujours plus gros que Saint-Etienne, et si on laisse cette logique s’exprimer, tout serait commandé par Lyon. La question c’est : sur quels thèmes Saint-Etienne revendique-t-il un leadership reconnu par Lyon ?  Y compris au niveau local, on ne voit pas de mise en synergie des acteurs locaux pour avoir une vision réaliste, identifier des points forts, lâcher les points faibles face à Lyon. On est un peu les grenouilles qui réclament un roi… »

Selon vous, sur quels thèmes prioritaires la région stéphanoise devrait-elle se positionner plus résolumment face à Lyon?

Christian Brodhag : « Justement sur les questions de développement durable, mais sous l’angle pragmatique, qui caractérise bien Saint-Etienne, comme le design, l’éco-conception … pour inventer les modes de production de demain. La survie de Saint-Etienne dépend de sa capacité à travailler au national et à l’international en court-circuitant parfois Lyon. Car si on passe par Lyon, Lyon va vouloir gérer lui-même « à la lyonnaise » tous les aspects internationaux et stratégiques… »

Dans un an il y aura des élections régionales. Vous avez été conseiller régional Vert de 1992 à 1998. Dans le prolongement du succès des écologistes aux européennes, pourriez-vous être tenté d’y revenir ? Y pensez-vous le matin en vous rasant ?

Christian Brodhag : « Je pense que l’écologie serait vraiment servie si les Verts étaient capables de faire une alliance avec l’actuelle majorité qui soutient Nicolas Sarkozy. La question de fond c’est la mondialisation, plus un certain nombre de questions auxquelles la droite est la plus à même de répondre, alors qu’il n’y a aucun discours de gauche sur la régulation de la mondialisation.

Les Verts auraient intérêt à ouvrir la discussion  avec l’ensemble de l’échiquier politique. Une chose est de faire une liste autonome, une autre d’envisager une alliance avec un seul côté. Ca a toujours été ma position quand j’étais chez les Verts, que j’ai quittés en 1994 quand ils ont fait allégeance à un seul côté de l’échiquier politique. Et comme je le craignais à l’époque, c’est le PS qui a mené le jeu et choisi ceux qui, chez les Verts, auraient des circonscriptions gagnantes. Je crains que la logique des Verts aujourd’hui ce soit seulement de dire au PS, « vous nous en donnez un peu plus », sans vraiment prendre en compte la dimension de l’enjeu et créer un rapport de force… »

(1) Christian Brodhag a été notamment porte-parole national des Verts de 1989 à 1991, conseiller régional Rhône-Alpes de 1992 à 1998 (président du groupe des Verts de1992 à1994).  Il a quitté le parti écologiste en 1994 au moment de la scission Verts/MEI. Président de la Commission Française du Développement Durable de 1996-1999, puis délégué interministériel au Développement Durable de juillet 2004 à mai 2008, il a été en 2002-2003 membre de la Commission de la Charte de l’environnement (commission Yves Coppens) , de 2002 à 2004 membre du Conseil National du développement durable, de 2001-2005 président du groupe de travail de l’AFNOR sur le développement durable (commission de normalisation), en 2006 il est devenu président du conseil d’orientation de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de la francophonie (OIF). Il est depuis 2008 président de l’Institut français de la performance énergétique du bâtiment (IFPEB) et préside aujourd’hui le groupe francophone à l’ISO 26000.

Localement, Christian Brodhag est aussi depuis mars 2008 conseiller municipal d’opposition à Saint-Etienne, élu sur la  liste Union pour l’avenir des Stéphanois conduite par le sénateur UMP-rad Michel Thiollière.

Il est l’auteur de plusieurs livres notamment un « Dictionnaire du développement durable » (AFNOR éditions, mars 2004), « Les quatre vérités de la planète, pour une autre civilisation » (Éditions du Félin, février 1994), et « Objectif Terre, Les Verts de l’Écologie à la Politique » (Éditions du Félin, octobre 1990).

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