Entretien croisé : Nicolas Hulot et Pascal Picq

madame.lefigaro.fr, Dalila Kerchouche et Laurence Negroni-Nikitine, le 29 mai 2009

Entretien croisé : Nicolas Hulot et Pascal Picq

Comment parler d’écologie sans donner des leçons ? Responsabiliser sans culpabiliser ? C’est l’objet de ce débat entre Nicolas Hulot et le paléoanthropologue Pascal Picq, une réflexion éthique et pratique pour les générations à venir. L’occasion d’une remise en cause salutaire pour la planète.

Madame Figaro. – Aujourd’hui, le discours écologique se moralise. Être vert, c’est bien, c’est juste. Qu’est-ce que la morale a à voir avec le réchauffement de la planète ?

Nicolas Hulot (1). Je préfère parler de responsabilité. Il ne suffit plus de se dédouaner avec deux ou trois petits gestes écolos. Mais de nous montrer plus exigeants dans nos choix individuels. Le dérèglement climatique nous oblige à une prise de conscience. À essayer de comprendre pourquoi, involontairement, nos actions ont échappé à nos intentions. En disant cela, je ne fais pas la morale, car je suis aussi de ceux qui ont, sans le vouloir, participé à tous ces désordres écologiques. Mais j’explique simplement que nous sommes à un carrefour de civilisation. Nous ne pouvons pas nous désolidariser des générations futures et les livrer en pâture à des problèmes quasiment insolubles. Je n’y vois aucune morale, mais la possibilité d’édifier ensemble un nouveau capital de valeurs.

Pascal Picq (2). Je suis scandalisé par les pubs et les promos qui, en ce moment, poussent à la surconsommation. Évidemment, il n’est pas question de donner des leçons, mais d’expliquer que nos habitudes ne sont bénéfiques ni pour notre santé ni pour notre confort de vie. Mais attention, aussi, à la fausse bonne conscience ! Car certaines entreprises pratiquent le greenwashing et utilisent le développement durable comme vitrine publicitaire. Cette démarche est très ambiguë, car elle ne part pas d’une réflexion éthique sur le produit. Entre mauvaises habitudes et prétextes fallacieux, il y a d’autres voies.

Pour agir au quotidien, quels gestes vous semblent essentiels ?

Nicolas Hulot. Il y en a beaucoup. Par quoi commencer ? On recharge ses cartouches d’imprimante, on chauffe sa maison à 18 °C, on récupère l’eau de pluie, on trie ses déchets, on éteint ses appareils en veille, on achète des produits de saison et de proximité, on évite les sacs plastique aux caisses des supermarchés, on choisit son mode de transport intelligemment, on optimise également sa machine à laver, on prend une douche plutôt qu’un bain… Les possibilités qui s’offrent à nous sont sans limites et nullement insignifiantes ! Si on possède plus de moyens, on peut rouler à scooter électrique, équiper sa maison de panneaux solaires… Mais à partir de là, c’est aussi à la société de permettre au plus grand nombre d’accéder à ces techniques en en baissant les coûts.

Pascal Picq. Soyons clairs : dans nos actes quotidiens, nous sommes impliqués avec tout ce qui se passe dans le monde. Cet été, par exemple, certaines personnes vont acquérir des salons pour leur jardin. Et en ce moment, c’est la mode des salons en teck. Or, lorsque nous achetons des meubles qui ne viennent pas d’une forêt gérée de manière durable, nous tuons des orangs-outangs. Cela n’est pas un discours moralisateur, c’est un fait.

Mais comment se responsabiliser sans culpabiliser ?

Nicolas Hulot. Si je suis dans une impasse, car je dois prendre ma voiture pour aller travailler, je n’ai aucune raison de me sentir coupable. Car la société ne me donne pas le choix de faire autrement. C’est de l’ordre de la responsabilité collective, et non individuelle. En revanche, dès qu’un choix personnel est possible, je dois essayer de briser mes automatismes consuméristes, c’est-à-dire évaluer et trier entre l’essentiel et le superflu. C’est un véritable changement d’état d’esprit.

Votre discours a-t-il évolué avec la crise ? La prise de conscience vous paraît-elle plus forte ?

Nicolas Hulot. Je ressens un grand désarroi chez les élites. Je n’ai jamais vu, chez nos dirigeants, une telle disponibilité, car ils sont pris de court. Ils n’ont jamais imaginé que les événements se précipiteraient ainsi. Aujourd’hui, ils sentent le vent tourner. Or la crise économique nous offre l’occasion d’une remise en cause salutaire et nous impose un rendez-vous critique avec nous-mêmes. Si l’on esquive cette occasion, si l’on se contente simplement d’une approche économique et politique, peut-être que l’on corrigera provisoirement les effets de cette catastrophe, mais on n’en traitera pas les causes. Au fond, toutes ces crises, économique, écologique et alimentaire, se conjuguent pour n’en former qu’une seule, qui est systémique et culturelle. Tous les outils politiques, écologiques et technologiques qu’il faut mettre en place pour résoudre ces problèmes sont les mêmes.

Pascal Picq. Si on se replace dans la perspective de l’évolution de l’homme depuis la préhistoire, on s’aperçoit que, souvent, les contraintes ont été source d’innovations.

Aujourd’hui, l’écologie se réduit-elle trop souvent à un débat de techniciens ?

Nicolas Hulot. Comprenons que désormais on ne choisit plus, on subit. Et une société qui subit n’est pas une société qui se civilise. Je rappelle que l’étymologie du mot « intelligence » est inter legere, ce qui veut dire « trier entre », et donc choisir. Nous devons nous interroger sur notre responsabilité individuelle et collective, comprendre pourquoi les remèdes d’hier sont devenus les maux d’aujourd’hui, pourquoi il y a eu ce découplage entre notre avenir et le progrès. Il est temps de redonner du sens aux découvertes technologiques, de flécher le génie humain.

Pascal Picq. Il y aura, certes, de nouvelles solutions à inventer, mais réfléchissons aussi à ce que nous avons sous les yeux. À cause d’une seule vision du progrès centrée sur notre seule société occidentale, nous avons complètement mis de côté d’autres inventions, empiriques mais absolument remarquables, qui pourraient nous servir aujourd’hui. Par exemple, dans les maisons des pays du Proche-Orient, la régulation de la température se fait avec des systèmes de construction et de ventilation extrêmement étonnants et efficaces.

Quelles sont les urgences, selon vous ?

Nicolas Hulot. Premièrement, préserver la planète au sens générique du terme. Pourquoi ? Parce que si vous ne préservez pas les fondements de notre économie qui sont l’exploitation des ressources naturelles et des matières premières, il n’y aura plus d’économie. Il est temps de passer de l’illusion de l’abondance à la réalité de la rareté. Et puis il va aussi falloir qu’on partage les richesses, car dans un monde connecté on ne peut plus laisser cohabiter de telles injustices entre les pays du Nord et ceux du Sud.

Pascal Picq. Examinons la vitesse effarante à laquelle s’effacent à jamais tant de savoir-faire – et d’expériences acquises par les autres cultures – que nous laissons disparaître par arrogance et ignorance. Car je dirais, en accord avec Claude Lévi-Strauss, qu’ils sont issus de l’histoire naturelle des peuples, et que toute perte de diversité est perte d’adaptabilité pour l’humanité.

Quelles valeurs communes le réchauffement climatique pourrait-il faire émerger sur la planète ?

Nicolas Hulot. L’autre vertu de cette crise est qu’elle met au grand jour notre communauté de destins. Le réchauffement climatique ne met personne à l’abri sur la Terre. Aucun statut géographique ou économique ne nous protégera de la montée des eaux, de la sécheresse ou des cyclones. Cela devrait nous obliger à nous rappeler que nous faisons partie d’une seule et même famille : la famille humaine.

Le problème, c’est que la responsabilité des pays du Nord est évidemment plus lourde. C’est donc à nous d’être plus offensifs et plus créatifs pour faire jaillir des solutions politiques et économiques, et ensuite, par transfert de technologies, les proposer aux pays du Sud. Mais ne croyons pas que les Chinois ignorent cette réalité. Ils sont aussi condamnés à trouver un nouveau modèle. Nous avons tous le même enjeu, qui est la survie de l’humanité, donc autant mutualiser nos intelligences.

Pascal Picq. J’interviens dans ce débat en tant qu’anthropologue évolutionniste, parce que la manière dont nous voyons nos origines est le miroir de la manière dont nous regardons l’avenir. Quel discours a-t-on présenté sur l’évolution de l’homme pendant longtemps ? C’était une vision complètement linéaire, hiérarchisée, progressiste, machiste et raciste, avec la domination de l’homme blanc. Il va falloir que l’on réfléchisse différemment, car, avec les nouvelles technologies de communication, nous savons tous ce qui se passe sur cette planète. Il faut donc expliquer aux pays du Sud, avec toute la pédagogie et le tact nécessaires, qu’ils ont évidemment droit à un progrès, mais que ce progrès tel que nous l’avions connu, dont on peut d’ailleurs partager les acquis, n’est pas un modèle dans l’absolu. Ils doivent faire l’économie des erreurs que nous avons commises.

Pour y parvenir, quels sont les prochains rendez-vous à ne pas rater ?

Nicolas Hulot. Nous sommes à une période cruciale. Nous avons en fin d’année une échéance qui sera peut-être l’ultime occasion de retour à la raison pour l’humanité : c’est la conférence des Nations unies sur le climat à Copenhague en décembre. Ce sera un moment de vérité.

Pourquoi ?

Pascal Picq. Parce que même les estimations les plus pessimistes du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) sont en deçà des indicateurs actuels. La conférence de Copenhague sera certes importante, mais il faut rappeler l’échec récent du Forum international de l’eau à Istanbul ou les attentes d’après le G20 de Londres.

Nicolas Hulot. C’est le rendez-vous pour le renouvellement des accords de Kyoto. L’occasion de savoir comment réaliser les objectifs imposés par les rapports du Giec, qui font, de mon point de vue, autorité. Mais ne surestimons pas l’audace de l’administration américaine, y compris chez Barack Obama. Si l’Europe ne montre pas l’exemple et ne se dote pas d’instruments contraignants, je pense que nous allons entrer dans une forme de navigation dans le brouillard. Selon Pachauri, Prix Nobel de la paix, l’humanité franchira une forme d’irréversibilité. On ignore quels en seront l’ampleur, la teneur et l’aspect. Mais c’est pour cette raison que cette année 2009 sera déterminante.

Pourtant, les plans de relance se fondent encore une fois sur l’augmentation de la productivité et la relance de la consommation. Ne commettons-nous pas à nouveau les mêmes erreurs ?

Nicolas Hulot. Hélas, oui. Nos élites ont été formatées sur un modèle économique unique : elles considèrent la croissance comme la solution à tous les problèmes. Alors que, malheureusement, telle qu’elle est faite, elle est une partie des problèmes. Je suis persuadé que nous sommes condamnés à une croissance sélective. Il y a des flux qu’il faut réguler ou tarir, comme le pétrole, avant qu’ils ne s’assèchent d’eux-mêmes. Il y en a d’autres qu’il faut suspendre pour leur permettre la régénération, telles les ressources marines ou l’exploitation des forêts. Enfin, il y a des flux qu’il faudra interdire parce qu’on n’en sera pas moins heureux pour autant. Serions-nous malheureux si l’industrie automobile, dans les trois ou quatre prochaines années, n’offrait plus de voitures qui produisent plus de 50 grammes de CO2 au kilomètre et ne roulent pas au-delà de 130 kilomètres à l’heure? Je ne crois pas.

Pascal Picq. On est en train d’arriver à la fin d’un cycle, qui est l’utopie du progrès. Cette idée a été uniquement fondée sur les moyens, à travers la technologie et les performances. Sans jamais se poser une seule fois la question du sens et des buts. Il ne s’agit pas de critiquer a posteriori ce qui a été fait, mais de réfléchir à cette question : est-ce que ce qui a été un modèle de progrès dans un passé récent le sera pour « notre avenir à tous » ?

Pascal Picq, vous parlez de la névrose de l’homme moderne, qui vit dans un rapport destructeur au monde…

Pascal Picq. Longtemps, nous avons conçu notre évolution comme un rapport hostile entre l’homme et la nature, perçue comme la source de tous nos problèmes. Avec, en même temps, cette croyance que la nature peut fournir une manne illimitée ou, en tout cas, renouvelable. On a forgé une représentation du monde, du rapport de l’homme à la nature, qui laisse croire qu’on peut justifier des comportements d’exploitation – comme celle, par exemple, des ressources halieutiques – qui nous mènent aujourd’hui à la catastrophe.

Comment, par ailleurs, certains ont-ils pu croire que les agrocarburants remplaceraient le pétrole ?

Résultat : nous avons de moins en moins de terres arables, et les émeutes de la faim ont explosé. Plutôt que de changer les voitures, et de construire des véhicules moins gourmands, on a essayé de trouver de nouvelles ressources essentielles. À défaut de nous poser les bonnes questions, nous nous jetons dans une perpétuelle fuite en avant. Mais il y a plus grave encore : nous devons nous adapter à des environnements que nous avons créés nous-mêmes. D’ici à 2050, les deux tiers de la population mondiale vivront dans des mégapoles titanesques, avec toutes les pathologies inhérentes. Quand on dit cela, on est taxé d’anti-progressiste…

Quelles solutions s’offrent à nous pour en sortir ?

Nicolas Hulot. D’abord, relocaliser l’économie. On ne peut pas continuer dans ce monde absurde qui fait se croiser des porte-conteneurs au milieu des océans avec les mêmes objets qui viennent du Japon vers les États-Unis et des États-Unis vers le Japon. Des langoustines écossaises qu’on envoie se faire décortiquer en Thaïlande, avant qu’elles reviennent sur le marché en Écosse. Tout cela participe d’une société du gâchis.

Pascal Picq. Longtemps l’agriculture a tenu compte de la diversité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui avec les OGM. Les paysans d’Amérique centrale, par exemple, ont toujours utilisé plusieurs variétés de maïs. Parce qu’ils savaient que, en cas d’attaque d’un agent pathogène, certains champs se maintiennent malgré tout. Face aux enjeux climatiques, la seule solution pour l’humanité est de maintenir la diversité culturelle, économique ou technologique. Charles Darwin expliquait qu’en règle générale ce ne sont pas les espèces les plus intelligentes ou les plus fortes qui survivent, mais celles qui sont capables de s’adapter à leur environnement.

(1 ) Président de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme. Coréalisateur, avec Jean-Albert Lièvre, du film documentaire Le Syndrome du Titanic (sortie en salle le 7 octobre prochain).

(2) Paléoanthropologue au Collège de France. Auteur de Darwin et l’évolution expliqués à nos petits-enfants (Le Seuil) et de Nouvelle Histoire de l’Homme (Perrin).

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Une Réponse

  1. Merci pour cette intelligence!

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