Le vote Europe Ecologie, la révolution en chaussons verts

lesechos.fr, Jean-Francis Pécresse, le10 juin 2009  

Le vote Europe Ecologie, la révolution en chaussons verts

Le vert devient plus clair. Trois jours après le scrutin européen qui, en France, a placé les listes Europe Ecologie au niveau de celles du Parti socialiste avec plus de 16 % des suffrages exprimés, l’analyse des résultats permet de mieux cerner les raisons de cette percée sans précédent de l’écologie politique. Au préalable, il faut rappeler combien l’abstention relativise les enseignements tirés de cette élection. C’est un corps électoral déformé qui s’est exprimé (le plus politisé, le plus sensible aux enjeux…). Cette réserve faite, deux séries d’explications permettent d’éclairer le succès détonant d’Europe Ecologie. La première est constituée de raisons superficielles, la seconde de déterminants plus profonds.

Parmi les causes immédiates, celle qui vient d’abord à l’esprit est que Daniel Cohn-Bendit a mené une bonne campagne. Ce n’est jamais une garantie de succès, mais l’on n’a jamais vu de succès bâti sur une mauvaise campagne. La sienne a vraiment démarré fin mars-début avril. Les leaders écologistes étaient alors seuls, avec François Bayrou, à se faire entendre. Elle-même ancrée dans une mouvance européenne, la formation écologiste s’est d’emblée positionnée sur les thématiques propres à l’élection : un bon élément d’identification, y compris par rapport à un Modem ayant délaissé la question environnementale pour le créneau, saturé, de l’antisarkozysme.

La campagne d’Europe Ecologie a été cohérente dans la durée auprès d’un électorat qui s’est massivement, et bien plus que les autres, déterminé en fonction des enjeux européens. Une dynamique s’est installée, note Brice Teinturier, directeur général adjoint de TNS Sofres. Dès la première vague de sondages, les listes Cohn-Bendit étaient créditées d’un score à deux chiffres. Un sondage CSA effectué dimanche montre aussi que ce vote écologiste n’a été ni un choix du premier instant ni un choix du dernier moment : près de la moitié des électeurs d’Europe Ecologie, au lieu d’un quart en moyenne, ont arrêté leur vote dans les jours précédant le scrutin. On voit là l’effet d’une campagne réussie. Autre indice de son impact, et de ses limites : 28 % des électeurs français sondés par CSA ont trouvé « bonnes » les interventions de Daniel Cohn-Bendit. C’est mieux que Xavier Bertrand mais moins bien que Martine Aubry…

Une autre explication conjoncturelle vient des erreurs et des faiblesses des concurrents. Selon TNS Sofres, François Bayrou a vu partir vers Europe Ecologie 20 % de ses électeurs du premier tour de la présidentielle 2007. La porosité a été plus marquée encore avec le PS : un quart des électeurs de Ségolène Royal se sont dirigés vers les listes Cohn-Bendit. La percée des écologistes s’est dessinée dans une configuration qui, presque partout en Europe, a desservi les partis sociaux-démocrates et s’est doublée, en France, d’une béance de leadership. De ce point de vue, la situation n’est pas comparable avec celle qui prévalait en 1989 : lorsque les Verts avaient dépassé 10 % aux européennes, le PS était encore à 23 %. Si l’on y ajoute l’unité presque reconstituée de la famille écologiste, ces raisons apportent des explications circonstancielles à la percée de l’écologie politique.

Plus structurelle est la synthèse réussie entre une triple préoccupation, environnementale, sociale et éthique. Ces dimensions sont portées par les trois figures d’Europe Ecologie, Yannick Jadot, Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly, dont le combat obsessionnel contre les paradis fiscaux prolonge l’éthique environnementale sur le terrain financier. Ainsi, cet engouement n’est-il pas seulement celui d’un réveil des consciences écologiques que représente, aussi, le succès d’audience du film de Yann Arthus-Bertrand, « Home ». Ce serait réduire le phénomène Europe Ecologie que de le ramener à une simple poussée verte.

D’autant qu’il représente une nouvelle issue politique à la crise sociale, celle que, justement, n’a pas pu porter l’extrême gauche. « Europe Ecologie propose une autre société mais un changement en douceur, moins radical que celui proposé par un Olivier Besancenot », analyse François Miquet-Marty, directeur associé de Viavoice. Loin d’effrayer comme le leader du NPA, Daniel Cohn-Bendit a attiré des électeurs, souvent très jeunes, « qui souhaitent de vrais changements, mais pas de grand soir ». Même si ses soutiens sont forts dans les catégories socioprofessionnelles supérieures et chez les citadins, il réunit tout de même 13 % des votes ouvriers. Le vote Europe Ecologie, c’est cette révolution en pantoufles vertes, bien incarnée par le vieux leader de Mai 68, dont plus personne ne s’attend aujourd’hui à ce qu’il renverse le système. Daniel Cohn-Bendit, lui, cherche surtout à théoriser l’invention d’un nouveau parti politique, qui ferait de la politique sans parti. Une structure légère, dont le politologue Edouard Lecerf relève à juste titre qu’elle est un atout dans un scrutin à un tour sans enjeu de pouvoir, mais un handicap probable dans notre système institutionnel, qui impose alliances et compromis.

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