La vie d’un… Flamand vert : L’homme sans empreinte

telerama.fr, Nicolas Delesalle, n° 3099, le 9 juin 2009

La vie d’un… Flamand vert : L’homme sans empreinte

LE MONDE BOUGE – On le surnomme “Low Impact Man”. Steven Vromman, belge, 48 ans, est en pleine décroissance. C’est-à-dire qu’il prouve qu’on peut bien vivre sans épuiser la nature. En réduisant sa consommation, et donc son empreinte écologique. Nous avons rendu une petite visite à ce citoyen de la Terre. Tiens, il a pas la télé…

Entre Bruxelles et Gand, le train ballotte et nous aussi. Quelque part, dans le quartier de Sint-Amandsberg, Steven Vromman, 48 ans, connu sous le nom de « Low Impact Man », innove à sa manière. Depuis un an, ce Flamand vert délarde joyeusement son existence pour réduire son impact écologique. A quoi ressemble-t-il ? A un ours tapi dans une caverne éclairée à la bougie ? Un néohippie ? Un écologiste high-tech entouré de chanvre et d’éoliennes, qui se soulage dignement dans la litière de ses toilettes sèches ?

Voilà l’antre. L’immeuble est bas, sans âme. Porte anonyme. On toque, toque, toque. Boucles blondes, teint rose, visage sportif de petit prince du plat pays monté sur baskets, Steven Vromman nous accueille avec un sourire, mais sans tongs, ni pancho, ni barbe fleurie. Loft dénudé de mâle célibataire, avec plafond, toit, murs et rien d’autre à rapporter, sauf un piano demi-queue curieusement recouvert d’un drap. Au premier coup d’oeil, aucune innovation écologique. Vromman a peu de ressources. Locataire, il se dépouille avec les moyens du bord.

« Café ? ». Il tutoie d’emblée et conte son histoire belge avec un accent des Flandres qui persille la langue de Proust d’intonations bataves. Avant de décroître, il bûchait pour l’ONG Ecolife. Un jour, à bout de cernes, il se pose la question risquée du quadra surmené : « Qu’est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? » Le 1er mai 2008, il s’invente une réponse frugale : dorénavant, il marchera le plus délicatement possible sur la planète pour réduire au minimum son empreinte écologique. L’empreinte écologique ? Un outil inventé au début des années 90 pour mesurer l’impact de nos activités de primates évolués sur la nature. Elle se conjugue en « hectare global » et correspond à la surface nécessaire au mode de vie d’une personne pour produire sa nourriture, les biens qu’elle consomme et pour absorber ses déchets. Le Belge moyen, comme le Français, a besoin de 5,1 hectares pour vivre d’iPhones, de viandes rouges et de vols longs courriers. Or il n’y a sur Terre que 1,8 hectare de terre disponible par tête de pipe. Aujourd’hui, après quatre saisons spartiates, Vromman a atteint son but et réduit son empreinte à 1,6 hectare ! « Tout le monde peut le faire, dit-il. Deux milliards de personnes vivent déjà ainsi en Afrique et en Asie. »

Vromman a réinventé l’eau froide.

Mais il avoue deux bains en un an.

Après le marathon de Bruxelles et un voyage de 14 heures en bus.

Vromman s’est d’abord débarrassé des objets gourmands : télé, aspirateur, micro-ondes, bouilloire électrique. Ensuite, il a réinventé l’eau froide. Pendant un an, il s’est lavé au gant avec de l’eau à peine tiédie dans une casserole. Il avoue deux bains en un an. Après le marathon de Bruxelles et un voyage de quatorze heures en bus. Il a conservé frigo, ordinateur, lave-linge et téléphone portable. « Vous voyez qu’on n’est pas obligé de retourner à l’âge de pierre ! », dit-il. Pour les toilettes, point de litière : il collecte de l’eau de pluie dans la cour. Un seau sert de chasse. L’hiver, quand l’eau de pluie gèle dans les cuves, les envies sont moins pressantes. Mi-spartiate, mi-père de famille, Steven consent à rallumer le chauffage quand ses enfants, élevés en garde alternée, sont là. Et quand le givre cristallise sur les fenêtres, il maintient la température à 15 °C (17 °C quand les enfants sont bleus). L’une de ses plus belles innovations pour résister au froid ? Le pull.

Le locataire a aussi opéré quelques menus travaux dans son ex-atelier mal isolé. Il a tapissé des pans de mur de papier alu (jusqu’à 30 % de pertes évitées), installé de lourds rideaux aux fenêtres, des films plastique devant d’autres. Il a aussi remplacé les ampoules classiques par des LED emmêlées dans un navrant réseau de fils qui pendouillent. On ricane gentiment devant l’ampleur des travaux. Low impact man ne sourcille pas : « Pour gagner la partie, il faut multiplier les petites victoires. » Nous marchons sur l’une d’entre elles. Sous nos pieds, dix centimètres d’épaisseur de bouchons de liège broyés recouverts de planches de bois. Chez Vromman, le pied se promène tout nu sans craindre le rhume.

Low Impact Man possède quelques objets improbables qu’il aime dévoiler aux journalistes de passage (ils sont nombreux). Un lecteur MP3 à manivelle (made in China) ou un vélo bricolé qui produit de l’électricité : « C’est un instrument pédagogique. Pour me fournir en énergie avec ce vélo, il faudrait pédaler huit heures par jour ! » On s’assoit autour d’une table en bois blanc. Il ouvre un cahier couvert de chiffres et de courbes. Steven compte, recompte et décompte. En permanence. Les courbes sveltes dessinent sa victoire sur la cellulite énergétique. Il a consigné tous ces chiffres sur un blog qui lui a valu une belle médiatisation. Consommation en chauffage : 7 500 kilowattheures contre 17 600 pour le Belge moyen. Consommation en électricité : 200 kilowattheures contre 1 000. Déchets : 12 kilogrammes en un an contre 165 ! Dans le salon se cache encore une innovation fameuse : la marmite norvégienne. Une boîte en bois qui renferme une magie vieille comme un fjord, mais qui ressemble à une boîte normale. D’ailleurs, c’est une boîte normale. Sauf qu’elle est remplie de foin, de ce foin dont on fait les vaches : « Vous enfermez vos patates chaudes là dedans pendant quatre ou cinq heures et elles finissent de cuire sans utiliser d’énergie ! », s’enthousiasme Vromman.

Low Impact Man veut prouver qu’on peut vivre normalement sans consommer comme un goret. Non, il n’est pas nécessaire d’être un ascète. Il ne conduit plus, sauf son vélo pliable, mais s’est octroyé des vacances avec son pote Thomas. En Suède et en cargo, jusqu’à Göteborg, à 900 kilomètres de là (35 mètres cubes de CO2 dégagés contre 308 en voiture, 385 en train, 505 pour l’avion) (1). Là-bas, il a passé une semaine dans « l’hôtel le plus primitif de Suède », en forêt, sans eau ni électricité. Le pote n’a pas toujours apprécié. « Venez, je vous le présente ». Steven ouvre la porte de l’appartement mitoyen. De son canapé moelleux, Thomas, bouille barbue et chevelue d’amateur de hard-rock avec brioche, nous salue. Chez lui, un écran plat géant, un gros frigo et une profonde empreinte écologique : « Je ne le juge jamais, ça serait stérile, rigole Steven. Il est un peu mon « voisin-témoin », il me rappelle la façon dont les gens « normaux » fonctionnent. » Thomas est occupé et puis, surtout, il commence à ne plus souffrir les visites de journalistes. Belges bien sûr, mais aussi italiens, portugais, espagnols, ils sont venus voir à quoi ressemblaient Low Impact Man et son voisin « normal ».

Une éolienne solaire naine plantée au bord de l’évier tourne pour faire joli.

La rhubarbe, les lentilles et les salades poussent pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande.

Retour dans le « low impact loft ». Dans la cuisine, une éolienne solaire naine plantée dans un jardinet au bord de l’évier tourne pour faire joli. La rhubarbe, les lentilles et les salades poussent pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande. Il faut nourrir les bœufs avant de les transporter pour les tuer et les manger. En sus, ils pètent. Le coût énergétique est énorme. En revanche, Vromman se sustente de légumes et de fruits à foison. De saison. Et locaux. Il a essayé d’arrêter les produits laitiers, mais sans succès. Il en coûtera aux économistes de lire ce qui suit, mais c’est la triste vérité : Steven n’achète presque plus rien. L’hurluberlu récupère, répare ou se fait prêter, sans penser une seconde au mal que se donnent commerciaux et publicitaires pour lui revendre son ex-vie : « Moins de biens, plus de liens », psalmodie-t-il. Ce dangereux subversif récupère des habits de seconde main. Au mépris des droits de l’enfant, il offre une nuit à la belle étoile à son fils pour son anniversaire ou une place de théâtre à sa fille. Monsieur Petit Impact est aussi membre d’un groupe de troqueurs rusés : le LETS (Local Exchange Trading System). Cent quarante personnes qui s’entraident gratuitement. Un vélo à réparer ? Des rideaux à coudre ? Le réseau répond gratuitement.

Evidemment, pour cautionner de telles pratiques, il faut raccrocher son individualisme au portemanteau et s’acoquiner avec d’autres êtres humains. Mais c’est justement le dessein de Steven : « Les initiatives individuelles comme la mienne sont belles mais inefficaces à l’échelle de la planète. Il faut créer un groupe, tisser des liens entre jeunes et vieux, participer ensemble aux mêmes activités. » Depuis peu, Low Impact Man se rapproche du mouvement des Transition towns, qui essaime dans les pays anglo-saxons dans le fol espoir de préparer le monde à l’après-pétrole. Cela fait quatre mois qu’il mobilise son quartier. Pour les théoriciens des Transition towns, il faut former des communautés dans les quartiers. Commencer petit. Réunir cinq personnes. Projeter un film (par exemple The Power of community : how Cuba survived peak oil, documentaire de l’Institut Arthur Morgan). Agrandir peu à peu le cercle. Organiser ensuite un pique-nique dans le quartier. Puis, entre deux merguez, former des équipes qui planchent sur des thèmes concrets. L’aménagement de jardins. Les potagers biologiques. Les panneaux solaires. Pour Steven, c’est sûr, le défi planétaire relève moins de l’innovation technique que du changement de mentalité : « Nous allons vivre dans un monde où l’on sera plus fort en communauté que tout seul. La vraie innovation est à l’intérieur de nos têtes. »

(1) Le lecteur étonné de voir qu’une voiture rejette plus de C02 qu’un train aura oublié que le train belge se meut grâce à une électricité produite par des centrales à charbon.

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