Edgar Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

lejdd.fr,  Olivier Jay, le 28 Décembre 2008

Morin : « La crise peut ouvrir les esprits »

Il y a un an, Nicolas Sarkozy ouvrait ses vœux à la presse par une surprenante apologie de « la politique de civilisation ». Nous sommes allés rencontrer l’auteur de ce concept, Edgar Morin. Un an après, il est encore mi-surpris, mi-flatté de cette récupération même si le dialogue a vite tourné court avec le président de la République et surtout son conseiller Henri Guaino. Pour autant, les bouleversements actuels invitent à écouter les analyses du sociologue.

Que retenez-vous de cette année ?

Bien sûr, la crise financière, devenue économique et qui peut avoir d’autres prolongements. Et l’élection, porteuse d’un grand espoir, de Barack Obama. Voilà un président américain avec une exceptionnelle expérience du monde: métis, de père né en Afrique, ayant passé une partie de sa jeunesse en Indonésie. Les deux événements sont liés: on peut se demander si Obama aurait été élu sans la crise morale de la guerre en Irak et la récession économique.

Cette crise, comment en sortirons-nous ?

Il y a le scénario catastrophe : des perturbations sociales et politiques surgissent dans un monde déjà convulsif, en particulier au Moyen et Proche-Orient. Sans faire d’analogie, c’est la crise de 1929 qui a suscité, dans le pays le plus industrialisé d’Europe, l’Allemagne, l’accession légale de Hitler au pouvoir. Il y a aussi le scénario replâtrage : des mesures adéquates, concertées de façon internationale, et une forme de relance par l’écologie.

Replâtrage, ce n’est guère positif. La mondialisation a créé une communauté de destin des êtres humains, devenus interdépendants: la crise présente en est la démonstration. Mais l’humanité n’a pas encore été capable de devenir l’humanité : forger une conscience collective que nous sommes tous citoyens de ce que j’appelle la Terre-patrie. Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, le vaisseau spatial Terre est propulsé par des moteurs incontrôlés. La science et la technique sont ambivalentes, elles produisent à la fois des effets bénéfiques et des armes de mort. L’économie n’est pas régulée. Les sociétés traditionnelles se désintègrent sous l’effet du développement techno-économique sans trouver leurs propres régulations, voyez l’Afrique !

Toute l’humanité affronte les mêmes périls : prolifération nucléaire, dégradation de la biosphère, déchaînements ethno-idéologico-religieux qui, si la crise économique n’est pas vite résorbée, vont s’intensifier. Il y a aussi la démographie avec des pays à trop faible démographie et des pays à trop forte natalité, d’où les immenses vagues d’émigration. Et dans nos sociétés modernes, les aspects positifs de l’individualisme sont compensés par la destruction des anciennes solidarités concrètes et par la montée de l’égoïsme. La compartimentation des gens fait perdre le sens de l’intérêt commun. Notre civilisation a besoin d’une renaissance.

La crise économique peut aussi être une chance…

J’aime beaucoup la parole de Hölderlin: « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve. » La prise de conscience de la dégradation de la biosphère peut susciter une réaction forte. L’alerte a été donnée dès 1970 mais il a fallu près de quarante ans: le rapport Mansholt, les pluies acides, Tchernobyl, Three Mile Island, l’annonce du réchauffement climatique, les déforestations massives. Et nous n’avons toujours pas d’instance planétaire pour contrôler le problème écologique.

On a longtemps pensé le développement technique et économique comme la locomotive de la démocratie et du bien-être. Aujourd’hui, il faut changer l’hégémonie du quantitatif au profit de la qualité et des biens non calculables comme l’amour et le bonheur. Bâtir une société planétaire où le monde musulman et le monde occidental ne soient pas en antagonisme potentiel. Arriver à une diminution de l’hystérie de guerre (quand l’ennemi est diabolisé, le bien contre le mal). C’est ce que j’appelle une politique de civilisation.

A travers des utopies ?

Oui, il y aura dans les sociétés civiles de nombreuses aspirations et initiatives qui se rassembleront pour une nouvelle voie. Le microcrédit, grâce à sa médiatisation, cesse d’être localisé en Asie. Un observatoire devrait proposer chaque année des réductions des inégalités, qui ont crû de façon extrême. Des « maisons de la solidarité » dans les quartiers pourraient se vouer à d’autres malheurs que ceux traités par le Samu et la police: solitude des personnes âgées, abandonnées, désespérées. On devra mener une politique de ré-humanisation des villes et de revitalisation des campagnes: jeunes retraités, télétravail, installation de jeunes dans des fermes ou des commerces, agriculture biologique, réinstallation des médecins de campagne. Les autorités publiques (Etat, conseil général, etc.) devraient appuyer les métiers de solidarité et les entreprises à caractère coopératif.

Votre approche est aussi éthique.

Une réforme de vie est inséparable d’une réforme sociale. Nous sommes dans un avenir incertain et menaçant parce que les anciens espoirs ont été déçus depuis les années 1960-1970: l’effondrement du futur. Toutes les quêtes spirituelles (bouddhismes zen et hindou, religions nouvelles, recherches d’un accord entre le corps et l’esprit) vont à rebours d’une civilisation occidentale qui repose sur la puissance et sur la conquête matérielle du monde. Mais méfions-nous de la morale: depuis des siècles, certains disent « soyons meilleurs » sans résultat. Pour d’autres, il fallait abattre les structures économiques et sociales: la révolution d’Octobre a enfanté d’une nouvelle société d’oppression.
Voyez-vous des signes de la progression de cette recherche ?

Il y a une marche tâtonnante de l’humanité vers quelque chose qui la sauvera. Sur le plan urbain, on peut citer Fribourg-en-Brisgau, ville d’Allemagne piétonnisée où la vie a changé, Heidelberg, ou encore la ceinture maraîchère autour de Vienne (Autriche), qui a purifié les eaux. En France, des villages renaissent sous l’effort de quelques-uns: un maire, un jeune couple qui ouvre un bistrot ou une boulangerie. Je vais essayer de recueillir ces initiatives de régénération pour montrer dans un livre comment elles peuvent converger vers quelque chose de politique.

Vous savez, on ne peut jamais prévoir le nouveau à partir de ce qui le précède. C’est une métamorphose. La chenille, qui se transforme en papillon, commence par s’autodétruire. Elle ne conserve que son système nerveux. Le papillon met du temps avant de déployer ses ailes. L’humanité a connu une métamorphose quand l’espèce Homo sapiens s’est répandue sur toute la Terre. L’observateur, qui serait venu d’une autre planète il y a 15 000 ans, n’aurait pu prévoir Sumer, l’Empire chinois ou nos civilisations industrielles. L’improbable a déjà pu se réaliser dans l’Histoire et peut se réaliser encore. Nous sommes dans le plus grand des combats : la survie de l’humanité. Chacun peut s’y investir. Il faut s’attendre à l’inattendu. Penser que nous avons une espérance raisonnable. Mieux: raisonnée.

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