Nicolas Hulot : «Mobilisons les consciences»

hebdo.ch, Philippe Le Bé, le 4 juin 2009

Nicolas Hulot. «Mobilisons les consciences»

Bouleversements. Le responsable de la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme estiment que de toutes les crises que nous traversons, celle de la spiritualité est la plus profonde.

«Donner une dimension spirituelle au progrès», ce sera le thème de la visioconférence donnée par Nicolas Hulot lors du colloque international Environnement et spiritualité organisé du 4 au 6 juin 2009 par l’Université de Lausanne (Unil) et parrainé par L’Hebdo (www.unil.ch/ipteh). Le reporter, écologiste et écrivain français était l’un des invités du Forum des 100 en 2007.

Le réchauffement climatique n’est désormais plus contestable. Pourtant, nous hésitons encore à prendre des mesures vraiment efficaces pour y faire face. Comment l’expliquez-vous ?

Contrairement à d’autres civilisations du passé qui, faute d’indicateurs fiables, avaient de la peine à imaginer leur évolution possible, la nôtre dispose de données scientifiques toujours plus précises. Ainsi, les modélisations du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous donnent une idée claire de la crise climatique à venir avec les désordres écologiques, géopolitiques et économiques qu’elle va engendrer. Pourtant, en effet, ces alertes ne suffisent pas à nous faire bouger. Si demain un tsunami est annoncé en Méditerranée, nous allons sans doute immédiatement réagir. Mais, pour le plus grand nombre, le dérèglement climatique demeure encore trop abstrait.

Nous n’y croyons pas ?

Le positivisme scientifique élaboré par Auguste Comte il y a 150 ans est toujours très prégnant dans notre conscience collective. Nous pensons généralement que les choses vont toujours finir par s’arranger, que la science et la technologie apporteront les réponses adéquates à tous nos problèmes. Par ailleurs, comme ballottés sur un fleuve en crue, nous avons de la peine à appréhender le précipice qui surgit à l’horizon. Tout va trop vite. Depuis quelques mois, les crises financière, économique, sociale et maintenant sanitaire avec la fièvre porcine, qui s’enchaînent les unes aux autres, ne nous accordent aucun répit. Au lieu d’être prospectifs, nous sommes réactifs.

 De toutes ces crises que nous traversons, quelle est la plus profonde ?

La crise spirituelle. L’homme n’est plus relié à rien. Même pas à lui-même. Ce qui le reliait à la communauté familiale, à celle de son village ou de son pays a disparu ou tend à disparaître. Voilà de quoi le plonger dans un profond désarroi. Ce repli sur soi, cet individualisme poussé à l’excès survient précisément au moment où nous n’avons jamais eu tant besoin de nous retrouver et de rassembler nos intelligences.

 Il n’y a donc pas de réelle volonté de changement ?

Si, bien sûr. Mais il s’agit de volontés dispersées. Ce qui fait le plus défaut à nos sociétés, c’est une volonté coordonnée. Précisément, notre fondation lance dès ce mois de juin une réflexion à large échelle pour tenter d’agréger toutes ces volontés disparates qui aspirent à un profond changement de notre vision et de nos comportements.

 Par où commencer ?

Par nous débarrasser des carcans idéologiques.

 Y compris de la croyance qu’il n’y a pas de salut sans croissance ?

Si une famille qui vit grâce à un potager prévu pour cinq personnes triple, voire quadruple ses membres sans que le potager puisse s’étendre, elle devra gérer la pénurie et faire face à de graves tensions. C’est ce que vit aujourd’hui le village planétaire. Trouver un point d’équilibre entre ce que la nature peut nous offrir et ce que nous pouvons lui demander, c’est régler un problème de contraintes purement physiques et non une affaire de morale ou d’idéologie.

 Prônez-vous la décroissance ?

Je suis en faveur d’une décroissance sélective. Prenez le pétrole. Une décroissance de sa production et de sa consommation s’impose par la force des choses, cette énergie fossile étant envoie d’épuisement et incompatible avec la sauvegarde de notre planète. En revanche, nous devons mobiliser tous les moyens, scientifiques, technologiques et économiques pour encourager un mode de production énergétique qui diminue drastiquement notre impact sur l’environnement. Dans tous les cas de figure, la période du toujours plus est révolue. Faire tout ce qu’on sait faire, se payer tout ce qu’on peut se payer sans se demander si cela participe à l’épanouissement du genre humain, c’est fini.

 A quoi devrions-nous par exemple renoncer ?

A construire des voitures qui émettent plus de 50 grammes de CO2 et, par voie de conséquence, à des véhicules roulant au-delà de 110 ou 120 km/ heure. Renoncer à certains produits qui viennent du bout du monde, alors qu’on trouve les mêmes près de chez soi. Renoncer à de trop grands choix dans les biens de consommation. Nous n’en serons pas plus malheureux, bien au contraire ! Nous sommes allés trop loin dans une pseudo-liberté devenue addiction.

 Devons-nous aller vers une plus grande sobriété ?

A l’origine, le mot économie signifie « économiser» et non pas «dépenser sans compter». Revenir les pieds sur terre, c’est aussi renoncer à une civilisation hors-sol pour reprendre une formule chère à Pierre Rabhi, pionnier de l’agriculture biologique en France. L’absence de sobriété peut avoir des conséquences redoutables. Un exemple: si les Etats-Unis avaient depuis longtemps un parc automobile aussi sobre que le parc européen, ils auraient fort probablement pu se passer de leur approvisionnement pétrolier du Moyen-Orient. Et ils n’auraient peut-être pas réalisé des dépenses militaires aussi faramineuses pour défendre leurs intérêts dans cette région du monde. Tout se tient. C’est un cercle vicieux.

 Votre discours semble très éloigné de la prise de conscience du monde politique à qui vous avez proposé un pacte écologique à l’occasion de l’élection présidentielle française de 2007…

A quelques rares exceptions près, plus personne ne remet en cause la gravité de la crise climatique. Mais les femmes et les hommes politiques ont de la peine à sortir de l’idée que la solution ne passe que par la croissance. C’est à croire que, tous les matins, ils prient le ciel qu’un frémissement de croissance leur fasse oublier la crise ! Mais, si la croissance devait repartir comme avant, les phénomènes déplorés ne feraient que s’aggraver. Par ailleurs, les mêmes acteurs commencent à se rendre compte que tous les paramètres s’affolent, que le modèle de développement auquel ils s’accrochent n’est plus viable. Désemparés, ils se tournent désormais vers des interlocuteurs qu’ils tenaient jusqu’ici à l’écart. Les certitudes se lézardent. De nouvelles perspectives, de nouvelles idées émergent.

 Comment l’homme peut-il changer ce qui est extérieur à lui-même s’il ne se change pas intérieurement ?

L’homme a en effet oublié que, en plus de sa dimension horizontale, il avait une dimension verticale. Nous sommes un fragment du tout, la partie consciente de la nature. Un excès de matérialisme et de technologie nous a fait perdre de vue ces vérités essentielles. Nous avons profané les lois de la nature vivante. Quand je dis «nous», j’exclus les hommes qui, dans certaines régions d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique, n’ont rien perdu de cette relation au sacré.

 Finalement, êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste sur l’avenir de l’humanité ?

L’optimisme et le pessimisme sont les deux faces d’une même résignation. Je préfère me battre en décrétant la mobilisation des intelligences et des consciences.

PROFIL

NICOLAS HULOT

-1955 Naît à Lille.

-1990 Crée la Fondation Ushuaïa qui devient, en 1995, la Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme.

-2007 Lance le Pacte écologique à l’occasion de l’élection présidentielle.

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