Actualité et avenir des universités populaires en France

lemensuel.net, Gérard Poulouin, le 14 mai 2009

Actualité et avenir des universités populaires en France

Le Mouvement démocrate est associé à une Université populaire. Désirs d’avenir, un groupement de fidèles de Madame Royal, figure éminente du Parti socialiste, pareillement. A quoi songe-t-on quand on crée une telle université ? Aux universités populaires à visées critiques qui sont apparues ces dernières années en France, dans le droit fil de celle qui fut créée à Caen en 2002 par Michel Onfray et quelques proches(1) ? A celles qui sont nées il y a des décennies déjà, qui proposent des cycles de conférences, voire un enseignement pour adultes ? Reprend-on une expression perçue comme plus percutante que forum ou assises ? De quoi parle-t-on précisément ?

La revue Sciences Humaines a consacré une enquête aux universités populaires en 2006(2) , la revue Politis parle du renouveau des universités populaires en 2008(3).

Des réalités différentes

Il y a à l’évidence une actualité des universités populaires, et peut-être un malentendu à leur propos, dans la mesure où l’expression héritée de l’histoire, « université populaire », est susceptible de recouvrir des réalités bien différentes. En effet, il n’y a rien de commun entre les universités populaires présentes sur le territoire français depuis fort longtemps, qui ont vocation à organiser des cours à l’adresse d’adultes et qui relèvent des Hautes Ecoles populaires du monde scandinave, des universités populaires en Allemagne et en Suisse, et les universités populaires à vocation critique, créées ces dernières années par des individus qui ont en commun des principes, des valeurs, voire des héritages (l’UP de Caen et celle de Lyon, par exemple, se réfèrent à l’histoire des Universités populaires nées en France dans le contexte de l’Affaire Dreyfus(4) ).

Les médias ont attiré l’attention de l’opinion publique sur ces universités populaires, en raison de la notoriété de quelques-uns des animateurs de celles-ci(5), et ont souvent négligé celles qui assument depuis fort longtemps des activités de formation permanente(6) . Les universités populaires du réseau dit alternatif, qui ont une vocation critique plus ou moins marquée, se caractérisent par la gratuité. Des bénévoles assurent des cours dans l’esprit de l’Université, et s’entretiennent après les cours avec les auditeurs. Les universités populaires qui s’inscrivent dans le champ de l’éducation populaire et de la formation continue ont des pratiques sociales différentes.

Au-delà des UP du réseau dit alternatif et des UP réunies dans l’association des universités populaires de France, il en existe bien d’autres. ATD Quart Monde propose des universités populaires dont les programmes sont définis par ceux qui les fréquentent. L’université populaire du Musée du Quai Branly, initiée par Catherine Clément, ouvre un espace de formation et d’échanges en rapport avec les collections du Musée. Des associations, entre autres ATTAC et Espaces Marx, ont songé à ouvrir des universités populaires militantes. Diverses collectivités territoriales s’impliquent dans des universités populaires. Le Conseil général du Val de Marne soutient l’Université populaire de l’eau et du développement durable. La Ville d’Auxerre s’est associée à des acteurs locaux tentés par la mise en place d’une UP, elle aussi centrée sur le développement durable. Des collectivités locales ont accompagné des bénévoles soucieux de créer à Saint-Brieuc une université populaire attentive à la mondialisation.

Dans la continuité de l’UP de Caen qui a bénéficié d’une certaine couverture médiatique, divers groupes ont mis en place des UP qui proposent des cycles d’exposés suivis d’une discussion. Deux universitaires de l’Université de Bourgogne ont créé en 2006 une UP qui se réunit dans un café, ils se réfèrent explicitement à l’action de Michel Onfray. Pareillement, les promoteurs de l’UP du Havre, née d’une collaboration en 2007 entre  l’Université du Havre et le Volcan, Scène nationale du Havre, affirment reprendre la façon de faire de Michel Onfray. L’UP de Rouen, créée par l’ancien maire en 2008, a adopté la procédure commune aux UP du réseau dit alternatif(7) . On a assisté cette dernière décennie à un essaimage de pratiques initialement promues au sein de l’UP de Caen.

Confronter des pratiques sociales

Les animateurs des universités populaires du réseau dit alternatif sont très souvent des enseignants, du second degré -c’est le cas à Arras, une enseignante de lycée est à l’origine de l’UP- ou du supérieur -enseignants-chercheurs en sciences humaines et sociales le plus souvent-. Ces universités populaires envoient des délégués lors de rencontres nationales, les Printemps des UP  -elles ont eu lieu à Villeurbanne, à Narbonne et Perpignan, à Saint-Brieuc-. Celles-ci permettent de confronter des pratiques sociales, de distinguer au sein de cette nébuleuse des différences notables, au-delà de principes partagés. Les universités populaires qui se préoccupent de formation pour adultes sont réunies dans une association nationale(8) , et sont associées à des universités populaires européennes dans une structure internationale ;  elles réfléchissent à des mutualisations possibles, échangent des informations sur des savoir-faire(9) .

Un colloque au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle a accueilli en août 2008 des acteurs intervenant dans différentes universités populaires. Les échanges, fructueux, ont permis de cerner combien les références idéologiques des unes et des autres étaient différentes.

Rester ouvertes à la discussion

Quel est l’avenir des universités populaires ? Celles qui s’inscrivent dans le paysage de l’éducation populaire ont vocation à perdurer. Ce sont des structures d’éducation et d’enseignement avec du personnel salarié, qui sont concernées par la formation tout le temps de la vie. Celles qui sont adossées à une collectivité locale ont aussi vocation à perdurer si elles jouent un rôle socialement utile. Les universités populaires du réseau dit alternatif, portées par des bénévoles, existent avec des figures fédératives. Elles peuvent disparaître quand ces figures renoncent à s’impliquer dans celles-ci, quand les bénévoles se lassent, quand elles ne disposent plus de locaux… Pour maintenir des liens avec un large auditoire, elles doivent rester ouvertes à la discussion, assumer leur vocation critique par rapport à elles-mêmes afin de ne pas être inféodées à un groupe de pensée, et n’être plus alors que le relais d’un tel groupe (leurs devancières, en particulier celles qu’avait fondées Georges Deherme(10) , ont disparu au début du XXe siècle suite à des conflits internes). Elles empruntent à l’Université certaines modalités de diffusion du savoir, elles doivent aussi s’interroger sur ces modalités, en explorer d’autres peut-être(11) .

Accueillir d’autres publics

Des universitaires sont actifs dans les différentes universités populaires, mais à côté de l’Université. L’exemple de l’UP du Havre est intéressant : il illustre la possibilité de poursuivre une collaboration entre une université et une institution culturelle, avec des acteurs d’horizons différents, dans différents lieux.

Il conviendrait de méditer une telle pratique, elle prouve que l’Université peut accueillir d’autres publics que ceux auxquels on songe d’emblée, essentiellement des étudiants. Ce qui est en jeu, c’est la question de la gratuité dans l’espace universitaire, du bénévolat, de l’éducation populaire et de la formation permanente. Transmettre des savoirs avec rigueur pour le plus grand nombre, offrir des lieux de discussion et de réflexion sur le monde qui nous entoure grâce à des UP, c’est pour une part réaliser le souhait exprimé par Jacques Derrida dans une conférence, dans laquelle il rappelait diverses exigences éthiques et philosophiques que l’Université se doit d’assumer(12) .

Notes

Michel Onfray évoque la création de l’UP de Caen dans La Communauté philosophique Manifeste pour l’Université populaire, Paris, Galilée, 2004. [retour au texte]

Voir Catherine Halpern, « A la découverte des universités populaires », Sciences humaines, n° 171, mai 2006, p. 18-24. Trois acteurs d’universités populaires témoignent : Michel Onfray (UP de Caen), Philippe Corcuff (UP de Lyon), Denis Rambaud (UP du Rhin à Mulhouse). [retour au texte]

Politis, n° 1006, 12 juin 2008. [retour au texte]

Voir Lucien Mercier, Les Universités populaires 1899-1944 Education populaire et mouvement ouvrier au début du siècle, Paris, Les Editions ouvrières, 1986 ; Christophe Prémat, « L’engagement des intellectuels au sein des Universités Populaires », Tracés, n° 11, octobre 2006, p. 67-84. Une université populaire née dans le contexte de l’affaire Dreyfus a traversé le temps, celle de Lille. Voir L’université populaire de Lille : un siècle d’histoire 1900-2000 (ouvrage coordonné par Alain Lottin), Lille, La Voix du Nord / Université populaire de Lille, 2001. [retour au texte]

La revue Politis déjà citée donne la parole à Philippe Corcuff, membre du Conseil scientifique d’ATTAC. Dans Le Monde 2 du 2 avril 2005, en marge d’un entretien avec Michel Onfray, on lit : « Il existe, aujourd’hui, quatre UP en France, et une en Belgique » (p. 28) ; sont omises celles qui ne sont pas liées à l’UP de Caen. [retour au texte]

Voir Denis Rambaud & Marc Jeannerat, Apprendre avec plaisir Refonder des relations sociales L’éducation des adultes en défis, Lyon, Chronique sociale, 1999. [retour au texte]

Pierre Albertini aurait damé le pion à Madame le Maire de Rouen, socialiste, qui avait inscrit la création d’une UP dans son programme municipal. [retour au texte]

L’association des universités populaires de France (AUPF) publie une revue, Le Savoir partagé. [retour au texte]

Par exemple lors de la Rencontre internationale des universités populaires et de l’éducation des adultes, en novembre 2007 à Romans, pour le 20e anniversaire de l’UP de Romans. [retour au texte]

Voir « Ouverture de la première Université populaire (1898) », p. 39-46 in Calendrier-Manuel des serviteurs de la vérité, Avril, Paris, « Union pour la vérité », 1913. [retour au texte]

Voir les interrogations de Philippe Corcuff, « Un autre modèle est-il possible ? Les universités populaires alternatives en France », A Bâbord ! Revue sociale et politique [Montréal], n° 26, octobre-novembre 2008, p. 34-35. [retour au texte]

Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001. [retour au texte]

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