« Décroissance et détravail », posologies à la crise ?

travail.blogs.liberation.fr, Laurent Dupin, blog  Sérial Worker,  le 5 mai 2009

« Décroissance et détravail », posologies à la crise ?

Interview intéressante lundi matin, que j’ai écoutée à l’émission Médialogues sur la RSR. Vincent Cheynet y expliquait en quoi les médias participent à cette furia, cette obsession, cette idée fixe de la « croissance économique » comme seul et unique objectif. Furia particulièrement exprimée en temps de crise, où il s’agit uniquement de la « relancer », de la « remuscler », de la « soutenir », on en passe et des meilleurs.

Cheynet se concentre sur la critique des médias, propriétés en majeure partie de « puissances économiques », qui ont intérêt à cautionner cette « doxa dominante », à nous pousser dans le sens de « la croissance et de la consommation sans limite ». Les vrais limites sont pourtant bien réelles, concrètes et palpables: celle de vivre dans un espace fini (la terre) et d’aller au pas de course face à un mur (la fin des réserves naturelles). L’idée de décroissance et d’anti-productivisme est dès lors déconsidérée, ostracisée, peu relayée, etc.

Mais il y a, me semble-t-il, un autre angle à prendre, un autre terrain où ce débat devrait naître et se développer de façon contradictoire : l’entreprise elle-même, le monde du travail pardi ! Car cette obsession de la croissance permanente va avec ses corollaires dans le cadre de l’organisation du travail, de notre façon même de penser notre vie en société. D’autres maux en découlent en effet, que nous subissons tous :

l’obsession de la productivité : avec l’idée que la consommation nationale est un ventre sans fin qu’il faut gaver, au sortir des chaînes de production matérielles (héritage du fordisme et du taylorisme) mais aussi servicielles (immatérielles). Avez-vous déjà visité un call center (centre de contacts) ? On y comprend de suite cette folie furieuse du « toujours plus, toujours plus vite » pas si éloigné du stakhanovsime

l’obsession de la performance : exprimée dans les +20% et +30% fixés comme objectifs permanents par des directions et managers qui perdent le sens de la mesure, et surtout ne donnent pas les moyens de les réaliser… D’où la prise en étau.

l’obsession de l’évaluation : modèle anglo-saxon de plus en plus imposé chez nous, qui place l’audit en méthode de management opérationnel et l’évaluation des salariés (avec entretien et notation) en outil RH (ressources humaines, ndlr) incontournable.

l’obsession du paraître : sur-travailler, sur-produire, sur-consommer…tout cela a aussi ses codes, son langage, son imaginaire. Qui s’exprime par des vestimentaires dispendieux, 4×4 imposants, panoplie high tech envahissante…

l’obsession de la possession : qui est aussi une forme de névrose, de course à combler un manque (lequel ?) inscrit dans notre éducation même. Les « anciens » accumulaient les denrées alimentaires par réflexe, en ayant connu le manque sous la guerre ; les « jeunes » accumulent par habitude et rythmique, sans plus de discernement.

A l’étage supérieur, nous entrons au cœur d’une certaine rhétorique libérale qui bouleverse les repères, déstabilise et bloque toute contestation. Et qui a eu des précédents. Je l’avais par exemple noté dès 2003 sur le webzine Econobug, avec cette question de « la croissance, c’est + ou -?« , face à des discours d’analystes particulièrement brumeux et imprécis ; puis en 2005 sur Les Médiaboliques, avec cette idée de « la croissance qui détruit« , dite par un certain Guillaume Sarkozy, alors n°2 du Medef… Non seulement on baigne dans le culte de la croissance permanente, mais en plus on nous fait perdre les repères évidents sur ce qu’elle embrasse.

Le journaliste -Fabrice Gaudiano, de la rubrique économique de la RSR- qui s’exprimait en contrepoint après Cheynet ce lundi matin, relativisait aussi grandement sa critique. Un peu comme une douche froide après « l’enfièvrement » de la pensée. Une claque quoi ! Pour lui, le modèle est très aisé à comprendre, il ne souffre pas d »analyse socio-comportementale compliquée ni de façon de couper les cheveux en quatre. Son équation: « Si les gens ne consomment pas, il n’y a pas de croissance, s’il n’y a pas de croissance les entreprises ferment et les gens se retrouvent au chômage… c’est aussi simple que cela ». La boucle est bouclée ? Cet horizon est unique ? Sans aller jusqu’au « détravail » ou à « l’anti-travail », on pourrait sans doute repenser notre façon de nous imaginer, de bâtir nos vies et nourrir nos projets. Encore une fois (c’est un leitmotiv sur Serial Worker ;-) vous l’avez compris…), replacer l’humanisme au cœur de nos actions.

Pour prolonger : quelques sources en ligne à consulter et explorer, dans une forêt de blogs, sites travaillant quotidiennement ce sujet et portant ce débat sur la place publique.

Le site decroissance.org de l’Institut d’études économiques et sociales pour la décroissance soutenable.

Le site de « la fin du travail et de l’allégorie de la cravate« .

Cette vidéo du professeur Serge Latouche, définissant la décroissance (qui a aussi co-dirigé un livre d’étude sur la question, aux éditions Parangon).

2 Réponses

  1. Bonjour,

    si je peux tenter un essai de réponse sur « un manque (lequel ?), je pense que c’est l’absence de sens. Je sais que cette position est rabâchée en permanence (« la perte de repères »). Elle n’en demeure pas moins pertinente, si tant est qu’on la prenne par le bon bout (« la mort de Dieu et l’opulence), plutôt que le mauvais (« l’autorité parentale »). Nous sommes saturés de satiété. Notre vie ne fait plus sens, car aller dans les magasins après avoir travailler à des tâches absurdes ne permet pas de se réaliser en tant qu’humain.

    L’adresse de mon blog consacré à la décroissance pour ceux que ça intéresse : http://excroissance.wordpress.com/

    Cordialement

  2. Dans décrois « sance », il y a sens….

    Si je m’interroge sur le pourquoi de mon « entrée en décroissance », l’idée qui m’apparaît en premier lieu, c’est la quête de sens. Donner ou redonner à ma vie un contenu, autant qu’une direction. Il s’agit en effet pour moi dans un premier temps, de retourner vers cet essentiel, celui des valeurs, du respect, du partage, libérée du poids de ce « matériel » par trop encombrant… Tant d’objets inutiles, accumulés, qui occupent un espace rétrécit qui fini par nous étouffer, nous annihiler au seul objectif de posséder plus, et encore … Se libérer de cette course effrénée, c’est prendre un tant soit peu de recul par rapport à son mode de vie, c’est prendre le temps de retrouver sa liberté d’être et de choisir… C’est découvrir que l’on peut résister à cette compulsivité acheteuse qui ne compense en rien notre vide intérieur… Qui suis-je vraiment ? Qu’ai-je envie de faire de ma vie ? Quelles autres directions puis-je prendre pour trouver cet apaisement, ce bonheur à être au monde ? Comment suis-je responsable de mes choix et de leur impact sur le monde ? C’est comme si soudainement, en faisant ce déterminant « pas de côté », nous découvrions toutes ces possibles manières d’exister, tous ces choix encore inexplorés dans notre parcours de vie, tous ces rêves, ces envies, tenues si longtemps, trop longtemps à l’écart, comme si elles ne devaient rester qu’à ces états oniriques… Les écouter, voire les retrouver, ne pas avoir peur de leur donner vie, pouvoir accepter le bonheur qu’elles nous procurent, sans culpabilité. C’est retrouver la joie de vivre pleinement les bonheurs simples et accepter chaque petit plaisir comme un cadeau que la vie nous offre, que nous nous offrons à nous-mêmes… Voilà ce qu’est pour moi, la décroissance, c’est le sens retrouvé de ma vie.

    Christina BIELINSKI/BRULAVOINE
    3 juin 2009

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