Edgar Morin : Il faut débureaucratiser les sociétés

leprogres.fr, Fabrice Roussel, le 2 mai 2009

« Je milite pour une déclaration d’interdépendance des peuples »

Edgar Morin était l’invité d’honneur du festival de la culture Soufie à Fès au Maroc. Un grand penseur dans un petit festival niché au cœur d’une capitale millénaire de l’Islam. L’image peut intriguer. Et pourtant, le coup de foudre a bien eu lieu. Une conférence-débat donnée loin des cénacles officiels de la pensée où le très vert Edgar Morin, à l’ombre d’un chêne millénaire et à la lumière de ses 87 printemps a pu, pendant près de deux heures, donner sa vision de la mondialisation et esquisser quelques pistes pour surmonter « la crise de civilisation » à laquelle le monde occidental est confronté. Morceaux choisis.

Comment surmonter l’impasse d’une société occidentale dont le modèle consumériste met en péril l’avenir même de la planète ?

« Je milite pour une déclaration d’interdépendance des peuples, des nations et des cultures. L’ONU pourrait porter cette démarche. Nous devons être conscients aujourd’hui que nous sommes reliés par une communauté de destin. L’occident a beaucoup de leçons à apprendre des pays du Sud. Jusqu’à présent, l’occidentalisation a dégradé les solidarités traditionnelles. L’antidote se trouve autant dans cet occident créateur des droits de l’Homme, que dans d’autres cultures.

Les plans anti-crise des nations, des organisations mondiales et du G20 vous semblent suffisants pour sortir de cette crise ?

Bien sûr que non. Il faudra aussi réformer les consciences, inventer une nouvelle approche de la connaissance moins ethnocentrée sur l’occident, décloisonner les savoirs et le système éducatif pour réussir à changer nos modes de vie. Notre savoir fait de nous des aveugles. Nous vivons dans une utopie que j’appellerais « l’utopie concrète des week-ends ». Deux jours de respiration pour encaisser les cinq jours de la semaine. Il faut changer ce rapport au temps. Réhumaniser les villes et revitaliser les campagnes.

Beaucoup de penseurs ou d’hommes politiques tirent ce signal d’alarme. Pourtant, on a l’impression de se confronter à un mur d’impuissance. Alors, changer de voie, est-ce possible ?

Je peux répondre en terme de probabilité. Ce qui est probable, c’est que si nous ne changeons rien nous allons vers des catastrophes naturelles, nucléaires et géopolitiques que nous ne pouvons même pas imaginer.

Comment interdire à des pays en voie de développement de ne pas accéder à ce niveau de développement et donc de pollution ?

Il ne s’agit pas d’interdire à la Chine de se développer. Mais, que ceux qui ont déjà le confort commencent à se limiter. Je ne parle pas de privation, mais d’une mutation des modes de vie qui permette de nous faire gagner en qualité. Il faut remettre de la spiritualité, de la poésie et de l’éthique dans nos vies.

Comment décririez-vous cette société décroissante ?

Pour sortir de la crise, les sociétés devront réussir leur métamorphose. Se transformer pour devenir autres, tout en restant les mêmes. L’Europe s’est déjà métamorphosée. L’une des plus spectaculaires ayant certainement été la Révolution industrielle. Je ne sais pas ce que sera la société de demain, mais je sais ce qu’elle ne sera pas. Une société occidentalisée propulsée par la technique et l’économie.

Vous croyez au développement durable ou à la croissance verte ?

Non. Pour parler cru, ce terme de « durable » accolé au développement n’est rien d’autre que de la vaseline pour rendre acceptable une croissance qui ne l’est plus. Les valeurs de domination et de puissance ; la maîtrise de la nature à travers le contrôle des énergies, bref la logique déterministe est à repenser. Et encore une fois j’entends un message des pays du Sud qui n’ont pas renié la dimension spirituelle de leurs cultures. Le rythme de la médina de Fès n’est pas le même que celui du métro parisien. Ce modèle a aussi beaucoup à nous apprendre.

Quel modèle politique peut nous aider à y parvenir ?

Un enjeu majeur va consister à débureaucratiser les sociétés. La bureaucratie, c’est la déresponsabilisation. Mais c’est vrai que le changement fait peur. Il faudra des institutions de régulation pour nous aider à y parvenir. « Des mondiologues » pour nous permettre de créer un modèle alternatif au capitalisme. La métamorphose dont je parlais passe par l’économie plurielle. Celle des associations, des coopératives, des mutuelles.

 « Que ceux qui ont déjà le confort commencent à se limiter. Je ne parle pas de privation, mais d’une mutation des modes de vie. »

Bio express Edgar Morin

Sociologue et philosophe français, né à Paris le 8 juillet 1921, Edgar Morin est directeur de recherche émérite au CNRS. Il compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association regroupant des scientifiques, intellectuels, anciens chefs d’État ou de gouvernement, qui souhaitent

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