La politique de l’oxymore (sur le « développement durable »)

fabrice-nicolino.com, le 29 avril 2009

La politique de l’oxymore (sur le « développement durable »)

Ce n’est pas le livre le plus rigolo de la saison, mais sa lecture renforce le sentiment qu’il faut sortir du cadre. En tout cas chez moi. Mais peut-être n’y a-t-il plus de cadre ? Peut-être que tout tient à jamais dans ce cadre-ci ? Comme je n’ai pas envie – envie, je confirme – de le croire tout à fait, je préfère une seconde penser au printemps. Je sais trop le reste pour m’apesantir encore sur l’hiver de la pensée.

Et ce livre ? La politique de l’oxymore, de Bertrand Méheust (Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte). Il est court – 160 petites pages – et ne coûte que 12 euros, un prix à peu près raisonnable. Je ne le trouve pas renversant, et j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas de dire simplement ce que je pense. Il n’est pas renversant, mais il peut utilement servir à décoincer par ci par là quelques neurones. Et quel livre d’aujourd’hui peut en dire autant ?

Je rappelle pour commencer qu’un oxymore est une contradiction dans les termes, quelque chose qui ne se peut. Méheust en cite beaucoup, un peu trop peut-être, dont ce si fameux « développement durable », qui est assurément l’un des plus beaux. L’expression, opportunément mal traduite de l’anglais, signifiait au point de départ « développement soutenable ». Je le sais parce que je le sais. Mais je le sais aussi parce que je possède le rapport dit Brundtland, dans une version québécoise qui fait autorité (Notre Avenir à Tous, Les Éditions du Fleuve, 1989).

Le développement durable dont on nous rebat les oreilles chaque jour est en fait Sustainable development. Et croyez-moi, cela change tout. Car le développement soutenable renvoie à des notions écologiques imparables. Un écosystème est ou non capable de soutenir tel ou tel usage. Il n’appartient pas à l’homme, même si celui-ci peut évidemment le détruire, ce dont il ne se prive pas. Sustainable development est une vision riche, exigeante, des relations entre l’homme et la nature. C’est d’emblée une notion problématique et incertaine, qui oblige en permanence à s’interroger. Le développement durable, lui, est devenu la tarte à la crème des innombrables tartuffes de ce monde, qui entendent faire durer le développement jusqu’à la fin de tout ce qui bouge sur terre.

Ne croyez pas ce débat philologique anodin. Il est central. Je ne sais qui a réalisé le tour de passe passe autour de l’expression Sustainable development. Je ne sais s’il a été volontaire, organisé, planifié peut-être. Il me semble que c’est possible. Dans tous les cas, on voit bien que les assassins de la vie se battent autour des mots comme s’ils en avaient – eux, et pas nous, hélas – compris toute l’importance. Voyez le mot biocarburant ! Je sais bien que certains écologistes sont fiers d’avoir à moitié imposé le mot agrocarburant, que tant de gens ne comprennent pas. Mais enfin, est-ce une victoire ? La véritable réussite aurait été de pouvoir nommer ce crime de la manière adéquate. Et il n’en est qu’une : nécrocarburant.

Autre exemple auquel je viens de m’intéresser : le sort des animaux. Lire la suite

Fête du Soleil : la cuisson Ecologique le 8 mai

Les jardins d’aujourd’hui, 30 avril 2009

Fête du Soleil : la cuisson Ecologique le 8 mai 2009

Aux Jardins d’Aujourd’hui – Rue Bougainville 33300 Bordeaux

Avec Bolivia Inti-Sud Soleil et le Centre Social Bordeaux-Nord

10H00 – 12H30 Portes ouvertes des Jardins d’Aujourd’hui

Visite du jardin / découverte de différentes techniques de jardinage et de compostage écologiques

Stand de présentation des 3 structures d’accueil : Bolivia Inti-Sud Soleil / Les Jardins d‘Aujourd’hui et le Centre Social Bordeaux-Nord

Atelier Cuisine Adultes : Découverte et pratique des différents cuiseurs écologiques (cuiseurs solaires, parabole, cuiseur à bois économe, cuiseurs thermos) – préparation de plats pour la dégustation de midi

Atelier Cuisine Enfants : Préparation d’un gâteau que sera cuit au Four Solaire (si Soleil, il y  a !!!)

A partir de 12H30 Pique-nique (que chacun aura apporté) et dégustation des plats préparés par l’atelier cuisine           

14H00 – 16H30 Atelier cuisine Adultes / Enfants Lire la suite

H1N1 : une multinationale de l’agrobusiness US dans la tourmente

bastamag.net, Esteban Eviry, le 1er mai 2009

Epidémie de grippe H1N1 : une multinationale de l’agrobusiness US dans la tourmente

L’épidémie de grippe « porcine » est peut-être due aux pratiques polluantes d’une multinationale, Smithfield, spécialisée dans la production de porcs. Depuis trois mois, les habitants du village de La Granja, au Mexique, qui vivent à proximité d’une des usines de la filiale mexicaine de Smithfield, sont massivement victimes d’infections respiratoires. En septembre 2008, une épidémie de grippe aviaire avait déjà éclaté, sans que le gouvernement mexicain ni l’OMS ne s’en émeuvent. Smithfield a déjà été lourdement condamné aux Etats-Unis pour ses pratiques polluantes.

Le petit village de La Granja, dans l’Etat de Veracruz au Mexique, est en train de devenir mondialement célèbre. Bien malgré lui. Il serait à l’origine de l’épidémie de grippe H1N1 qui fait désormais la une de nos journaux. Que s’est-il passé exactement dans cette communauté de 3000 habitants, qui fait partie de la municipalité de Perote au Mexique ? Les cas d’infections respiratoires ont commencé dès le mois de février, selon les habitants, cités par le journal mexicain La Jordana dès le 4 avril dernier. « Depuis février dernier, l’agent municipal Bertha Crisostomo Lopez a sollicité l’appui des autorités sanitaires car des dizaines de familles souffraient subitement d’affections des voies respiratoires », explique le journaliste Andres Timoteo. Entre 30% et 60 % des personnes auraient été touchées selon les sources.

Scandales sanitaires

Pour les habitants, l’origine de cette brutale épidémie ne fait aucun doute. Ils luttent depuis plusieurs années contre l’installation de l’entreprise Granjas Carroll, la filiale mexicaine de la plus grande entreprise mondiale d’élevage et de conditionnement de porc, Smithfield Foods (11,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires). Les habitants de La Granja se plaignent des pratiques de cette entreprise qui déverse à l’air libre ou dans les cours d’eau les matières fécales et organiques des porcs et laissent les charognes des porcs pourrir à l’air libre. Des pratiques pour lesquelles l’entreprise états-unienne a déjà été condamnée à une amende record de 12,6 millions de dollars par l’agence de protection de l’environnement des Etats-Unis après avoir déversé près de cinq tonnes de matière fécale en Caroline du nord et en Virginie en 1997. En août 2007, Smithfield a été obligé de détruire trois élevages de porcs (sur 33) en Roumanie, contaminés par la fièvre porcine « classique » (la multinationale compte également cinq usines de porcs en Pologne, et une de ses marques de jambon, Aoste, est diffusée en France). À La Granja, les quelques habitants qui ont tenté de s’organiser et de demander le départ de l’entreprise, voire des sanctions contre ses pratiques, ont été poursuivies pour diffamation, menacées et même condamnées à de la prison pour l’une d’entre elles. Granjas Carroll a donc pu continuer à polluer tranquillement grâce à la vigilance des autorités de l’État de Veracruz.

En mars, des cas d’infections respiratoires ont commencé à provoquer la mort de trois enfants. Face aux accusations des habitants, l’entreprise Lire la suite

Trois ans pour dire adieu à l’énergie pas chère

ouest-france.fr, Serge Poirot, le 28 avril 2009

Trois ans pour dire adieu à l’énergie pas chère

L’épuisement du pétrole est proche. Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean nous annoncent le repeuplement des campagnes, la fin des banlieues et le retour de la 2 CV !

Polytechnicien, expert en énergie, concepteur du bilan carbone et conseiller de Nicolas Hulot, Jean-Marc Jancovici lance un appel au changement urgent et radical dans C’est maintenant ! Trois ans pour sauver le monde.

Pourquoi trois ans ?

Nous avons voulu insister sur le fait qu’il faut commencer à se secouer très sérieusement. Chaque année qui passe sans qu’on prenne le problème « énergie-climat » à bras le corps se paiera très cher. Grâce à l’énergie abondante et bon marché, l’humanité a connu une phase d’expansion sans précédent. Maintenant, on va devoir passer à la caisse. Ça va nécessiter des décennies d’efforts. Il faut dire la vérité aux gens : l’augmentation indéfinie du pouvoir d’achat n’aura pas lieu. Nous allons avoir à gérer une forme de sobriété matérielle.
Vous pensez que la crise actuelle est d’abord une crise énergétique ?
C’est le premier accès de fièvre. L’économie consiste essentiellement à transformer les ressources naturelles. Or, il n’y a pas de transformation sans énergie. Le point de départ de la crise, c’est la récession due à l’explosion du prix du pétrole entre 2002 et 2008. Beaucoup pensent que tout va repartir comme en 40. Nous pensons qu’une époque nouvelle commence.
Mais le prix du pétrole est en baisse.

Oui, c’est normal : on est en récession. L’effet du prix de l’énergie sur l’économie se manifeste sur le long terme. Le prix d’un service énergétique : se déplacer, laver son linge, avoir une réaction chimique donnée, etc… a été divisé par 30 depuis 1900. Le litre d’essence à 1 € procure une énergie mille fois moins chère que le travail humain qu’il remplace. Mais il y a une limite physique : le pétrole met 50 millions d’années à se former.
Il n’y a pas que le pétrole…

Tout le monde est persuadé qu’on va être sauvés par les éoliennes et le photovoltaïque. Dans les vingt ans qui viennent, ça ne fera aucune différence. C’est de l’argent dépensé en pure perte. Quant au nucléaire, que j’aime bien, il est limité par les besoins en capitaux et en compétences. Ce sont des solutions pour le long terme. Pour la période de transition, 80 % du problème va devoir être traité par des économies. La question est : est-ce qu’on les organise ou est-ce qu’on les subit ?

Vous voulez repeupler les campagnes…

Depuis un demi-siècle, on a remplacé les agriculteurs par des tracteurs et des camions. Lire la suite

La peste porcine, dernier fléau de l’industrie de la viande

grain.org, NC, avril 2009

Un système alimentaire qui tue : La peste porcine, dernier fléau de l’industrie de la viande

Le Mexique assiste à une répétition infernale de l’histoire de la grippe aviaire asiatique, mais à une échelle encore plus tragique. Une fois de plus, la réponse officielle arrive trop tard et entachée de mensonges. Une fois de plus, l’industrie mondiale de la viande est au centre de l’histoire, s’obstinant à nier toute responsabilité, alors que le poids de l’évidence concernant son rôle ne cesse de s’accroître. Cinq ans après le début de la crise de grippe aviaire H5N1 et après cinq ans aussi d’une stratégie mondiale contre les pandémies de grippe coordonnée par l’Organisation mondiale de la santé (l’OMC ou WHO) et l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE), le monde chancelle sous les coups d’un nouveau désastre, la grippe porcine. La stratégie mondiale a échoué et doit être remplacée par un nouveau système de santé publique qui puisse inspirer confiance au public.

Ce que nous savons de la situation au Mexique, c’est que, officiellement, plus de 150 personnes sont mortes d’une nouvelle souche de grippe porcine qui est en fait un cocktail génétique de plusieurs souches de virus de grippe : grippe porcine, grippe aviaire et grippe humaine. Celle-ci a évolué en une forme qui se transmet facilement d’humain à humain et qui peut tuer des gens en parfaire santé. Nous ne savons pas exactement où ont eu lieu cette recombinaison et cette évolution, mais il semble évident qu’il faut chercher du côté des élevages industriels mexicains et américains.[1]

Cela fait des années que les experts avertissent que le développement des grandes fermes d’élevage industriel en Amérique du Nord ont créé un foyer idéal pour que puissent émerger et se répandre de nouvelles souches de grippe extrêmement virulentes. « Parce que les élevages fortement concentrés ont tendance à rassembler d’importants groupes d’animaux sur une surface réduite, ils facilitent la transmission et le mélange des virus », expliquaient des scientifiques de l’agence nationale des instituts de santé publique américaine (NIH).[2]  Trois ans plus tôt, Science Magazine avait sonné l’alarme en montrant que la taille croissante des élevages industriels  et l’usage répandu des vaccins qui y est fait accéléraient le rythme d’évolution de la grippe porcine.[3] C’est la même chose avec la grippe aviaire : l’espace surpeuplé et les conditions insalubres  qui règnent dans ces élevages permettent au virus de se recombiner et de prendre de nouvelles formes très aisément. Quand on en est à ce stade, la  centralisation inhérente à l’industrie garantit que la maladie est disséminée partout, par l’intermédiaire des matières fécales, de la nourriture animale, de l’eau ou même des bottes des ouvriers.[4] Et pourtant, si l’on en croit les centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), «  il n’existe pas de système national officiel de surveillance pour déterminer quels sont les virus les plus répandus dans la population porcine américaine.”[5] La situation est la même au Mexique.

Les communautés à l’épicentre

Ce que nous savons encore à propos de l’épidémie de grippe porcine mexicaine est que la communauté de La Gloria dans l’état de Veracruz a désespérément essayé d’obtenir une réaction des autorités face à l’étrange maladie Lire la suite

Cheval de trait : le retour ?

liberation.fr, Olivier Bertrand, le 29 avril 2009

Traction d’avant

Le tracteur avait pris le pouvoir dans la vigne. Le cheval reprend du service. Un regain qui change le rapport à la terre et au travail. Des vignerons racontent…

Cela pourrait ressembler à un chromo nostalgique. Un cheval de trait s’engage entre deux rangs de vignes, en Anjou. Derrière lui, un paysan guide sa charrue, attelée à l’animal. Le soc s’enfonce sans forcer dans une terre aérée. Des corneilles les regardent travailler, plongent dans leur sillage pour boulotter les vers de terre de ce sol vivant. Le comtois s’arrête pour un long pet molletonné. Le paysan se redresse. «Bien mon garçon.» Crache dans ses mains, reprend la charrue. «Allez Jo ! Marcher bonhomme ! Petits pas !» Cela fait dix ans qu’Olivier Cousin (49 ans) retravaille ses vignes à cheval. Sur ses six hectares à Martigné-Briand, au sud d’Angers, il participe à un vrai phénomène : le retour de la traction animale dans les vignes.

Dans la Loire, en Bourgogne, dans la vallée du Rhône ou le Languedoc, des vignerons dérouillent les charrues des grands-pères, reprennent des chevaux, délaissent le tracteur. Ce dernier avait remplacé les bêtes dans les années 1950 à 1960. A l’époque, quelques paysans avaient continué avec leurs chevaux, faute de moyens. Ceux qui reprennent aujourd’hui le font par choix. Pour soigner leurs sols, leurs vins. Et parfois leur image. Quelques grandes maisons s’y sont mises assez tôt, discrètement, comme, en Bourgogne, la romanée-conti, qui n’a guère besoin de publicité. La maison Trappet a suivi. Chez d’autres, la dimension marketing existe. On laboure à cheval pour la photo. Mais le regain vient aussi de vignerons militants, producteurs de vins naturels et soucieux de leurs sols. Le retour de la traction animale raconte l’évolution de leur rapport à la terre et au travail.

«Dans un cycle vivant»

«Avant de venir à la vigne, raconte Olivier Cousin, j’étais skipper. J’ai repris sur le domaine de mon grand-père, en 1978. On filtrait le vin, on mettait du soufre. Je remplissais des cubis, j’avais l’impression d’être pompiste. J’ai alors essayé de faire le vin que j’aimais, mais je travaillais sur un tracteur. Pendant vingt ans, j’ai fait des lignes. Je n’entendais rien, je ne voyais rien. Je m’emmerdais, j’avais mal au dos. J’étais chauffeur de tracteur.» Il a alors pris un premier cheval en 1998. Et cela aurait «redonné un sens» à son métier. Pourquoi abandonner la facilité du tracteur pour retourner suer derrière un animal ? «Un cheval, ça chie et ça pisse, répond-il. Ça nourrit la vigne, on est dans un cycle vivant. Un tracteur, ça ne perd que de l’huile.» Les vignerons expliquent aussi que les enjambeurs tassent les sols, au niveau des racines notamment. «Regardez ma terre, dit Cousin. Depuis le temps que je la travaille, c’est devenu de la mousseline.»

Dans la vallée du Rhône, la maison Chapoutier s’est remise à la traction animale au milieu des années 1990, pour une partie de ses vignes. Raymond, un ouvrier de la maison, mène le cheval et la charrue sur une quinzaine d’hectares par an. Un artisan, passionné par son travail : «Quand je passe dans une vigne qui a été travaillée par un tracteur, dit-il, je sens la différence. La terre est toute dure. Tu t’arraches les bras et tu tords tes outils.» Son plaisir est de finir une parcelle sans qu’il reste un seul brin d’herbe. Un prestataire qui s’installe dans le coin aimerait le débaucher. Il hésite. Il travaille dur, gagne mal sa vie, adore son métier.

Les vignerons vantent le silence retrouvé, les odeurs, le seul froissement de la terre qui s’ouvre, le tintement des outils sur l’attelage. «Quand je faisais du bateau, reprend Olivier Cousin, je passais des heures à regarder la mer s’ouvrir. Je retrouve cela avec le cheval : c’est très contemplatif.» Le soc a remplacé l’étrave. Le pas du cheval ralentit l’homme, l’oblige à prendre son temps, à s’adapter à la terre. La charrue se manie en souplesse, jamais en force. «Si une souche résiste, explique Olivier Cousin, le cheval s’arrête. Le tracteur hydraulique, cela ne l’arrête pas. Il viole la terre.» Le muscle épais, barbe fournie et queue-de-cheval, il a la voix de Jean Yanne et le faux cynisme de l’acteur. La marche du monde l’agace.

Un rapport de 1999 de la mission du patrimoine ethnographique du ministère de la Culture (1) confirmait le retour de la traction animale, en l’inscrivant dans une «réaction au productivisme agricole». Les vignerons qui reprennent un cheval reviennent généralement à des surfaces raisonnables, quitte à céder une partie de leurs terres. Ils cessent de s’endetter dans la course au matériel sophistiqué. Les rapports avec les collègues sont au départ distants. «Nous aussi on l’a fait, dans le temps» , entend-on souvent en Anjou. Olivier Cousin accueille régulièrement des vignerons chez lui, pour des stages d’observation. Les premières questions cherchent souvent à comparer les rendements. Quand on lui demande combien de temps il met à l’hectare avec son cheval, il répond que cela dépend combien de fois il pisse, combien de fois il va boire des coups. En moyenne, si le cheval est bien formé, la terre pas trop grasse, il faut dix heures pour travailler un hectare de vigne. Un tracteur en traite trois dans une journée. La traction animale est un mode de vie plus qu’une façon de faire du vin.

«Imbéciles et salopards»

Mark Angeli travaille depuis vingt ans sur l’appellation bonnezeaux, à Thouarcé, pas très loin de chez Cousin. Une région où Depardieu possède une centaine d’hectares, où Jean Carmet aimait boire des litrées. Maçon corse, Angeli est arrivé là voilà vingt ans. Le vin avait piètre réputation, le terroir était prometteur, les terres abordables. Une aubaine pour des aventuriers, comme ce Languedocien. Il s’est implanté, a imposé ses vins, et depuis dix ans travaille avec un cheval. «Le plaisir et le rapport à l’animal ne sont pas quantifiables», dit-il. Il écrit des textes sur les pratiques paysannes, les ravages de la chimie. «Il y a vingt ans, assène-t-il, il y avait sans doute plus d’imbéciles que de salopards pour déverser les cochonneries dans les champs. Les gens ne savaient pas. Là, on sait. Alors ceux qui continuent sont des salopards.»

Souvent militants, les pionniers de la traction animale sont de moins en moins marginaux. «On ne nous prend plus pour des hurluberlus, des post-soixante-huitards», assure Mark Angeli. Ils font des émules chez les jeunes, prennent des stagiaires, les forment, observent. Puis prêtent un hectare ou deux aux plus courageux, pour qu’ils se lancent. Ils les conseillent, présentent même leurs clients, les bons bars à vin qui achètent leurs vins. Sur ses sept hectares, Mark Angeli en cultive quatre, et en laisse trois à des jeunes avec qui il partage son cheval. «Plus vous l’utilisez, meilleur il est, dit-il. S’il ne sort pas assez, il fait la tête quand vous le remettez au travail.» A force, ils essaiment. En Touraine, une dizaine de vignerons comptent s’y mettre. Georges, un jeune gars qui faisait de l’équitation, suit une formation pour travailler dans leurs champs, à la prestation. Une tendance qui se développe. Une dizaine de prestataires gagnent déjà leur vie en Bourgogne, en louant leurs chevaux et leurs bras. Deux s’installent en ce moment dans la vallée du Rhône. Ils prennent entre 50 et 70 euros de l’heure. Les formations de cocher se multiplient aussi. On y apprend l’attelage, la bourrellerie, la maréchalerie. Choisir un cheval, le mener…

Benoît Courault a appris sur le tas. Fils d’un propriétaire d’écurie de chevaux de course, il était sommelier, est devenu vigneron en Anjou par passion. Au terme d’un parcours initiatique, il a récupéré six hectares pas trop cher, avec des lieux-dits bien exposés, peu mécanisables. Il y produit des blancs délicieux, un cidre à se rouler dedans. Puis le cheval l’a rattrapé. Toutes ses vignes sont à moins d’un kilomètre, ce qui facilite la tâche. C’est plus compliqué pour ceux qui disposent de parcelles dispersées. Ce qui explique sans doute pourquoi la Bourgogne compte de nombreux chevaux de trait. Les parcelles sont petites, les appellations ramassées.

Moins cher à amortir

Pour l’instant, Benoît travaille 1,5 hectare avec Norway. «Un jour, je ferai tout à cheval, promet-il. Cela demande une organisation. On ne tourne pas la clef comme dans un tracteur.» Il faut nourrir la bête, l’étriller, régler les outils, solutionner mille détails. Et trouver l’équipement. Il vient de mettre la main sur une «la Bulette», vieille marque de charrue. Il va la dérouiller, l’aiguiser. Il faut aussi trouver les cuirs, l’attelage. Des fabricants s’y remettent. On refait des colliers en cuir bourrés de crin. Certains en font venir, plus légers et moins chers, de chez les Amish d’Amérique du Nord, chrétiens assez spartiates qui refusent la mécanisation. On adapte aussi les outils des tracteurs, on invente de nouveaux attelages, on achète des mètres entiers de sangles de stores pour les transformer en rênes.

Reste à trouver le bon cheval. Avec la mécanisation, les Français étaient devenus hippophages. Les paysans avaient recyclé la plèbe chevaline dans les abattoirs. Les Haras nationaux ont heureusement permis de maintenir les races et la tradition du travail, aidés par les concours folkloriques dans les berceaux généalogiques des différentes races (comtois, breton, cheval de trait auxois, etc.). Dans l’idéal, un cheval est débourré à 2 ans, puis préparé pour le travail au printemps suivant. Une centaine d’heures pour lui apprendre à obéir, aller droit, d’un pas régulier.

Jean-Louis Cannelle, éleveur dans le Doubs, en vend douze à quinze par an. A des services techniques de collectivités, et surtout à des vignerons. «Sans doute parce les dégâts de vingt-cinq ans de mécanisation sont plus visibles dans les vignes», avance-t-il. Lui aussi confirme le regain en France, mais ajoute : «Il faut replacer cela dans une perspective mondiale. Tout l’Est européen, en suivant notre mauvais exemple, est en train de brader sa traction animale.» Chez lui, un cheval formé s’achète entre 5 000 et 6 000 euros. Il faut ensuite un hectare pour qu’il broute et s’ébatte, puis les coûts sont très limités. Ferrer deux fois par an, disposer de foin, d’avoine. C’est à peu près tout : ces chevaux sont rarement malades. Le coût de revient tournerait autour de 500 à 1 000 euros par an. Nettement moins qu’un tracteur à amortir.

«En fait, il ne faut plus comparer, soupire Olivier Cousin. Ce sont deux métiers qui n’ont rien à voir. Quand je travaille avec mon cheval, je travaille avec un pote, je vais à son pas. Et je ne vais plus chez le kiné.» Il crache dans ses mains, reprend la charrue. Un lièvre file sous ses pieds.

(1) «Cheval de trait : le retour ?», rapport établi en 1999 sous la direction de Bernadette Lizet, (CNRS), éco-anthropologue.

Le Titanic de l’économie carbonique

altermonde-sans-frontières.com, Yann Fiévet, le 30 avril 2009

For Le Peuple Breton, mai 2009

Le Titanic de l’économie carbonique

L’Histoire retiendra dans son œuvre d’établissement des faits aux conséquences gravissimes que le récent sommet du G20 est l’une des preuves les plus flagrantes de l’incurie actuelle des Maîtres du Monde. L’économie mondialisée est un navire démesuré aux multiples voies d’eau dont on a décidé de maintenir la route incertaine afin de sauver le plus longtemps possible les intérêts des occupants de la Première Classe. Le discours tenu aux passagers des classes subalternes n’affiche évidemment pas ce but cardinal ; on leur assure au contraire que pour sauver tout le monde il n’est qu’un seul cap à suivre. Mais, peu importent les paroles du Commandement : son attitude obstinée révèle une coupable sous-estimation du danger qui menace de dislocation le Titanic planétaire.

Ce Titanic-là est un trop vieux rafiot pour pouvoir tenir la mer démontée qui l’assaille de toute part. Il est d’un autre temps, celui où la prospérité économique provenait de l’abondance des sources d’énergie d’origine fossile. La première méprise du Commandement est de croire qu’il va pouvoir maintenir le coût de l’énergie à 5% du PIB, indicateur par ailleurs fièrement conservé comme référence de la richesse produite grâce à ce volume d’énergie. La vénération du mythe de la Croissance alors que les gisements de matières fossiles desquels elle dépend étroitement diminuent devrait imparablement apparaître absurde. Dans l’économie carbonique, produire va coûter de plus en plus cher à mesure que l’on va découvrir qu’aucune alternative crédible aux « fossiles » n’existe dans un avenir raisonnable. Ces considérations nous feraient presque oublier le désastreux bilan écologique de l’usage démentiel de ces sources d’énergie qui firent la fortune de l’ère industrielle. C’est la deuxième illusion du Commandement : croire qu’il va être possible de repeindre en vert la titanesque croissance.

L’abondance énergétique n’est pas le seul attribut de l’économie carbonique. Un autre attribut mortifère la condamne au regard de la nécessaire intelligence à (re)construire : elle s’est développée au mépris des limites qu’imposent la nature en général et le vivant en particulier. La transgression de ces limites, après avoir été longtemps prétendue inoffensive, est aujourd’hui payée au prix fort par les sociétés humaines. Les dérèglements climatiques, l’appauvrissement des sols, le dépérissement avancé de la biodiversité ou le développement exponentiel des maladies « environnementales » devraient nous imposer le réapprentissage des limites. La Croissance verte est toujours la Croissance, c’est-à-dire la poursuite du renoncement à prendre en considération impérative les limites physiques et biologiques. Les hommes devraient inventer l’économie biophysique. Cette économie « révolutionnaire » ne se préoccuperait pas seulement de connaître les limites de son emprise sur les écosystèmes, elle produirait surtout les conditions de son existence pérenne par l’équilibre des flux entre elle et la nature dans toutes ses dimensions. La Culture n’est pas supérieure à la Nature ; elles doivent marcher de front pour un dialogue permanent. Ici, la Croissance verte échouera encore : l’allègement de la domination de l’économique sur la nature ne remet pas en cause le caractère essentiel de cette domination. Adoucir le joug pour mieux le maintenir, telle est la nouvelle et dérisoire frontière offerte aux peuples par le Commandement aveugle du navire en perdition.

Le Commandement, régulièrement conforté par les analyses macro-économiques de ses nombreux conseillers, se méprend encore en ignorant superbement la contre productivité manifeste de la « société de marché ». L’archéologue américain Joseph Tainter a étudié le développement et le déclin de nombreuses civilisations pour mettre à jour les raisons communes de leurs destins fatals. Confrontées aux problèmes inhérents à leur fonctionnement, ces civilisations accroissent la complexité de celui-ci en augmentant encore les moyens qui ont permis leur développement. L’accroissement de la complexité signifie la diversification des rôles sociaux, économiques et politiques ainsi que l’essor des moyens de communication et la croissance de l’économie des services, tout cela étant soutenu par une consommation d’énergie sans cesse en augmentation. Il est incontestable qu’aujourd’hui la satisfaction sociale par habitant augmente de moins en moins vite, alors que les coûts écologiques croissent chaque jour davantage. La contre productivité globale de la société de marché est désormais palpable puisque son bénéfice net, différence entre la satisfaction sociale et les coûts conjoints de l’organisation sociale et de la crise écologique, diminue. L’effondrement de cette société interviendra quand son bénéfice net deviendra nul. Hérétique prédiction !

L’erreur majeure des économistes de la théorie orthodoxe est de raisonner exclusivement sur la combinaison de deux facteurs de production, le travail et le capital, et d’ignorer ainsi le moteur même de l’économie que constitue les matières minérales et énergétiques fournies par la nature. L’épuisement de ces richesses premières en amont de la production et les dégâts occasionnés à l’environnement naturel en aval de la consommation ne sont jamais sérieusement chiffrés économiquement. À cet égard, le développement durable, déclinaison publicitaire de la théorie économique dominante, ne résout rien. En dernière instance, c’est toujours l’économique qui l’emportera sur le social et l’environnemental. À la figure des trois cercles ne se chevauchant que sur une portion congrue, il nous faudrait substituer celle de trois cercles concentriques : le petit cercle de l’économie contenu dans celui plus large du social lui-même inscrit dans le vaste cercle de l’environnement naturel. Cela s’appelle reconstruire notre imaginaire.

À cette nécessité impérieuse, le Commandement préfère l’enthousiasme pour une prédiction minuscule érigée en chaloupe providentielle : la Chine devrait faire 8% de Croissance en 2009.