Imaginons une bio-Constitution pour servir la planète

lemonde.fr, Dominique Bourg, le 28 avril 2009

Imaginons une bio-Constitution pour servir la planète

Dominique Bourg est professeur de philosophie à l’université de Lausanne et membre du comité stratégique de la Fondation Nicolas Hulot.

Quelle que puisse être l’issue de la crise actuelle, le monde où nous entrons sera profondément différent de celui que nous quittons. Cela est acquis pour les environnementalistes, mais pas encore pour tout le monde.

L’expression « inversion des raretés » caractérise assez bien l’époque qui vient. A une population mondiale de 7 milliards d’individus – 9 au milieu du siècle – dotée d’un pouvoir d’achat et de capacités technologiques croissants, s’opposera une planète exsangue.

Il est probable que nous ne parvenions jamais à extraire plus de 100 millions de barils de pétrole par jour. A consommation constante, nous aurons épuisé au début du siècle prochain la dote fossile de l’humanité. Les réserves d’or, d’argent et de palladium s’élèvent, à consommation également constante, à une quinzaine d’années ; elles se situent entre 15 et 30 ans pour le plomb, le cuivre ou le zinc, etc. Nous provoquons la disparition de nombre d’espèces, les services écologiques que nous rendent les écosystèmes sont pour 60 % d’entre eux dégradés.

A quoi s’ajoute le changement climatique. Avec une hausse d’un degré de la température moyenne, c’est l’Ouest des Etats-Unis, du Texas au Dakota, qui pourrait redevenir ce qu’il fut il y a quelques millénaires : un immense désert de sable. Ce sont de longs épisodes de sécheresse affectant régulièrement l’Angleterre. Ce sont des ouragans touchant déjà l’Espagne qui pourraient s’étendre à la Méditerranée, etc.

On peut toujours croire que le génie humain permettra non seulement de continuer à honorer les promesses de la fête industrielle, mais de les étendre à des centaines de millions de consommateurs nouveaux.

Qu’on me permette d’en douter. Cette croyance repose sur un raisonnement par induction étroit. Certes, les exemples qui attestent de la capacité de sociétés à se sortir d’impasses ne manquent pas. Une déforestation précoce avait conduit la Londres du XIIIe siècle à se chauffer au charbon ; un ingénieur anglais avait calculé au seuil du XIXe siècle que le crottin de cheval devait atteindre à la fin du siècle le premier étage des immeubles londoniens ; les révolutions vertes successives n’ont cessé de contredire Malthus.

Ces exemples ne confirment qu’une chose : qu’il en est allé maintes fois ainsi, ce qui ne prouve nullement qu’il en ira toujours de la sorte. Le croire reviendrait à omettre trois choses. La première est qu’il existe de nombreux contre-exemples : l’abandon par les Anasazis du Chaco Canyon, la ruine de la civilisation des Mayas, la chute des établissements vikings de l’Est et de l’Ouest en terre groenlandaise, l’effondrement de la civilisation pascuane, etc.

La seconde raison est la systématique de la crise. Nous faisons face à la finitude sur quasiment tous les fronts. Enfin, les sociétés de marché modernes sont organisées pour satisfaire les désirs infinis d’un nombre d’hommes jamais égalé, et qui devrait encore croître.

Le recours à des instruments économiques comme les « politiques carbone » ne saurait à lui seul nous sauver. Ces politiques seront le vecteur de bouleversements plus profonds, touchant l’organisation même de nos sociétés. Il y a, en effet, une contradiction frontale entre le cahier des charges hérité de la philosophie du contrat, selon lequel il convient de permettre à chacun de produire et de consommer le plus possible, et la sauvegarde de ces nouveaux biens publics que sont la stabilité du climat ou l’intégrité des services écologiques.

C’est un nouvel équilibre entre les droits de l’individu et ce qui conditionne leur exercice, les biens publics, qu’il va falloir inventer. La démocratie à venir devra être aussi différente de la présente que la démocratie moderne le fut de la démocratie grecque. Ce n’est pas simplement le nombre des citoyens qui les séparait, mais surtout la conception du monde. Le cosmos antique bornait les désirs et les possibilités d’action des citoyens ; l’ordre hiérarchique du cosmos, divisé en monde céleste inaccessible et monde sublunaire, leur paraissait intangible.

La démocratie moderne est en revanche inséparable des possibilités en apparence infinies de la puissance des technologies et du marché ; l’action humaine y est appelée à transgresser toutes limites. La démocratie à venir devra en revanche accorder cette même puissance à un monde fini, bondé et fragile, où la consommation de chacun conditionne autant les conditions physiques du bien-être de tous que le sens même de l’aventure humaine.

Une liberté qu’aucun principe ne semble pouvoir borner, permet à chacun de contribuer à l’épuisement de la biosphère ; elle permettra demain, grâce aux anthropotechniques, de contribuer à la création d’espèces humaines nouvelles, voire d’un genre post-humain.

Pour éviter ces dérives, il va nous falloir apprendre à borner le pouvoir des individus par un autre pouvoir, collectif, qui devra agir en son nom propre, sans se défausser derrière quelque mécanisme anonyme de marché, impuissant en l’occurrence à imposer quelque limite.

Même si la préservation de la biosphère et la conservation du substrat biologique de l’humanité lestent de réalité un intérêt général tombé en déshérence, les mécanismes institutionnels propres à les soutenir restent à inventer. Il serait possible d’imaginer une forme de bicamérisme avec une chambre haute destinée à légiférer exclusivement au sujet des grands enjeux de cette biopolitique d’un nouveau genre.

Il serait également imaginable de jouer sur la dualité de la tête de l’exécutif pour transformer le président de la République en garant du long terme. Les liens entre les modalités participatives de démocratie et le savoir pourraient ouvrir à ces dernières un nouvel espace. Toute la difficulté est que ces enjeux de long terme, à l’instar du climat, exigent des décisions quasi immédiates.

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