Borloo : « Soit vous faites bouger tout le monde, soit ça se terminera mal »

terra-economica.info, Bertrand Desprez, David Solon, Simon Barthélémy, le 27 avril 2009

Jean-Louis Borloo : « Soit vous faites bouger tout le monde, soit ça se terminera mal »

Mettez dans une même pièce un ministre de l’Ecologie, Jean-Louis Borloo, un scientifique de renommée internationale, Jean Jouzel, et un économiste spécialiste du climat, Stéphane Hallegatte. Vous obtiendrez un débat engagé et réchauffant. Morceaux choisis.

Les dernières études indiquent que les pires scénarios climatiques sont en train de se réaliser. Qu’en est-il ?

Jean Jouzel : Les choses sont claires. Pour limiter l’élévation des températures à 2° par rapport à 2000, il nous faut diviser nos émissions de gaz à effet de serre par 3 d’ici à 2050. En les divisant par 2, nous n’avons aucune chance d’y parvenir. Pour cela, nos émissions doivent décroître dès 2015, c’est-à-dire immédiatement, alors qu’elles n’ont jamais augmenté aussi rapidement. Toute la question est de savoir si nos sociétés, nos politiques sont disposés, dès aujourd’hui, à prendre les mesures qui s’imposent.

Stéphane Hallegatte : Jean Jouzel parle d’action immédiate. Il a raison. C’est en effet très paradoxal d’envisager que nous sommes face à des phénomènes climatiques qui vont s’étendre sur plusieurs siècles, mais que la nature et l’ampleur de ces phénomènes vont se décider dans les deux ou trois années à venir. C’est pour cette raison que l’enjeu de la conférence sur le climat de Copenhague, en décembre prochain, est gigantesque. Rater cette échéance aurait une incidence forte sur le très long terme.

Le seuil de danger, soit 2° d’augmentation des températures, risque d’être atteint. Comment l’éviter ?

J.J. : Je ne veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure mais, même si nous parvenons à stabiliser la température à + 2°, cela ne garantit aucunement un monde calme. Il faut suivre les recommandations de mon confrère James Hansen, de la Nasa, qui n’est pas optimiste. Il part des objectifs européens de réduction des niveaux de concentration de CO2 dans l’atmosphère. Notre continent s’est fixé un niveau ambitieux de 550 particules par million [ppm]. Problème : il est insoutenable ! Et plus inquiétant encore : atteindre 450 ppm – ce qui suppose un effort très soutenu – n’empêcherait ni la disparition des glaces de la planète ni l’élévation très sensible du niveau des mers. Hansen conclut donc qu’il n’y a pas d’autre choix que de se limiter à 350 ppm si l’on veut conserver notre climat dans l’état où il se trouve aujourd’hui. Or nous en sommes déjà à 380 ppm.

S.H. : 450 ppm, ce serait déjà pas mal.

Cet objectif de 350 ppm est-il envisageable ? Ce chiffre est-il compréhensible pour le grand public ?

J.J. : Non, c’est dur. Communiquer sur la nécessité de diminuer la quantité de gaz carbonique dans l’atmosphère, cela signifie stopper toutes les centrales à charbon immédiatement, replanter massivement des arbres… Techniquement, pourquoi pas dans l’absolu. C’est, en revanche, plus difficile de communiquer là-dessus.

Jean-Louis Borloo : Ce dont je suis certain, c’est qu’il faut dire à tous que c’est faisable, que c’est le progrès et que ce n’est nullement un retour en arrière. D’où vient cette problématique du changement climatique ? D’un fondement économique qui a lui-même un fondement énergétique qui n’est pas indispensable, ni vital. Nous sommes en train de vivre une parenthèse extraordinaire. Et dans l’histoire de l’humanité, cette parenthèse sera considérée comme la parenthèse du tandem pétrole-charbon, dominé par le pétrole. C’est une anomalie. Tout le monde peut bien comprendre qu’une fraise qui parcourt 10 000 km n’est pas une absolue nécessité pour l’humanité. De même que d’avoir de la mobilité quasi exclusivement par des moteurs thermiques n’est pas une fatalité. En fait, ce qu’il faut avoir en tête, c’est bien que l’atmosphère est une ressource en péril comme les autres, comme la ressource halieutique, comme les terres arables. Dans tous les cas de figure, le changement fondamental de notre économie est incontournable et la grande difficulté est de se persuader que l’on est capable de mener avec succès cette mutation. Dans le même temps, il faut démontrer que cette mutation, ce n’est ni la crise sociale ni la crise énergétique ni la crise économique ni la crise de l’urbanisme, mais bien une transition vers une société plus responsable pour améliorer notre qualité de vie.

Ne regrettez-vous pas que le travail des scientifiques ne soit publié que ponctuellement, notamment ceux du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) ?

J.-L.B. : Non. Je regarde les avancées positives. Et je vois deux moyens d’aller de l’avant. D’abord grâce à la création – l’année prochaine je l’espère –, d’un Giec de la biodiversité. Et puis par l’analyse de la méthode. Je m’explique. J’étais aux Etats-Unis il y a quelques semaines. J’y ai rencontré toute l’équipe d’Obama. J’y ai entendu les mêmes résistances qu’au sein du groupe de travail sur le changement climatique que tu présidais, Jean [Jouzel], pendant le Grenelle. A savoir, comment va-t-on faire comprendre l’urgence et les contraintes aux salariés du Wisconsin ou du Minnesota ? Comment peut-on s’extraire de la concurrence chinoise ?… Ce que je veux dire, c’est que ce changement de paradigme est tel qu’il ne peut se concrétiser qu’avec la société toute entière. Avec les scientifiques bien sûr, mais aussi avec les syndicats, les fédérations professionnelles, les villes, les agriculteurs et les pêcheurs, les consommateurs. Soit vous mettez toute la société en mouvement et vous réconciliez le progrès et le futur, soit vous échouez. Ou bien vous faites bouger tout le monde en même temps et vous pouvez aller à une vitesse folle, ou vous n’y parvenez pas et tout cela se terminera mal pour la planète.

On a tout de même le sentiment que l’on ne va pas à une vitesse folle.

J.-L.B. : Ça dépend où. Le problème, c’est d’inverser les tendances. Si l’on arrive à Copenhague et que les Américains, qui émettent deux fois plus qu’un Européen, nous disent qu’ils vont faire deux fois plus de réduction que l’Europe et que, de plus, nos amis chinois sont sur une asymptote, je vous garantis que nous aurons inversé le modèle et qu’en 2020-2050, nous serons allés extrêmement vite.

J.J. : Mais, Jean-Louis, tout de même, le discours d’Obama manque d’ambition : 20% d’émissions en moins par rapport à 2005 ! Au mieux, les Américains vont revenir à leur niveau des années 1990.

J.-L.B : Le nœud de la question est effectivement nord-américain. Quand l’Europe, qui émet deux fois moins de CO2 que l’Amérique du Nord, dit qu’elle va réduire ses émissions de 30%, les Etats-Unis doivent forcément s’engager plus. Je n’ai pas dit deux fois plus. J’en reviens donc à ce que je disais. Les Nord-Américains n’ont pas de problème de volonté, ils doivent mettre maintenant en place une méthode. Je suis heureux que les Etats-Unis, comme le souligne Obama, souhaitent prendre la tête de la croisade pour le climat. Parfait. Je leur dis « Bienvenue à bord ». Mais ça ne se fera pas en revenant à un niveau d’émissions comparable à celui des années 1990, ce qui a l’air d’être à ce jour leur position.

La multicrise que nous traversons n’est-elle pas une opportunité pour la résolution du changement climatique ?

J.J. : Personnellement, j’aurais aimé que le plan de relance soit plus vert.

S.H. : Je pense que c’est une occasion perdue car, lorsqu’on met en place un plan de relance, on doit dépenser de l’argent vite et on veut le dépenser d’abord sur les secteurs qui souffrent. Prenons les transports en commun. On finance des études, certes, mais on aimerait bien donner du travail salarié à des ouvriers très vite sur ces chantiers alors que les études ne sont pas abouties. C’est donc impossible. Ces sommes investies ne sont pas perdues, bien entendu. Mais aller au-delà, cela revient à mettre en place, non pas un plan de relance, mais un plan de réorientation de l’économie.

J.-L.B. : La France a voté, financé, « fiscalisé » un plan de 442 milliards d’euros ! Ce vaste plan comprend de nouvelles lignes tramways et de trains à grande vitesse, des travaux d’isolation thermique, des investissements dans les énergies renouvelables… En matière de croissance verte, la France met en place le plus grand programme d’investissements rapporté à la taille du pays. Il faut bien en prendre conscience ! Si nous – je parle des pays industrialisés – ne réussissons pas à faire cette mutation économique, technologique et comportementale, aucun pays dans le monde n’y parviendra.

Mais comment convaincre tout le monde ?

J.-L.B. : Regardez l’Afrique. Voici un continent « victime » qui doit participer à la solution globale. L’Afrique peut nous aider à créer un consensus mondial. Et je suis très favorable à l’idée que, dans les quotas d’émissions européens, il y ait une partie qui soit affectée au développement des énergies renouvelables sur le continent africain. Je vous rappelle qu’un quart seulement des Africains ont accès à des énergies primaires et que cela impacte directement leur autonomie alimentaire et obère leur développement. Je souhaite un accord avec l’Afrique avant Copenhague.

J.J. : Attention. Qui dit accord pour Copenhague dit accord ambitieux !

J.-L.B. : Il n’y aura pas d’accord à Copenhague si les Etats-Unis ne s’engagent pas très au-delà de ce qui semble être leur position aujourd’hui. Or, s’ils sont de bonne foi, ils doutent de leur capacité de réussite. Quand on a décroché l’accord sur le paquet climat énergie à 27, nous étions tous de bonne foi ! Nous sommes allés voir chaque pays pour que chacun avance vers sa propre mutation. La Pologne, sur sa performance énergétique, l’Allemagne et sa transition compliquée sur le plan industriel, la République tchèque et son corridor de camions… En fait, comment financer la transition : chaque point faible doit devenir un point fort. Cette recette doit être appliquée aux Etats-Unis. Là-bas, un programme qui ne s’appuierait pas sur les syndicats, sur les grandes organisations professionnelles et qui ne se ferait pas en analysant la situation de chaque Etat, aurait du mal à réussir. Cela signifierait que la première puissance du monde est dans l’incapacité de faire mieux que revenir à ses émissions de 1990. Je ne peux l’imaginer de ce pays, avec la qualité de ses universités et ce nouveau discours politique.

Les moyens de la recherche sont-ils à la hauteur de l’enjeu ?

S.H. : Nous sommes sur des domaines tout nouveaux. Personne ne travaillait sur le changement climatique et ses impacts il y a trente ans. Or, nous avons une demande du politique, des entreprises et du grand public gigantesque. Nous avons beaucoup de mal à répondre à cette demande. Car nous manquons de gens formés, d’infrastructures. Tout ce temps consacré pour l’extérieur nous détourne de la recherche fondamentale en laboratoire.

J.J. : Nous souffrons de deux choses. D’abord, du manque de soutien de base des laboratoires – on a de l’argent pour payer de l’électricité mais plus pour faire de la recherche – et ensuite de la diminution du nombre de postes.

Faut-il encourager le piégeage-stockage du CO2 ?

S.H. : Il ne faut négliger aucune piste scientifique. Il faut mettre les financements sur le maximum de projets et de secteurs, quitte parfois à s’apercevoir que ces essais ne conduisent à rien de fructueux. Ne fermons aucune porte, recherchons ce foisonnement d’idées qui nous conduiront, je le souhaite, à des bouts de solutions.

Comment financer l’action ?

S.H. : Il existe plusieurs « voies » de financement. L’une est fondée sur les marchés carbone, avec des mécanismes de type « développement propre » déjà mis en place dans le protocole de Kyoto, mais qui ont montré leurs limites, ou utiliser le revenu de la mise aux enchères des permis d’émissions européens. On peut aussi imaginer des mécanismes plus directs, via des contributions des pays riches vers des fonds internationaux, qui seraient utilisés pour financer des projets dans les pays pauvres. Plusieurs propositions sont sur la table. Mais les négociations n’avanceront maintenant que lorsque les pays riches – et notamment l’Europe – diront ce à quoi ils sont prêts, à la fois en terme de mécanismes – taxe ou marché – et de montants.

Une contribution énergie-climat mondiale est-elle possible ?

J.-L.B. : Méfions-nous des mots. C’est piégeant. Si un dirigeant européen dit ce genre de choses, on va vite entendre qu’il s’agit d’ajouter une taxe internationale. Je ne veux pas créer d’inquiétudes supplémentaires. Néanmoins, nous réfléchissons à un signal prix. Et l’important est d’aller rapidement vers un prix écologique des produits.

Quand ?

J.-L.B. : Dans les cinq ans. Je suis convaincu qu’un morceau de bois que vous achetez et qui est issu, au choix d’une forêt dévastée, ou bien gérée durablement, ne peut pas avoir le même prix. Le principe du bonus écologique est donc toujours et plus que jamais d’actualité.

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JEAN-LOUIS BORLOO EN 3 DATES

1980 Avocat au barreau de Paris

1993 Député du Nord

2007 Ministre d’Etat de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement durable et de l’Aménagement du territoire

JEAN JOUZEL EN 4 DATES

1974 Ingénieur au laboratoire de géochimie au CEA Saclay

1994 Représentant français au sein du Giec

2001 Directeur de l’Institut Pierre Simon Laplace des sciences de l’environnement

2002 Médaille d’or du CNRS

STEPHANE HALLEGATTE EN 3 DATES

2000 Entre chez Météo-France

2007 Membre de la délégation française qui approuve le 4e rapport du Giec

2008 Membre de la délégation française aux négociations sur le changement climatique de Poznan (Pologne).

 

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