Apprendre de la crise

ledevoir.com, Gil Courtemanche, le 26 avril 2009

Apprendre de la crise

Le doute et l’incertitude sont les clés de la remise en question des dogmes et des habitudes.

La sagesse populaire raconte que c’est en temps de crise qu’on apprend, qu’on se réévalue, qu’on remet les choses en question. Cela s’applique autant aux difficultés personnelles qu’aux bouleversements collectifs. Pour que cela se produise, il faut qu’existe, autant dans le comportement collectif que dans l’individuel, un minimum de doute et d’incertitude à l’égard des comportements passés. 

Nous sommes aux prises actuellement avec deux crises. La plus ancienne est celle du réchauffement climatique, de la dégradation permanente et constante de notre environnement. La seconde est la crise économique mondiale.

Notre dépendance au développement et à la croissance, deux mots qui résument toute la pensée politique et économique des dernières décennies, a fait en sorte que nous avons pris note de la crise écologique mais que, malgré les Kyoto de toutes sortes, nous l’avons inscrite dans nos objectifs futurs. Nous avons encore le temps. Laissons la prospérité résoudre plus tard la crise de la planète. De cette crise n’est née nulle remise en question des modèles de développement. Seulement des injonctions et curieusement des débuts de changement de comportement individuel dans les sociétés riches. Le discours écologiste a plus de prise sur le citoyen que sur le gouvernement.

Par contre, la crise économique a mobilisé les gouvernements de toute la planète. Ils se sont mis à la planche à billets comme si la planète était menacée de mort. Sauver le système financier leur a paru une tâche plus urgente que la sauvegarde de notre Terre. En fait, il s’agissait de sauver le système, pas de le réformer, pas de le changer. Et il ne s’agissait surtout pas de nous sauver.

Depuis quelque temps, crise financière et crise écologique obligent, je regarde la provenance des produits que j’achète.

Cette semaine, j’avais envie de fraises et normalement, dans cette saison triste, elles viennent de Californie ou du Mexique, dures et moroses. Elles s’affichaient à 2,99 $ pour une vingtaine de fraises. À côté, comme un miracle, une barquette qui ne contenait qu’une dizaine de fraises. Ferme Paul Legault, Sherrington, produit du Québec, 3,99 $. Je pris les deux. La fraise Driscoll n’avait aucun goût. De l’eau aromatisée à la fraise. Celle de M. Legault me ravit.

Je venais de résoudre les deux crises. J’exagère, mais voilà quand même une piste de réflexion sur laquelle les gouvernements ne s’engagent pas beaucoup. La fraise Driscoll a fait 4000 kilomètres dans des camions qui crachent des gaz à effet de serre, des camions américains qui ne paient pas d’impôts ici. La fraise Legault a fait 50 kilomètres. Les employés de la ferme paient des impôts, l’entreprise aussi. Au bout du compte, je ne crois pas que le prix final pour la fraise locale soit plus élevé pour la collectivité. Et le produit est meilleur.
Les gouvernements nous expliquent que la crise est mondiale pour expliquer leur incapacité de réagir localement. Ils ont raison, mais ils ont tort. La crise est mondiale parce qu’ils ont laissé se produire cette mondialisation incontrôlée des flux financiers et des échanges commerciaux. Ils ne peuvent réagir localement parce qu’ils souhaitent sauver le système qui les a menés à la crise.

Quels sont les secrets de la fraise Legault ? La proximité et la qualité, la création locale d’emplois qui ne sont pas influencés par la situation mondiale. La fraise de Sherrington ne fait pas partie du circuit qui pourrit nos vies et nos perspectives d’emploi.

Il y a moyen de se retirer partiellement de la mondialisation, de ce cancer financier qui a entraîné la chute de l’économie réelle et des citoyens ordinaires. Si l’adage que je citais est vrai, l’occasion est belle d’y réfléchir. L’autarcie et le protectionnisme sont des mots maudits maintenant. Je ne sais pas pourquoi, sinon pour ne pas offenser les libres-échangistes qui nous ont menés dans ce cul-de-sac. S’affranchir de la mondialisation, c’est trouver les moyens de créer des richesses locales dont l’évolution n’est pas menacée par les flux mondiaux des Bourses et des spéculateurs. Appelons cela une économie de proximité, centrée sur les gens et leurs besoins vitaux, pas sur des objectifs de croissance globaux. Investir dans l’économie sociale, dans le logement social, dans l’initiative locale, encourager plutôt que décourager nos fromagers, nos producteurs biologiques, faciliter les flux commerciaux dans les régions. Personne dans ce gouvernement ne profite de la crise pour réfléchir. Ils répondent avec du béton, du béton et du béton. Ils nous font une autoroute et une autre autoroute et nous parlent de développement. Ils confondent développement économique et développement de la société. Nous le savons, seuls ceux qui développent s’enrichissent. Nous venons de vivre vingt ans de croissance et seuls les plus riches se sont enrichis. Vingt ans de mondialisation qui tuent maintenant les régions au nom du développement. Mais, comme le souligne le journaliste Hervé Kempf du Monde, les sociétés occidentales sont assez développées et suffisamment riches. Pas besoin de «plan Nord», le grand projet de Jean Charest, pour devenir plus riches. Nous sommes assez riches. Reste à trouver les moyens collectifs de répartir la richesse locale et de se protéger ainsi contre la crise. Apprendre de la crise. Nous n’avons rien appris. Nous persistons dans l’aveuglement de la croissance et du développement qui nous ont plongés dans cet abîme.

 

 

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