DD et commerce équitable : mauvais mixage de poncifs

novopress.info, Claude Timmerman, le 18 Avril 2009     

Développement durable et commerce équitable : mauvais mixage de poncifs

C’est un véritable brûlot – le premier d’une série – que nous livre ici, spécialiste du monde agricole, diplômé de l’ENS, agrégé de l’Université, docteur ès-sciences et que l’on a pu entendre à différentes reprises sur Novopress (notamment sur la soumission de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments au lobby des semenciers du maïs génétiquement modifié, ou encore sur la pêche) ! Une charge au vitriol contre les poncifs de l’ « écologiquement correct » à forte valeur ajoutée qui risque fort de faire grincer quelques dents et de susciter nombre de réactions… Attention, comme dirait Bernard Blier dans Les tontons flingueurs : « c’est du brutal ! »

Le terme « écologie » fut inventé en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel, bien que Henry David Thoreau l’ait peut-être inventé dès 1852. Il semble avoir été utilisé pour la première fois en français vers 1874. Dans son ouvrage Morphologie générale des organismes, Haeckel désignait en ces termes: « (…) la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence. » Autrement dit, l’écologie est la science des interactions des divers individus et des diverses espèces entre elles à l’intérieur d’un même milieu (biotope) et par extension à la biosphère toute entière. Au niveau humain, elle analyse l’état de compétiteur de l’individu parmi les autres espèces animales ou végétales et considère l’homme comme une des composantes naturelles du milieu et non pas comme le prédateur dominant naturel. Elle s’oppose en cela aux conceptions religieuses monothéistes issues de la Genèse qui place, pour les juifs les musulmans et les chrétiens, l’homme au sommet d’une création qui n’est là que pour qu’il s’en serve.

L’écologie sociale – théorie philosophique, sociale et politique, mise sur pied par l’américain Murray Bookchin (1921-2006) dans les années soixante – montre les problèmes écologiques comme découlant principalement de problèmes sociaux, notamment des différentes formes de hiérarchies et de dominations, et cherche à les régler à travers le modèle d’une société adaptée au développement humain et à la biosphère. Dans cette optique, la place de l’homme se conçoit dans une harmonie de développement garantissant la pérennité des autres espèces au milieu desquelles il s’épanouit en s’efforçant d’avoir un minimum d’impact négatif sur le biotope.

L’écologie politique cherche à développer la prise de conscience de l’empreinte de l’être humain sur son milieu, y compris dans ses aspects politiques, sociaux, et sociétaux : le terme est apparu dans les années 1970, par opposition à certains mouvements “écologistes” qui avaient tendance à ne pas inclure ces aspects dans leur réflexion. Il s’agissait de remettre en question l’interaction entre l’être humain et son environnement, y compris dans les programmes politiques. C’est aussi un mouvement social pour transformer la société, dans un sens plus conforme à une vision écologique (globale, intégrant les générations ultérieures) des réalités. Plus qu’une politique, on peut la considérer comme une éthique, aspirant à une plus grande harmonie, autonomie, solidarité, efficacité et responsabilité. C’est une théorie radicale basée sur le communalisme qui s’oppose au système capitaliste actuel de production et de consommation. Elle vise la mise en place d’une société morale, décentralisée, solidaire, guidée par la raison. On comprend dans ses conditions que l’écologie figure à l’extrême gauche de l’échiquier politique et apparaisse depuis trente ans comme doctrine politique de substitution au marxisme agonisant…

Voyons maintenant comment s’entend le développement durable : publié en 1987 par la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement, le rapport « Notre Avenir à Tous , nommé rapport Bruntland – nom de la présidente de la commission, la Norvégienne Gro Harlem Brundtland – définit ainsi la politique nécessaire pour parvenir à un « développement durable » : « Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion :

– le concept de « besoins », et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d’accorder la plus grande priorité,
– l’idée des limitations que l’état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l’environnement à répondre aux besoins actuels et à venir.»

On le voit tout de suite, cette conception replace l’homme en position d’exploitant, pour ne pas dire d’exploiteur, du milieu naturel planétaire qu’il n’est contraint de respecter que dans la seule mesure où une activité humaine donnée, développée ce jour, serait susceptible d’apparaître préjudiciable au développement ultérieur de l’humanité.

Le développement durable apparaît ainsi comme l’adversaire, l’opposant farouche, des conceptions écologiques. Tout naturellement ce concept va trouver politiquement sa place à droite et fait aujourd’hui les beaux jours « environnementaux » de la politique libérale. Associer « écologie et « développement durable » procède de l’oxymore, de l’escroquerie intellectuelle. C’est digne donc d’un ministère, et c’est bien le cas !

L’exemple des biocarburants illustre parfaitement cette antinomie. Du pont de vue écologique, le développement des biocarburants est un non-sens total et un cataclysme irrémédiable : on rase la forêt primaire au Brésil ou à Bornéo, au mépris des espèces qu’elle renferme et des découvertes qu’elle pourrait permettre, pour y cultiver des palmiers ou des céréales – à grand renfort de pesticides et d’engrais chimiques – afin de fournir des produits de substitution au pétrole dont les ressources tendent à s’épuiser.

Du point de vue du développement durable, la fourniture de biocarburants est la meilleure formule trouvée à ce jour pour ne pas gêner le développement des activités humaines qui risquent de pâtir d’un manque chronique d’énergie pétrolière ! On applaudit à deux mains à cette nouvelle activité et on se fout totalement du sort des indiens d’Amazonie, des naturels de Bornéo, des tapirs ou des orangs-outangs…

Pour l’écologie, la solution procède d’abord de la recherche de la limitation des gaspillages et des transports pour atténuer l’impact des carburants consommés sur l’environnement, alors que pour le développement durable, la solution est dans la recherche de moyens de substitution permettant de maintenir le modèle capitaliste de consommation tel quel, que soit le prix à payer par la nature, tant que la réaction prévisible du milieu naturel (dans l’état actuel des connaissances) ne sera pas de nature à s’opposer à ce modèle. D’une façon générale, l’écologie inscrit l’homme en tant que partenaire du milieu naturel – quitte à restreindre un peu ses activités pour mieux le gérer et le respecter, alors que le développement durable l’envisage comme son simple exploiteur qui en module l’exploitation.

La confrontation de ces deux conceptions montre quelles sont totalement opposées voire incompatibles, malgré les efforts de propagande – pardon de communication – faits par le ministère ad hoc lors de la grotesque « semaine du développement durable » que l’on vient de nous imposer. La publicité, qui génère tant de profits que monsieur Ségala, selon ses dires, collectionne les Rolex depuis qu’il a cinquante ans, n’est pas avare en slogans lénifiants : tout à l’antenne est devenu biodégradable et tout devient ou doit devenir « bon-pour-la-planète »…

Evidemment, il y a parfois des petits grains de sable dans la machine à rouler le gogo dans la farine, mais avec un peu de désinformation on arrive toujours à ses fins médiatiques… L’affaire des ampoules à basse consommation est particulièrement édifiante. Il est d’abord bien connu que l’électricité est par excellence l’énergie propre. Rien n’est plus faux ! L’électricité est une énergie de transformation qui consomme elle-même infiniment d’énergie pour être produite, car il faut bien la produire avant de l’utiliser. Or, la demande est croissante et la plus grande partie de l’électricité est aujourd’hui produite par des centrales thermiques, non plus au fuel mais, renouveau surprenant, de plus en plus au charbon, qui rejettent dans l’atmosphère non seulement des masses colossales de dioxyde de carbone responsable majoritaire de l’effet de serre, mais également des tonnes d’oxydes de soufre responsables des pluies acides, sans parler des particules fines en suspension dans l’air et accessoirement comme dans le cas de toute combustion organique la formation et la dissémination de dioxines…L’électricité thermique est la forme d’énergie la plus sale et la plus polluante que nous utilisons !

De ce point de vue, la voiture électrique est simplement un non sens : si elle supprime les rejets des moteurs thermiques en milieu urbain (ce qui arrange typiquement les affaires du développement durable citadin), elle induit par la production de l’électricité qu’elle consomme plus de rejets toxiques que ceux produits par le moteur thermique qui propulserait le véhicule toutes choses égales par ailleurs. En fait, on délocalise la pollution mais on ne la supprime pas.

Cela illustre parfaitement l’hypocrisie du développement durable : déplacer la pollution du monde industriel vers les pays les moins développés.

L’ampoule basse consommation limite la quantité d’électricité dépensée, notamment par effet Joule, dans les ampoules à incandescence : c’est très bien. L’ennui, outre qu’elle coûte au moins cinq fois plus cher, c’est qu’elle utilise les propriétés de l’ionisation lumineuse de certains métaux lourds, notamment du mercure. Autrement dit, après avoir enquiquiné le monde dentaire avec la suppression des amalgames dans les plombages, après avoir fait la chasse au mercure des thermomètres avec des procédés inquisitoriaux, on va maintenant couvrir la planète de vapeur de mercure… Ajoutons à cela que ces ampoules demandent un certain temps de refroidissement pour se rallumer, autrement dit, c’est impraticable en tant que tel pour des lieux de passage, minuteries, etc. Enfin, aucune usine de fabrication d’ampoules n’est prévue en Europe de l’Ouest. Là encore on délocalise la pollution de production : le Tiers Monde et la Chine, à qui on va donner ainsi du travail, peuvent bien patauger dans le mercure, non ?

Nous, on pourra durablement militer pour limiter la production d’électricité consacrée à l’éclairage… Peut être même, si on se débrouille bien, qu’on gagnera des sous en traitant ces pauvres enfants empoisonnés grâce à nous au mercure, aux Indes, en Chine ou ailleurs… On devrait demander à Kouchner, même si ce n’est pas au Gabon, il aura sûrement des idées !

C’est bien là que la recommandation du développement durable sur « les besoins essentiels des plus démunis » prend tout son sel. Et s’affiche avec un total cynisme. Car, pour donner du travail et des revenus aux plus démunis, « on » ne manque pas d’idées…Et évidemment, vu l’urgence et la variété des besoins, ces pauvres nécessiteux (au sens étymologique du terme) sont moins regardants quant aux conditions de travail, aux risques encourus, etc. Un vrai bonheur ! C’est comme cela qu’on essaye de faire démanteler un Clémenceau bourré d’amiante, en plein air, aux Indes, ou que l’on balance une cargaison de fûts de déchets toxiques en Côte d’Ivoire dans des décharges sauvages…Bon, dans ces deux cas là, le coup a loupé, mais combien ont réussi, juste pour permettre à un petit décideur de récupérer de quoi s’acheter une nouvelle Rolex ? Les grands décideurs, eux, en sont déjà à la Ferrari et à construire la nouvelle piscine dans leur villa de Marbella… Au Kenya, on fait cultiver des roses et des haricots verts, ce qui permet aux autochtones, pour des revenus dérisoires, de voir polluer durablement leur sol en intrants chimiques de toutes sortes et de voir assécher dangereusement des nappes phréatiques mises à contribution pour une irrigation déraisonnable, pas même employée pour la satisfaction des besoins alimentaires locaux…

A ces concepts, ô combien altruistes, il convient donc d’ajouter le commerce équitable. Une tarte à la crème aussi belle que l’agriculture raisonnée. « Le commerce équitable est un partenariat commercial et un mouvement social qui vise à l’amélioration du droit et des conditions de commerce des travailleurs marginalisés, en particulier dans le cadre des échanges internationaux Nord-Sud. Il concerne tout particulièrement la paysannerie dans son ensemble (production vivrière, matières premières, artisanat). »

Ceci est bel et bon à condition, évidemment, que le produit récolté et vendu « un peu plus cher » corresponde aux attentes du client. Or, du paysan malgache ou guatémaltèque aux rayons d’une grande surface européenne, l’approche d’obtention du produit envisagé n’est pas forcément la même: on contraint donc l’intéressé à produire « équitablement » ce que souhaitent les distributeurs européens et surtout, comme ils le souhaitent. Vive les intrants chimiques, l’appauvrissement des terres et l’érosion des sols ! On contribue donc ainsi à généraliser auprès de populations encore innocentes, des modes de culture génératrices de pollutions qu’elles ignoraient…Le tout avec l’encadrement, la bénédiction et la propagande d’un paquet d’ONG dont les budgets ne sont pas forcément inconnus des trusts chimiques agro-alimentaires. Mais à cela personne, non personne, ne prêtera attention : ces nécessiteux du Tiers Monde, on les initie à la démocratie et aux « droidelomes » ! Merveilleux ! Et puis, on interdit le travail des enfants ! C’est pas formidable ça, non ? Il est vrai aussi qu’à juger sans faire attention, on ne les arrache pas seulement au travail, ces malheureux enfants, on les arrache aussi parfois…à leur seul moyen de subsistance. Mais qu’importe, c’est le geste qui compte! Mieux vaut voir un petit Pakistanais mort de faim sur un trottoir, que vivant – enchaîné à un métier, obligé de tisser douze heures par jour une copie de tapis persan qui sera vendue comme authentique par un Juif Syrien ou un Arménien dans les souks du Caire – à moins qu’il ne soit forcé de coudre des ballons de fouteballe qui finiront au stade de France sous le pied d’un joueur métis milliardaire (pléonasme) descendant d’esclave antillais…Cinglante ironie de l’histoire.

Bref, le commerce équitable, cela fait bien pleurer dans les chaumières, mais ce n’est pas d’une efficacité sociale tiers mondialiste garantie. Mais le con-sot-mateur européen peu averti marche à fond ! On pourrait d’ailleurs commencer par l’appliquer chez nous, ce fameux commerce équitable, mais là, c’est curieux, personne n’y pense. Pourtant, les producteurs de porc ou de salade (pour ne citer qu’eux) aimeraient bien aussi que les revenus soient équitablement répartis et que les 700 % de bénéfice réalisés parfois sur des produits qu’eux-mêmes vendent à perte, leur profitent un peu… Et puis, si ces producteurs gagnaient mieux leur vie, cela éviterait au contribuable de se voir saigné pour les entretenir à coups de subventions, comme c’est le cas aujourd’hui puisque leurs productions ne sont pas « rentables ». Eh oui, le consommateur se fait ainsi avoir deux fois : une première fois en tant que client, par les grandes surfaces qui jouissent d’un monopole de distribution et pratiquent des prix astronomiques, et une seconde fois comme contribuable, à cause des subventions agricoles fiscalement perçues avant d’être redistribuées. C’est vrai que le système est bien rodé et pourrait durer au final… autant que les contributions !

On vit décidément une époque formidable !

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