Accros aux pesticides, les agriculteurs doivent se sevrer

liberation.fr, Guillaume Launay, le 23 février 2009

Accros aux pesticides, les agriculteurs doivent se sevrer

Alors que le Salon de l’agriculture ouvre ce samedi, les producteurs français tentent de corriger de mauvaises pratiques.

 «Réduire de moitié l’usage des pesticides dans un délai de dix ans, si possible.» Ces deux derniers mots résument toute la difficulté du plan Ecophyto 2018 lancé fin 2008 par le ministère de l’Agriculture (dans le sillage du Grenelle de l’environnement). Un plan qui sera un des sujets phares du Salon de l’agriculture qui ouvre ses portes ce samedi. Ce «si possible» renvoie aux difficultés techniques et à la résistance d’une partie de la filière agricole à sortir de ce qu’un chercheur appelle une «addiction collective aux pesticides». La France est le premier consommateur de produits phytopharmaceutiques en Europe et ne pourra pas, du jour au lendemain, changer ses habitudes. D’autant que certains agriculteurs craignent que des filières, tels les fruits et légumes, soient économiquement menacées si on leur interdit ces produits.

Comment en est-on arrivé là ? «Depuis un siècle et demi, l’agriculture des pays industrialisés sélectionne des variétés à très haut potentiel de rendement et fait en sorte qu’elles puissent pousser partout, raconte Marc Dufumier, agronome, professeur à AgroParisTech. Il a fallu gommer toutes les caractéristiques locales, en créant des milieux artificialisés, sans chenilles, sans insectes, sans champignons, sans mauvaises herbesEt, pour y parvenir, recourir aux pesticides, fongicides, herbicides afin que l’écosystème s’adapte à la variété, et non le contraire. «Or, précise Dufumier, l’artificialisation induit une fragilisation.» Des résistances se créent, des insectes «utiles» disparaissent et le cercle vicieux du toujours plus de chimie se reproduit, avec son impact sur l’environnement et sur la santé.

«Matière grise». «Depuis trente ans, l’agriculture a fait d’énormes progrès, en utilisant des variétés très performantes mais très fragiles, renchérit Lionel Vilain, agronome et conseiller technique de France Nature Environnement. De plus, les rotations sont désormais très courtes, avec des régions entières de monoculture. Certains préfèrent ne cultiver que ce qui rapporte le plus.» Des changements de pratiques pas forcément révolutionnaires peuvent pourtant alléger le recours aux pesticides (lire ci-contre). «Les agriculteurs ont une aversion pour le risque, d’où une tendance au traitement un peu systématique, explique Jean-Pierre Butault, directeur de recherches à l’Inra, l’Institut national de la recherche agronomique. Il faut essayer de ne traiter que s’il y a une attaque, ce qui veut dire une meilleure connaissance.» Pour Claude Alabouvette, directeur de recherche à l’Inra, il s’agit de «passer du concept de lutte contre des maladies ou des insectes à celui de protection des cultures». Et le chercheur d’énumérer les pistes comme la stimulation des défenses de la plante ou la lutte biologique, qui permet d’utiliser des micro-organismes ou des insectes pour contrer l’action des ravageurs. «C’est plus contraignant à utiliser, il faut suivre l’évolution de la plante, précise-t-il. C’est un des succès des agriculteurs bio : ils sont bien plus présents sur leur culture. Cette méthode exige plus de matière grise.»

Mais avec moins de phytos, les rendements ne suivent pas toujours. «Aller vers des variétés à basse utilisation d’intrants [engrais, phytos, semences, ndlr], cela peut se traduire par une baisse de rendement, confirme Jean-Pierre Butault. Qui peut se compenser au niveau du revenu par des économies de charges.» Car les phytos coûtent cher. «Ce ne sont pas ceux qui font le maximum de rendement avec le maximum d’intrants qui font les meilleures marges, souligne Claude Alabouvette. On parle trop de rendement maximum et pas de rendement optimum.» Les agriculteurs peuvent aussi trouver leur intérêt économique dans la baisse de l’usage des pesticides.

Reste qu’«il ne faut pas tout mettre sur le dos des agriculteurs», avertit Butault. Dans un univers où les conseillers agricoles sont souvent des vendeurs d’intrants et où l’aval (transformateurs, grande distribution) dicte son cahier des charges, le paysan ne peut pas changer ses pratiques seul. «Il faut sortir de cette culture très française de la performance, estime Lionel Vilain. On peut trouver un seuil de nuisibilité économiquement acceptable.» L’agronome suggère une taxation dissuasive des pesticides, pour accélérer le mouvement.

Cantines. Mais c’est à une remise en cause plus profonde du système qu’invitent les chercheurs, «un virage drastique, une révolution culturelle», assure Marc Dufumier, pour qui ces enjeux dépassent le cadre hexagonal. «Il faut mettre fin aux négociations à l’OMC sur le libre-échange en agriculture, revoir l’affectation des subventions de la PAC pour qu’une part croissante aille vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement.» Replacer des haies pour héberger des insectes, diversifier les cultures sur une même parcelle, cultiver sur des surfaces plus petites… des pistes qui n’auront de sens que si la majorité des agriculteurs suit. Dufumier suggère d’assurer des débouchés à une agriculture plus durable en la rendant obligatoire dans la restauration collective, notamment scolaire.

La recherche, l’enseignement agricole ont aussi un rôle crucial à jouer. Tout comme le consommateur. Car c’est lui qui conditionne les usages.«Depuis qu’on vend des pommes de terre lavées, les grandes surfaces ne supportent pas qu’il y ait la moindre tache», déplore Claude Alabouvette. Et Jean-Pierre Butault interroge : «Est-ce qu’on est prêt à acheter des fruits déformés parce qu’il y aura moins de pesticides ?»

 

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