Le capitalisme destructeur, entre Freud et Keynes

ledevoir.com, François Desjardins, édition du 21 et 22 février 2009

Le capitalisme destructeur, entre Freud et Keynes

Le contexte de la dernière année est troublant : la dissection, à Wall Street, d’une mécanique de profit que plusieurs apparentent à une structure pyramidale ; l’émergence d’une récession mondiale; et, pour bien cimenter le gâchis, la mise à contribution massive de l’argent des contribuables pour éponger ce que plusieurs voient comme l’ultime dérapage d’un marché incapable de se contrôler. Des milliards partis en fumée pendant qu’une minorité d’acteurs, de banquiers et de courtiers cherchaient à maximiser les primes de fin d’année.

Face à la crise, Gilles Dostaler et Bernard Maris, coauteurs de Capitalisme et pulsion de mort, reviennent sur la force destructrice de l’argent à travers la pensée du psychanalyste Sigmund Freud et de l’économiste britannique John Maynard Keynes. Un ouvrage de grande qualité, déjà en deuxième tirage en France, qui suscite la réflexion sur ce qui fait tourner la machine et conclut en souhaitant l’avènement d’un modèle nouveau.

«Jusqu’à l’automne dernier, on était à contre-courant du discours dominant», reconnaît d’emblée Gilles Dostaler, historien de la pensée économique à l’Université du Québec à Montréal et auteur de nombreux ouvrages sur Keynes. Les deux hommes se sont rencontrés il y a une dizaine d’années, en France, et leur projet est né il y a trois ou quatre ans, au moment où personne ne se doutait de ce qui s’en venait. «Mais avec la crise engendrée par les « subprimes » [les prêts hypothécaires à risque élevé], le discours dominant a changé complètement.»
Avec Bernard Maris, professeur d’université, auteur d’Antimanuel d’économie et directeur adjoint de la rédaction de Charlie Hebdo, Gilles Dostaler se sert du double prisme offert par Freud et Keynes pour se pencher sur le rôle de l’argent «comme fin en soi», avec toutes les conséquences que cela occasionne sur le monde et les relations humaines.
La réflexion s’articule d’abord autour de la pulsion de mort découverte par Freud. Présente en chacun de nous, elle ferait en sorte que toute forme de vie éprouve un désir de mourir. Les auteurs précisent que son objectif, toutefois, est retardé par la pulsion de vie. Entre-temps, il y a un détour, qui passe par l’accumulation de biens matériels et d’argent, purement et simplement. «Nous accumulons pour aller le plus tard possible vers la mort.
»

Autrement dit, le temps ne sert plus qu’à accumuler, avec toute la destruction que cela comporte. Ce qui n’est pas sans lien, disent-ils, avec les stratégies d’investissement spéculatives qui caractérisent désormais le système, ou ces bourreaux de travail qui ne vivent que pour raffiner les décimales du rendement, peu importe le nombre d’heures qu’il faut y consacrer.

La roue tourne sans cesse. On ne ferme jamais les livres, jamais il n’y a d’équilibre. «Ce qu’enseignent Freud et Keynes, c’est que ce désir d’équilibre qui appartient au capitalisme, toujours présent, mais toujours repoussé dans la croissance, n’est autre qu’une pulsion de mort, écrivent-ils. Détruire, puis se détruire et mourir constituent aussi l’esprit du capitalisme. Sur les marchés circulent des marchandises cristallisant le temps de travail des hommes, mais aussi de la souffrance, de la culpabilité et de la haine

Chez Keynes, qui avait lu Freud, cette pulsion se traduit par l’amour de l’argent, qui selon lui est le «problème moral de notre temps». Car, selon les auteurs, «dans la concurrence et l’amour de l’argent gisent les causes de la violence sociale». Dans l’esprit de Keynes, la monnaie n’est pas un instrument neutre qui ne sert qu’à conclure des échanges. Selon lui, elle est plutôt l’objet d’un «amour irrationnel» qui est «le moteur du capitalisme».

Il ne s’agit toutefois pas de «refonder le capitalisme, comme il est dit aujourd’hui un peu partout», disent les deux économistes. La référence à Nicolas Sarkozy, qui a répété ces mots sur plusieurs tribunes depuis l’automne, est évidente. Il faudrait plutôt «savoir si on peut dépasser un système fondé sur l’accumulation indéfinie et la destruction sans limite de la nature. Le virage vers une économie « environnementale » risque de n’être que le projet capitaliste peint en vert. […] Il ne s’agit plus de refonder, mais de dépasser, de penser autre chose».
L’objectif est louable. Or, s’il fallait trouver un seul point faible à ce qu’ont fait MM. Dostaler et Maris, il se trouve dans le travail d’édition, qui n’est pas de leur ressort. À plusieurs endroits, des virgules s’introduisent ici et là sans raison apparente. Par exemple, entre le sujet et le verbe. On pardonnera ces irritants, car le texte, par ailleurs, est d’une élégance sublime.
Face à la crise, on serait tenté de poser la simple question suivante: est-il possible d’être optimiste pour la suite des choses? «Je le suis modérément, dit M. Dostaler. Les événements vont forcer des changements. Il n’y a pas seulement la crise économique, il y a la crise écologique. Peut-être que les sociétés vont comprendre qu’il faut des changements à l’interne, mais aussi à l’échelle mondiale.»

Capitalisme et pulsion de mort

Gilles Dostaler et Bernard Maris

Albin Michel

Paris, 2009, 168 pages

 

 

 

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