Kempf : Dépasser la dictature du PIB par l’empreinte écolo

Le Monde, Hervé Kempf, le 31 janvier 2009

Dépasser la dictature du PIB

Prononcez le mot de « décroissance » devant un économiste, et vous le verrez lever les yeux au ciel, vous accuser de vouloir la misère du tiers-monde et, vraisemblablement, tourner les talons en fulminant contre les écologistes rétrogrades. Mais il se trouve que… nous sommes déjà en décroissance. Par la crise, qui fait reculer pour la première fois depuis longtemps le niveau du produit intérieur brut (PIB) ? Non. Du fait de l’atteinte continue que l’humanité inflige au capital naturel de la planète, c’est-à-dire à l’ensemble des ressources biologiques qui servent de support à ses activités.

Mais, si cette atteinte est documentée par des milliers d’études sur le changement climatique, la crise de la biodiversité, la multiplication des pollutions, elle souffrait de ne pas pouvoir être synthétisée par un indicateur significatif. Rien à opposer au règne du PIB – qui en est venu à devenir le fétiche de l’enrichissement et du bien-être. Hausse du PIB, bien. Baisse du PIB, mal. Et quand le PIB monte, et que pourtant, la société exhibe de manière de plus en plus manifeste ses malaises et ses tensions, c’est… qu’il ne monte pas assez ! Quant à la crise écologique, eh bien, c’est une autre affaire, que le PIB ne peut pas mesurer, et qui est donc secondaire…

NOUVEAUX INDICATEURS

De la même manière qu’il a fallu passer de la médecine des docteurs moqués par Molière à la médecine infectieuse inspirée par Pasteur, de même il faut passer d’une « science économique » à une vision de la société humaine au XXIe siècle qui pense la prospérité générale en relation avec son environnement. Il y faut, pour commencer, de nouveaux indicateurs. La bonne nouvelle est que, depuis une dizaine d’années, un tel indice s’est progressivement développé et affermi : « l’empreinte écologique » suscite un intérêt croissant dans les milieux académiques.

Le livre d’Aurélien Boutaud et Natacha Gondran vient donc à point : expliquant en termes clairs et rigoureux la méthode élaborée par Mathis Wackernagel et William Rees depuis une dizaine d’années, il est à notre connaissance la première présentation en français de cet outil essentiel. L’exposé commence par la question première : « En quoi la capacité de l’environnement à répondre à nos besoins actuels et à venir est-elle limitée ? » Pour le comprendre, un rappel du fonctionnement général de la biosphère souligne le jeu des interrelations qui s’y établissent et que l’énergie en est fournie par le Soleil, à travers différentes formes dont celle, essentielle, de la photosynthèse.

L’économie est ramenée à la modestie : « La sphère des activités humaines (« l’éconosphère ») est intimement dépendante de la biosphère dont elle tire son énergie et ses matières premières. » Donc, « l’activité humaine ne saurait continuer à se développer sur le long terme si la biosphère venait à être trop gravement endommagée« . Mais « l’éconosphère mobilise-t-elle aujourd’hui davantage de services issus de la biosphère que celle-ci peut en régénérer ? »

Pour répondre, il faut comparer la quantité consommée et la quantité fournie. C’est ce que va faire la méthode de l’empreinte écologique, en ramenant les types d’écosystèmes (forêts, terres cultivées, pâturages…) à une unité commune, l' »hectare global ». Celui-ci est à la fois producteur de biomasse et assimilateur de gaz carbonique, principal gaz à effet de serre. La méthode parvient ainsi à définir l’empreinte écologique des différents pays ou de la Terre entière.

Bien sûr, l’empreinte écologique présente des lacunes, que l’ouvrage ne manque pas de signaler : elle laisse de côté matières minérales, eau, éléments toxiques et déchets radioactifs et accorde peu de place à l’érosion de la biodiversité. Mais elle n’en constitue pas moins un outil qui nous permet de comprendre que… les limites sont dépassées. Depuis 1987, selon cet indice, l’humanité consomme plus de services naturels que la biosphère ne peut en regénérer, c’est-à-dire consomme son capital naturel. La question suivant logiquement, à laquelle ne répond pas l’empreinte écologique, est celle de la dimension du capital naturel. Autrement dit : combien de temps cela peut-il durer sans catastrophe générale ? Economistes écologistes, au travail !

L’Empreinte écologique, d’Aurélien Boutaud et Natacha Gondran, La Découverte « Repères », 128 p., 9,50 €. Inédit.

 

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