Jean Zin : Programme minimal d’un système alternatif

agoravox.fr, Jean Zin, le 27 janvier 2009

Programme minimal

On rêve de tous côtés d’un après-capitalisme qui reste complètement mythique alors que ce qui se met en place pour l’instant ce n’est qu’une régulation minimale du système, son renforcement beaucoup plus que sa remise en cause, même s’il y a des inflexions notables vers plus de justice sociale ainsi qu’une totale déconsidération des classes supérieures et de leur cynisme, considérées désormais comme aussi parasitaires et inutiles que la noblesse a pu l’être aux tout débuts de la révolution industrielle !

Certes, pour le moment on est encore dans « l’avant-guerre », avant les « événements » qui se multiplient un peu partout, avant que les conséquences de l’effondrement ne se fassent sentir socialement dans la vie de tous les jours. Pour l’instant tout cela reste abstrait, de l’ordre de l’événement médiatique qu’on proclame si facilement historique voire révolutionnaire alors qu’on avait perdu la notion même d’événement dans un monde où plus rien ne semblait pouvoir changer.

L’histoire risque de bousculer ces trop beaux ordonnancements et la catastrophe engendrer des possibilités nouvelles mais il n’y a jamais création ex nihilo. Les révolutions s’inspirent inévitablement de philosophies et d’expériences révolutionnaires précédentes plus qu’elles n’en inventent de toutes pièces. On part toujours de quelque part. Il n’est donc pas inutile de faire un état des lieux des propositions qui émergent pour l’instant afin de tenter d’évaluer leur portée et tirer le maximum du peu de potentialités révolutionnaires qu’elles laissent.

Il faut bien dire que, pour l’instant, en fait de révolution, ça ne va pas très loin ! Même s’il y a un sensible retour des idées révolutionnaires, il y a bien peu de gens qui souhaitent une étatisation de l’économie avec suppression du marché et rationnement généralisé. Encore moins voudraient sortir de l’économie industrielle ! D’un autre côté, il y en a peut-être moins encore qui se projettent dans le futur d’un mode de vie plus écologique et d’une ère de l’information qui commence à peine…

Les revendications qui émergent actuellement apparaissent très décevantes, on ne peut plus réformistes quand elles ne se cantonnent pas à la régulation du système financier. On peut penser que leur ensemble dessine malgré tout un autre modèle relativement révolutionnaire par rapport à la situation précédente, et qu’on pourrait comparer au programme du Conseil National de la Résistance d’où est née la Sécurité Sociale, bien qu’avec moins de cohérence et d’ambition (puisque les conventions collectives avaient l’ambition de sortir du marché du travail par des niveaux de salaires négociés en fonction du poste et des diplomes). Ce n’est pas la prise du palais d’hiver, non, ni la fin du capitalisme et plutôt une nouvelle de ses multiples métamorphoses comparable au fordisme des 30 glorieuses, mais ce ne serait déjà pas si mal quand même et presque une révolution si on pousse un peu au-delà. En tout cas il m’a semblé utile d’essayer d’en faire une liste minimum qui puisse trouver un large accord, à compléter mais en restant dans l’essentiel, et comment dans ce cadre aller un peu plus loin.

J’ai assez souvent martelé, en long, en large et en travers, ce qui me semblait, à la suite d’André Gorz, la condition d’alternatives locales à la globalisation marchande : revenu garanti, monnaies locales et coopératives municipales. De même, comme Jacques Robin et le Grit, j’ai toujours insisté sur la nécessaire prise en compte de l’ère de l’information et du devenir immatériel d’un travail où l’autonomie est devenue centrale. Il s’agit de voir comment ces orientations peuvent s’insérer dans les revendications plus traditionnelles et les mesures plus globales.

Le renversement du communisme dans son contraire nous rend certes moins naïfs que les anciens révolutionnaires. C’est un acquis historique et cognitif qui est décisif. Dans une démocratie on ne peut plus imaginer incarner le peuple et changer simplement le pouvoir en « renversant les oppresseurs ». Il n’y a plus de sujet de la révolution et le peuple qui se soulève connaît ses divisions. Son but ne peut plus se limiter à la conquête mystique du pouvoir, ni même son appropriation par tous, nécessaire mais qui ne pourrait satisfaire comme telle que des revendications identitaires. Ce qui compte finalement, c’est uniquement le résultat concret dans la vie, en terme de fonctionnement, d’efficacité et de justice mais surtout d’autonomie, de développement humain et de solidarité effective. L’enjeu, c’est donc bien le changement de système, de dispositifs matériels et de rapports sociaux. Il s’agit de voir comment cela pourrait être possible concrètement, de quelles marges de manoeuvre peut-on disposer, bien loin de quelconques utopies métaphysiques, dans ce work in progress qui vient à peine de commencer.

– International

On ne peut plus ignorer la dimension globale, internationale et financière. Imaginer que les marchés internationaux disparaissent est hors du possible actuellement même s’ils peuvent imploser par eux-mêmes un peu comme les banques ne se prêtent plus entre elles par perte de confiance ! Le renforcement de la « gouvernance mondiale » sera sans doute la première conséquence de la crise même si ce n’est pas gagné et l’enjeu du prochain « Bretton Woods ». Sans autorité supra-étatique il sera difficile de lutter contre les paradis fiscaux, entre autres.

Il semble peu probable qu’on arrive à imposer une monnaie mondiale (Bancor) pour remplacer le dollar mais ce n’est pas forcément le plus souhaitable. Il y a des arguments, défendus notamment par Jacques Sapir, pour revenir à des monnaies nationales en Europe afin de tenir compte des différentiels de développement. La solution serait peut-être d’une monnaie mondiale constituée à partir d’un panier de devises et réservée aux banques, mais aussi de grandes devises par grands ensembles géographiques relativement homogènes, en gardant des monnaies nationales (avec des monnaies locales in fine).

Pour le reste, c’est le rapport de force international qui décidera. Tout ce qu’on peut faire, c’est des alliances, intégrer des réseaux alternatifs, favoriser des échanges plus équitables. Au niveau européen, après le changement de statut de la BCE et l’abandon de la priorité à la lutte contre l’inflation ainsi que d’une concurrence aveugle, il faudrait parvenir à une meilleure coordination des mesures économiques avec une relative harmonisation fiscale et sociale qui devient urgente. On ne pourra éviter non plus une certaine dose de protectionnisme, au moins défensif face aux autres pays, même si c’est un jeu dangereux, contrairement au localisme et à la relocalisation qu’il faut encourager sans retenue.

– Démocratie

Il est indéniable que notre démocratie a perdu toute substance et doit se régénérer comme elle s’était régénérée dans la résistance ou l’affaire Dreyfus. On a besoin d’une réaffirmation des solidarités sociales et des droits des minorités mais il faut surtout revenir à des formes de démocratie plus directe et participative au niveau local au moins, sans en avoir des conceptions trop naïves. La commune a toujours été la base de la vie démocratique, cela n’empêche pas qu’il faudra trouver des moyens pour renforcer le contrôle des élus par les électeurs aux niveaux supérieurs (département, région, pays) et, notamment, interdire le cumul des mandats.

Au niveau national, il faut retrouver un contrôle de l’économie, notamment par des nationalisations lorsqu’elles sont nécessaires. Actuellement, la nationalisation des banques au moins (dont il ne faut attendre aucun miracle) mais il faudrait logiquement nationaliser, sinon régionaliser les entreprises dont on refuse la délocalisation (ce qu’on ne peut reprocher à une multinationale). Comme il semble difficile d’imaginer une étatisation totale de l’économie, cette économie mixte (ou plurielle), ne devrait pas changer fondamentalement le système, laissant place à un capitalisme simplement mieux régulé. Pour retrouver un pouvoir monétaire, il faudrait envisager peut-être, on l’a vu, le retour de monnaies nationales indexées sur l’Euro mais dont la parité pourrait être ajustée périodiquement. Peu probable à l’heure actuelle mais pas tout-à-fait impossible non plus.

Sans en faire un instrument miracle ni un gadget, les potentialités du numérique devront être exploitées pour améliorer l’information et la consultation des populations sinon leur intervention active, sans que cela puisse remplacer les réunions publiques et la démocratie de face à face (ni la démocratie représentative dont on ne peut se passer).

– Ecologie

Pour l’écologie, le mouvement est déjà engagé avec Obama d’une « croissance verte« , dans le droit fil du « Plan B » de Lester Brown. On est très loin des ambitions de l’écologie-politique (encore plus de la « décroissance ») mais il faut certainement se réjouir malgré tout de ce capitalisme vert qui non seulement devient moins destructeur mais pourrait s’avérer indispensable dans un premier temps au moins pour accélérer la transition vers les énergies renouvelables, transition difficile qui ne pourra être immédiate (remplacement du parc automobile et des systèmes de chauffage sinon des constructions).

La politique de grands travaux « écologiques » doit aussi être encouragée, les investissements des Etats pour sortir de la crise devant être orientés vers les secteurs prioritaires des économies d’énergie (isolation des bâtiments anciens), les transports en commun et les réseaux de ferroutage.

Tout cela est indispensable même si cela ne change rien fondamentalement au système actuel. Il faut absolument y joindre la relocalisation de l’économie et privilégier les circuits courts (grâce à des monnaies locales comme le Sol). C’est là que les potentialités révolutionnaires sont les plus grandes, mais les difficultés aussi… Il faudra du temps, c’est pourquoi la stratégie d’une économie plurielle est la seule réaliste permettant à la nouvelle économie, plus écologique, coopérative et adaptée à l’ère de l’information, de se structurer et de faire ses preuves.

– Social

C’est au niveau social qu’il y a le plus de revendications, sans qu’elles soient véritablement en rupture avec le système actuel. Il s’agit plutôt d’un rééquilibrage, d’un meilleur partage Capital / Travail et d’une réduction des inégalités. On peut en discuter les moyens. Le revenu maximal demandé par certains ne peut être véritablement obtenu que par l’impôt sur les revenus dont il faut augmenter la progressivité jusqu’à 80% au moins pour la tranche supérieure (meilleur instrument de réduction des inégalités, on l’a vu après Roosevelt aux USA jusqu’à Reagan). La limitation arbitraire du rendement des actions semble par contre absurde (l’impôt ou une CSG progressive valant beaucoup mieux) et la baisse de la TVA demandée est une fausse bonne idée puisque la TVA présente l’avantage de taxer aussi les produits importés. Il vaut beaucoup mieux augmenter les salaires, la couverture chômage, les minima sociaux et les indexer sur l’inflation. Tout cela est incontournable. On ne peut malgré tout faire n’importe quoi et une augmentation excessive serait illusoire, ne faisant que générer une inflation équivalente, comme après Mai68, et finissant par se retourner violemment contre les travailleurs eux-mêmes.

Un autre des axes principaux des revendications sociales, c’est la sauvegarde et l’amélioration des services publics, en premier lieu la santé et l’éducation, ainsi que du statut de fonctionnaire trop décrié et qui est une caractéristique française dont on n’a pas à rougir même si ce n’est pas un statut généralisable, qu’il doit être amélioré et que certains services publics peuvent être rendus par des entreprises privées. Les services publics doivent être bien sûr économes des deniers publics mais leur mission est bien d’optimiser leur service et l’égalité des citoyens avant d’optimiser leurs coûts.

Le dernier axe important concerne la précarité mais c’est là que les propositions semblent le plus insuffisantes en même temps qu’elles se multiplient sous différentes formes. Non seulement le droit du travail est menacé mais c’est l’emploi lui-même qui tend à disparaître comme statut social permanent au profit de l’intermittence et d’une précarité qui se généralise malgré les protections sociales destinées à s’en protéger. On invoque une « sécurité professionnelle » et une interdiction de licenciements qui ont l’inconvénient de ne protéger que les salariés en place, sans compter que c’est impraticable (par contre une co-gestion avec les salariés serait effectivement souhaitable pour équilibrer le pouvoir des actionnaires). On voudrait simplement restaurer une situation antérieure dépassée et nos droits acquis mais, d’y échouer inévitablement, on prive ainsi de droits tous ceux qui n’ont pas accès à un emploi fixe. C’est de faire dépendre nos droits de l’entreprise qui n’est plus possible.

La nostalgie d’une époque révolue reste aveugle aux transformations du travail à l’ère de l’information ainsi qu’à son contenu, négligeant beaucoup trop la question des conditions de travail alors que le travail représente une grande part de notre vie et qu’il n’y a rien de plus important que de changer le travail pour changer la vie. Le développement du travail autonome, auquel le statut d’auto-entrepreneur devrait donner une plus grande visibilité, est le grand absent des luttes sociales animées par des syndicats de salariés qui par définition n’y sont guère sensibles, ayant renié leur ancien objectif de sortir du salariat. Il faudrait faire des syndicats de travailleurs et non pas seulement de salariés. Il y a absolument besoin de syndicats dans les entreprises (cela devrait même être obligatoire) mais il faut aussi défendre les travailleurs en dehors des entreprises. C’est en tout cas un des enjeux du moment de faire entrer cette question du travail autonome dans le mouvement social sans nuire en rien aux salariés mais sans rejeter dans la précarité la plus totale tous les exclus du système.

Le pas qu’il faudrait franchir, véritablement révolutionnaire, c’est celui du passage de la sécurité sociale au développement humain, une inversion de logique basée sur le revenu garanti permettant le passage du travail forcé au travail choisi. Il est frappant de voir que la liste s’allonge de ceux dont on veut garantir le revenu (salariés, chômeurs, retraités, jeunes, handicapés, travailleurs pauvres, intermittents, insertion etc.) sans vouloir se résoudre à faire de l’autonomie financière un droit de l’homme et la condition première d’un développement humain, ce qui serait une révolution, en effet ! Par contre, sans revenu garanti, le développement humain ne serait rien d’autre qu’un faux semblant comme le prétendu développement durable l’a été trop longtemps.

– L’ère de l’information

Jamais ou presque il n’est question dans les débats politiques de l’ère de l’information qui bouleverse déjà toutes les données pourtant. Ce ne sont pas les infrastructures physiques qui posent le plus de problèmes mais la prise en compte de la nouvelle donne induite, en premier lieu dans le travail, par les réseaux numériques, la convergence numérique (interopérabilité) et la question de l’accès à ces potentialités, comme à l’écriture avant. L’école, la formation, la recherche et l’université deviennent beaucoup plus centrales encore, quoique sous des formes qui devront être mieux adaptées aux « nouvelles technologies ». La coopération, l’assistance et les services à la personne devront se multiplier à mesure que le niveau exigé monte…

La question du téléchargement ne peut être ignorée, c’est-à-dire de la gratuité numérique puisque reproductible à coût négligeable. Rien ne pourra aller contre, c’est le pas qu’il faut faire pour entrer dans l’ère de l’immatériel. Le revenu garanti tire une partie de sa justification comme contrepartie de cette gratuité numérique et de toutes les autres « externalités positives » non rémunérées, tenant compte du caractère statistique et coopératif de la créativité artistique comme de la recherche scientifique.

On voit qu’il ne s’agit pas seulement des quelques possibilités supplémentaires apportées par la démocratie électronique mais que les nouvelles forces productives immatérielles exigent de nouveaux rapports sociaux et donc des changements révolutionnaires dans la production et l’organisation sociale, un système alternatif dans une économie plurielle. C’est parce que la productivité devient non-linéaire et globale que le revenu garanti s’imposera. C’est parce que les réseaux numériques déterritorialisent qu’il faudra bien se saisir des instruments de relocalisation qui permettent de les équilibrer. C’est parce que l’autonomie est devenue productive qu’il faudra bien construire toutes les institutions du travail autonome et du développement humain. Et c’est la combinaison du revenu garanti, des monnaies locales et des coopératives municipales qui constituera, peut-être, le germe qu’une véritable révolution à venir ?

On voudrait mieux, c’est certain, mais c’est du moins ce qu’on peut raisonnablement espérer obtenir à ce jour, me semble-t-il, sauf effondrement complet plus que possible encore. Tout ceci n’est cependant qu’un premier jet où j’ai sans doute oublié l’essentiel, et qui devra être étoffé. Ce n’est certes pas le grand soir, à peine les premières lueurs de l’aube…

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