Edgar Morin : Il faut toujours s’attendre à l’imprévu

letemps.ch, Luc Debraine, le 30 décembre 2008

«Il faut toujours s’attendre à l’imprévu»

Sociologue du présent, Edgar Morin reste à 87 ans une voix qu’il faut écouter en cas de crise. Cet «opti-pessimiste», comme il se définit, décrit une éthique des temps de trouble. Une éthique attentive à l’improbable, souvent porteur d’espoir.

Le Temps : Selon vous, quatre moteurs font avancer la Terre : la science, la technique, l’économie et le profit. Or les deux derniers moteurs dont vous parlez sont pour le moment en panne. L’ampleur de la crise actuelle vous a-t-elle surpris ?

Edgar Morin: Comme beaucoup, je n’ai pas vu venir cette crise-là. Certes, depuis que s’est ouverte la nouvelle période de globalisation, l’idée d’un manque de régulation de l’économie et donc de la possibilité d’une crise semblait évidente. Le début de celle-ci a été particulier avec l’affaire des «subprime». Puis elle est devenue économique, sociale et politique. Au point de nous entraîner dans de gros soubresauts.

– Des soubresauts planétaires…

On nous dit que cette crise est systémique. Le problème est que nous n’avons plus de pensée systémique. C’est-à-dire une vraie pensée des relations des parties avec un tout. A l’évidence cette crise s’inscrit dans une autre tension planétaire, aux facettes multiples. Comme la crise écologique. Que va-t-il se passer ? Soit l’actuel marasme économique masquera le problème de la dégradation de la biosphère. Soit au contraire la crise aura une issue verte. Nous assisterons à une reconversion des investissements pour lutter contre les dégradations naturelles.

– Craignez-vous une aggravation de la situation ?

– Elle peut effectivement provoquer des convulsions très grandes. Nous sommes entrés dans une période d’incertitude qui se cristallise entre autres dans un manichéisme : un empire du Bien contre un empire du Mal insaisissable. Les déséquilibres brutaux de l’économie sont dangereux. Prenez le cas de la crise de 1929 dans le pays qui était alors le plus industrialisé d’Europe: l’Allemagne. Cette crise et l’humiliation nationale subie auparavant par le pays ont favorisé l’arrivée au pouvoir d’Hitler. A l’époque, le monde semblait si pacifique… Les processus en chaîne sont redoutables. Regardez celui déclenché en Grèce par l’assassinat d’un jeune garçon. Mais même dans ces processus l’inattendu reste toujours probable. Alors que l’on ne voyait surgir d’espoir de nulle part, et que les Etats-Unis étaient le pays qui nous faisait le moins espérer de tous, Barack Obama a été élu. Mais cet espoir-là est bien seul.

– Un philosophe comme Jean-Pierre Dupuy affirme que la certitude de catastrophes à venir est une certitude capable de susciter des réactions de salut, de protection, de sauvetage. Partagez-vous cette opinion ?

– Non. Au contraire, je pense que la certitude de la catastrophe paralyse et anesthésie. Les probabilités veulent que nous courions vers l’abîme. Mais il y a l’improbable, qui arrive souvent. Il faut se rappeler de son existence, de sa possibilité, et nous donner le courage d’aller vers lui.

– Vous avez dit naguère que l’Etat-nation était en perte de vitesse et de pouvoir. Or c’est bien le contraire qui se produit aujourd’hui. C’est vers cet Etat que se tournent en désespoir de cause les particuliers, les institutions, les banques, les entreprises en péril. Etes-vous surpris de ce soudain renforcement de l’autorité politique dans la crise ?

Les Etats-nations restent indispensables en vertu du principe de subsidiarité, c’est-à-dire pour tout ce qu’ils peuvent traiter concrètement. Mais il y a des problèmes qui dépassent leurs compétences, pour lesquels il faut une autorité supranationale. Prenez ce qui se passe actuellement, sur la suggestion du président Sarkozy: c’est bien l’Europe qui se charge solidairement de lutter contre les conséquences de la crise. Les problèmes vitaux à l’échelle planétaire ne peuvent plus être traités qu’à cette échelle. C’est pour cette raison qu’il faut une gouvernance d’un type nouveau.

– Une gouvernance mondiale ?

– Cette gouvernance passe par la juste appréciation des problèmes. Celui de l’atteinte à la biosphère a bien été compris par les nations. Toutes ensemble tentent désormais de se doter d’une instance nouvelle capable d’empoigner ce grand danger. La mondialisation économique a dépourvu les Etats nationaux de leur contrôle traditionnel sur l’économie. Les efforts individuels des gouvernements ne suffisent pas. Il faudra bien envisager l’équivalent d’un conseil de sécurité économique qui, lui, aurait les moyens d’agir. Voire même d’un conseil de sécurité écologique.

– Pour l’heure, les institutions transnationales manquent singulièrement d’autorité pour régler ce type de crise, non ?

– C’est juste. Le grand problème de l’époque n’est pas la souveraineté de l’Etat-nation. Le problème est sa souveraineté absolue, le fait qu’il ait tous les pouvoirs. Y compris, souvent, celui de l’arme nucléaire. La Révolution française n’a pas eu lieu pour abolir la royauté, mais pour abolir la souveraineté absolue de celle-ci au profit d’une souveraineté populaire. Le pouvoir absolu de l’Etat-nation date d’une époque qu’il importe aujourd’hui de dépasser.
– Il n’empêche: le seul secours actuel aux entreprises en péril, c’est le bon vieil Etat…

– Il faut voir cela à plusieurs niveaux. Il y a un niveau où il est du devoir de l’Etat d’intervenir. Et un autre, supérieur, où les Etats doivent s’associer. D’autre part, le secours financier dont vous parlez reste problématique. Ces mesures néokeynésiennes prises pour boucher les trous financiers seront-elles suffisantes? Et surtout adéquates? Revenons à l’exemple de la crise mondiale de 1929. La doctrine de Keynes a alors permis, en rompant avec la logique libérale, de pouvoir plus ou moins la surmonter. Mais la vérité est que cette crise de 1929 ne s’est finalement résorbée que dans une crise encore plus gigantesque: celle de la Deuxième Guerre mondiale. Sans 1929, l’exacerbation des nationalismes qui ont mené à cette conflagration n’aurait pas été possible. Il est donc légitime, aujourd’hui, de se demander ce que la crise va exaspérer.

– Quelles exaspérations, selon vous ?

– La crise, surtout lorsqu’elle prend un caractère politique comme actuellement, renforce notre tendance au manichéisme. Celui-ci nous encourage par exemple à penser l’ensemble de l’islam comme une entité ennemie. Les fanatiques qui commettent des attentats-suicides estiment accomplir une œuvre pie. Ils nous incitent surtout à considérer que ces actions sont faites d’une seule religion, d’un seul islam. Ce qui est bien entendu faux. En contrepartie, l’islam a tendance à considérer l’ensemble de l’Occident comme ennemi. Nous avons donc ici un climat d’hystérie de guerre. Une situation où nous ne supportons plus les critiques sur notre propre camp. Où l’on pense que c’est l’autre côté qui porte l’entière responsabilité du mal. Tout bien réfléchi, mon image des quatre moteurs de la Terre me semble aujourd’hui insuffisante. Il faut y ajouter le moteur mythologique, idéologique, religieux. Ce moteur risque à tout moment de s’enflammer.

Vous dites souvent que les grandes mutations historiques sont provoquées par l’inattendu, l’imprévu. Est-on précisément dans l’une de ces grandes mutations accidentelles de l’histoire ?

– Si le diagnostic de crise planétaire est juste, pourquoi pas ? Les crises ne créent pas seulement de l’incertitude. Elles ne libèrent pas seulement des courants qui étaient plus ou moins contrôlés. Elles donnent aussi des chances, des occasions et des risques. Les chances, ce sont les stimulations de l’intelligence et de l’imagination qui font naître des solutions. C’est ce que disait Hölderlin : «Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve.»

– Décrivez-nous cette alchimie paradoxale.

Quand un système n’est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, il régresse. Ou se désintègre. Ou au contraire il s’affirme capable de créer un méta-système plus riche, plus apte à traiter ces problèmes. Je parle ici de métamorphose. L’alternative de l’humanité est dans ce point précis. Pour le moment, la planète Terre ne traite pas les dangers mortels de l’arme nucléaire, de la dégradation écologique, de la faim ou de l’économie. Elle est donc condamnée à se désintégrer ou à se métamorphoser. Aujourd’hui, nous voyons des forces négatives à l’œuvre. Nous ne voyons pas celles qui pourraient susciter des solutions. C’est pour cela que l’idée de métamorphose est intéressante. Une chenille s’autodétruit pour mieux se reconstruire au final dans un papillon. Peut-être que l’autoreconstruction de notre système est déjà à l’œuvre. Mais nous ne la voyons pas.

– Cette nécessaire métamorphose peut-elle être encouragée ?

– Oui. Il existe des voies qui y mènent. Elles nécessitent des réformes politiques, sociales, économiques, de l’éducation, de la pensée, de l’éthique. Autant de réformes qui devraient être inséparables les unes des autres. Je crois que les forces capables de mener vers cette métamorphose sont dispersées, multiples, insaisissables. Elles ne se connaissent pas encore les unes les autres. Tout ce qui a vraiment transformé l’humanité – en bien ou en mal – a toujours commencé de façon modeste ou déviante. A commencer par les prédictions de Jésus, Mahomet ou Bouddha. Ou encore les débuts du capitalisme, du communisme, de la science moderne. C’est pourquoi nous ne pouvons pas anticiper ce qui va advenir.

– Si l’improbable est toujours probable, il y a de l’espoir, non ?

– Sauf que le monde actuel, si démoralisé et angoissé, a vécu un peu trop d’espoirs illusoires. L’espoir d’un socialisme, d’une démocratie, d’un capitalisme arabe s’est dissipé. Notre espoir d’une société occidentale harmonieuse s’est dissipé. Le monde soviétique qui promettait un avenir radieux s’est volatilisé. Bref, tant d’espérances ont été trompées que l’on se demande comment espérer encore. Or il est vital de dire que cet espoir reste possible. Qu’est-il, en définitive ? Il n’est ni certain, ni menteur. Mais il suggère qu’il a une voie de salut. Sans lui, on ne fera rien.

– Le passé a montré que des personnalités hors du commun, comme Churchill pendant la guerre, pouvaient à eux seuls porter l’espoir, le courage, la résistance, la volonté de changer. Barack Obama est-il l’un de ces hommes métaphoriques, porteur de changement ?

– Il est permis de croire en lui. Son discours sur le racisme, par exemple, a montré une pensée forte. Mais sa stratégie présidentielle sera-t-elle la bonne ? Le problème israélo-palestinien reste à cet égard un point de tension majeur entre le monde islamique et le monde occidental. Barack Obama considérera-t-il correctement ce nœud gordien ? On lui prête l’intention de faire bientôt un discours d’ensemble au monde musulman. Cela me semble opportun. Il est grand temps d’avoir ici une claire déclaration d’intention. La crise s’aggravant, la tâche de Barack Obama devient de plus en plus difficile. Mais il est bien la seule personnalité qui soit à la mesure des défis planétaires qui l’attendent et nous attendent. Il porte en lui ce que jamais aucun président n’avait porté avant lui: un destin planétaire. Il a des origines africaines, il a été éduqué en Indonésie tout en étant pleinement citoyen américain. Il est rare qu’un homme comme lui ait l’expérience de ce qu’on appelait auparavant le tiers monde. C’est une conjoncture très heureuse. Nous pouvons hélas craindre qu’il y ait un attentat contre lui.

– Qu’advient-il des intellectuels, des clercs que l’on écoutait naguère dans les temps agités mais que l’on n’entend plus ? Les phénomènes d’aujourd’hui sont-ils si complexes que l’on ne peut plus les expliquer ?

La complexité désarme. Pour ma part, j’ai senti qu’il fallait affronter cette complexité en face. J’ai accompli un long travail pour développer une méthode propre à mieux la comprendre. Les intellectuels ont un rôle d’autant plus grand à jouer qu’il est dans leur tradition de poser des problèmes fondamentaux, globaux, capitaux dans la société. Or aujourd’hui tous les politiciens actuels sont livrés à des experts, lesquels éclipsent de plus en plus les intellectuels. Ces experts sont des gens très compétents dans des domaines clos. Mais ils sont incapables d’avoir des vues d’ensemble. La vision des spécialistes et des experts désintègrent les problèmes fondamentaux. Les intellectuels sont donc plus que jamais vitalement nécessaires. Ce sont les seuls à pouvoir prendre les problèmes dans leur complexité.

– Vous parlez souvent de la nécessité d’une politique de civilisation. Qu’entendez-vous par là ?
– Notre civilisation occidentale a produit d’innombrables bienfaits dans tous les domaines. Mais elle a aussi des aspects négatifs qui ne cessent de prendre de l’importance. L’individualisme, qui est l’un des bienfaits de notre civilisation, a produit l’égoïsme actuel, cet égocentrisme détruit les solidarités traditionnelles. Le bien-être matériel est une grande conquête, mais il s’accompagne désormais d’un mal-être psychologique et moral. Les villes, qui étaient des foyers de culture et de civilisation, sont de plus en plus stressantes, stressées, polluées. Il est urgent de les réhumaniser. Les campagnes sont désertées. L’agriculture et l’élevage sont industrialisés. Il faut donc revitaliser les campagnes, redévelopper l’agriculture fermière. Autrement dit, il importe de mettre la qualité de la vie en avant par rapport à la quantité de biens. Il faut lutter contre les intoxications de civilisation comme l’automobile. Je pense que l’actuelle prise de conscience des atteintes à l’environnement contribue à cette volonté de changement. Je crois que cette idée de politique de civilisation commence à germer.

– Vous dites aussi qu’il faut encourager la décroissance dans certains domaines. Lesquels ?

Il faut examiner ce qui doit croître et décroître. Il est évident qu’il faut faire décroître les énergies polluantes au profit des énergies renouvelables. Le besoin de réformer la vie se fait de plus en plus pressant. Ce besoin se manifeste par exemple dans les vacances. Marcel Mauss a fait une étude sur le changement religieux chez les eskimos, qui ont leurs dieux d’hiver et leurs dieux d’été. Or nous avons notre propre religion alternée, qui comporte celle des vacances. Elle nous permet de nous habiller comme nous voulons, de ne plus être prisonniers de la chronométrie, d’avoir les fréquentations que nous voulons, de retrouver le goût des nourritures les plus simples pour, au final, échapper à l’oppression de la vie quotidienne. C’est peut-être une décroissance. Moi, c’est que j’appelle la qualité poétique de la vie.

– Vous avez connu plusieurs catastrophes de l’histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, vous avez manqué d’être tué à plusieurs reprises. Vous vous en êtes sorti, parfois dans des conditions miraculeuses. Quelle est donc la bonne disposition d’esprit pour traverser les crises majeures ?

– Il faut s’attendre à l’inattendu. Etre dans cet état de résistance qui permet de parier sur l’improbable. Par résistance, j’entends surtout celle qui est à même de lutter contre les barbaries. Celles-ci sont de trois ordres. Les anciennes barbaries, comme la guerre ou la torture. La barbarie froide d’aujourd’hui, qui affirme le primat de la technique sur nous-mêmes. Et enfin la barbarie des idées, à laquelle il ne faut en aucun cas céder. C’est celle qui rejette les arguments des autres avant de les examiner. Celle qui considère la personne qui n’est pas d’accord avec vous comme un ennemi à éliminer. J’ai combattu le nazisme, mais je n’ai jamais combattu les Allemands. Je n’ai jamais eu la moindre parole de mépris pour une ethnie, une race, une religion. C’est cela, la résistance. L’époque qui se présente doit nous amener à résister à la panique, à la peur. Mais surtout à la haine.

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