Monsanto « Nous ne comptons pas … sur la France »

La Tribune.fr, le 22 décembre 2008

Interview de Brett Begemann, vice-président exécutif de Monsanto

« Nous ne comptons pas particulièrement sur la France » estime Monsanto

Le patron du leader mondial des OGM revient sur les pratiques du groupe et répond aux critiques.

La Tribune : Monsanto a publié ses résultats annuels le mois dernier. Comment évoluent vos performances depuis, sur fond de crise financière et économique ?

Brett Begemann : Nous avons réalisé en 2008 (exercice clos à fin août) des ventes record pour la troisième année consécutive, avec un chiffre d’affaires de 11,4 milliards de dollars [8,8 milliards d’euros], en hausse de 36%. Notre bénéfice d’exploitation (Ebit) a plus que doublé, à 2,9 milliards de dollars. Ces résultats tiennent largement à la forte augmentation de la demande mondiale en céréales. En revanche, depuis juin, le marché a changé. En parallèle aux turbulences des marchés financiers, le prix des matières premières a significativement reculé. Les activités de Monsanto (semences et pesticides) permettent aux agriculteurs d’augmenter leur productivité. C’est un avantage pour nous dans la situation actuelle, car cette nécessité perdure même -et surtout- en période de prix bas. Nous avons cependant aussi des clients, notamment les plus petits, qui ont davantage de difficultés pour acheter nos semences car l’accès au crédit s’est restreint. C’est le cas en Europe de l’Est et en Amérique du Sud. Ainsi au Brésil, certains fermiers pourraient décider de ne pas planter cette année certaines surfaces devenues non rentables en raison de la baisse des prix des céréales.
Notre situation générale demeure cependant satisfaisante car nos principaux marchés, les Etats-Unis (46% des ventes l’an dernier) et l’Europe (17%), résistent bien.

Quel a été l’impact de la crise alimentaire survenue au début de l’année pour le groupe ?

Cette crise a permis à de nombreux pays de prendre conscience de l’urgence d’augmenter les rendements agricoles. Sur sept des huit dernières années, la production mondiale de céréales a été inférieure à la consommation mondiale. Cela est dû à la hausse des revenus disponibles en Asie, qui conduit à une hausse de la consommation de protéines animales donc de céréales pour nourrir ces animaux, mais aussi à l’augmentation de la demande mondiale. Entre aujourd’hui et 2050, les besoins mondiaux en nourriture vont doubler ! Autrement dit, il va falloir produire davantage avec les mêmes surfaces. C’est pourquoi Monsanto s’est fixé depuis cette année un objectif de «rendement durable»: il s’agit d’une part de doubler le rendement des cultures de maïs, soja et coton entre 2000 et 2030. Cela correspondrait par exemple, aux Etats-Unis, à faire passer le rendement du maïs de 137 à 274 quintaux par hectare, et celui du soja de 35 à environ 75 quintaux par hectare. D’autre part, sachant que les surfaces cultivées ne sont pas extensibles, nous nous engageons à réduire d’un tiers les intrants (eau, engrais, pesticides…) à l’unité produite. A l’heure actuelle, l’agriculture utilise déjà 70% des ressources en eau de la planète. Ce domaine de recherche est prépondérant chez Monsanto: nous pensons pouvoir commercialiser un maïs résistant à la sécheresse à l’horizon 2012. Ce faisant, l’objectif est aussi de contribuer à améliorer la vie de nos clients agriculteurs, comme avec la culture du coton OGM en Inde.

Dans quelles régions enregistrez-vous les plus forts taux de croissance ? Que représentent les organismes génétiquement modifiés (OGM) dans votre activité ?

Les régions les plus dynamiques pour Monsanto sont les Etats-Unis et l’Amérique du Sud. Nos ventes se décomposent quasiment à parts égales entre d’un côté les semences conventionnelles et biotechs (OGM), et de l’autre les pesticides (sous la marque RoundUp essentiellement). Pour les semences génétiquement modifiées (OGM), les régions de plus forte croissance sont également les Etats-Unis et l’Amérique du Sud. Mais la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud ou l’Europe sont également des zones stratégiques. Nous ne communiquons pas la part des biotechs (OGM) dans nos résultats, mais elles constituent la majorité de nos ventes de semences en Amérique du Nord et du Sud. Aux Etats-Unis, où les OGM sont commercialisés depuis douze ans, ils représentent ainsi 75% nos ventes de maïs -dont l’immense majorité sont des plantes à deux ou trois «traits», c’est-à-dire empilant deux ou trois modifications génétiques -, 95% pour le soja, et 80% pour le coton. En Argentine, ce sont l’intégralité de nos ventes de soja et 80% du maïs qui sont constituées de semences OGM. Au Brésil, 55% de la production de soja l’an dernier était OGM, et le pays vient d’autoriser le premier maïs GM. Nous y espérons deux autres approbations cette année. Depuis 12 ans, les biotechs ont permis de produire plus de 100 millions de tonnes de récoltes supplémentaires.

Comment évolue la rentabilité des semences OGM comparées aux semences conventionnelles?

Ce sont les semences OGM qui enregistrent la plus forte rentabilité au sein du groupe. En moyenne, la marge brute des pesticides est de 30 à 40%, celle des semences conventionnelles (maïs) d’environ 40%, et celle des OGM atteint 70 à 80%. Ces marges sont directement liées à la valeur ajoutée de nos technologies pour les agriculteurs. Cela s’explique aussi par des coûts de R&D et règlementaires beaucoup plus importants. Le coût moyen de développement d’une technologie OGM est plus de 100 millions de dollars sur une période 8 à 10 ans. Mais les résultats sont là: en douze ans, Monsanto a commercialisé 18 traits OGM, notamment en maïs avec des plantes résistantes aux insectes et tolérantes aux herbicides («RoundUp Ready»). L’an prochain, nous allons commercialiser un maïs OGM qui contient pas moins de huit modifications génétiques, en partenariat avec Dow Chemical. Et nous sommes encore au tout début de la recherche: le maïs possède 40 000 gênes!

Justement, comment évolue votre budget de R&D et quelles sont vos méthodes en la matière ?

Nous dépensons chaque année 9 à 10% de notre chiffre d’affaires en R&D, soit près d’un milliard de dollars l’an dernier et nous comptons conserver cette proportion. Notre originalité est que cette somme est investi à 85% dans les semences et biotechs, contrairement à nos concurrents plus gros –BASF, Bayer, Syngenta… – mais qui investissent dans l’agrochimie (pesticides). Monsanto dispose aujourd’hui d’une vingtaine de traits OGM à divers stades de développement. Les prochaines technologies qui arriveront sur le marché sont celles de tolérance à la sécheresse pour réaliser des économies d’eau, et celle de l’optimisation de l’usage de l’azote par la plante, avec à la clé des réductions d’engrais chimiques de 10 à 40%. Quant à nos procédés de recherche, ils sont très semblables ceux de la pharmacie, avec trois à quatre phases de développement. Les approbations réglementaires sont différentes selon les pays, ce qui n’est pas nécessairement souhaitable d’ailleurs. Les plus rigoureuses sont bien sûr les évaluations basées sur des données scientifiques. C’est lorsque les processus d’approbations s’appuient des considérations politiques que les choses se compliquent…

Vous voulez parler de l’Europe et plus spécifiquement du cas français, où un moratoire sur la culture d’OGM a été décrété en février dernier ? Quel regard portez-vous sur cette situation ?

Elle est pour moi très décevante, en premier lieu pour les agriculteurs, qui perdent en compétitivité par rapport à leurs homologues espagnols, argentins ou brésiliens. Cela est d’autant plus étonnant que nos produits ont été vendus en France pendant trois ans avant le moratoire -entre 2005 et 2007- et que l’Europe continue d’importer massivement des céréales OGM -soja notamment- pour nourrir son bétail. Notre message est clair : qu’on laisse les scientifiques faire leur travail. Cela dit, nous sommes présents sur les marchés où la culture est possible et ne comptons pas particulièrement sur la France, où jusqu’ici nous sommes présents et même leaders avec nos produits conventionnels.

Certains opposants aux OGM remettent en cause les donnés disponibles sur leur innocuité. Publiez-vous une liste des laboratoires de recherche auxquels vous recourez pour réaliser vos études?

Pas à ma connaissance. Mais Monsanto collabore avec de nombreux instituts de recherche publics et privés. En recherche fondamentale, c’est l’une des clefs de notre succès: nous n’avons jamais souffert du syndrôme du «non inventé ici» qui pousse certaines sociétés à se centrer sur leur recherche interne exclusivement. En revanche, les études sur l’innocuité de nos produits sont majoritairement menées en interne. Mais cela n’altère en rien la fiabilité des instances de régulation qui valident nos produits sur des bases scientifiques.

Parmi les méthodes d’évaluation des risques toxicologiques des OGM, le principe d’équivalence en substance [selon lequel pour être approuvé, un OGM doit être démontré « substantiellement équivalent » à une culture conventionnelle] est également contesté… On trouve aussi des suspicions d’allergies à certains OGM ?

Ces contestations n’ont pas lieu d’être. Le principe que vous mentionnez indique en effet qu’une céréale produite à partir d’un OGM doit être «substantiellement équivalente» à celle issue d’une culture conventionnelle. Et il a été démontré que c’est le cas pour les OGM commercialisés jusqu’à présent, c’est-à-dire ceux qui modifient les propriétés agronomiques des plantes (résistance aux ravageurs, sensibilité aux herbicides). En revanche, il est vrai que nous travaillons aujourd’hui sur des sojas dont le profil lipidique sera enrichi en oméga 3 ou modifié pour présenter les propriétés de l’huile d’olive, et là, de fait il n’y a pas d’équivalence. Mais dans ces cas-là nous ferons des tests d’une autre nature, comme les font les groupes agroalimentaires par exemple. Quant aux allergènes, c’est la première chose qui est testée lors du développement d’un OGM ! De façon générale, les procédés de test des OGM sont bien plus stricts que lors du développement d’une semence hybride conventionnelle, pour laquelle aucun test de toxicité n’est demandé. C’est pourquoi je suis personnellement plus rassuré quand je mange un OGM qu’un complément alimentaire par exemple!

Une étude récente publiée par le Ministère autrichien de la santé a fait état de problèmes de fertilité sur des souris nourries avec du maïs MON810. Qu’y répondez-vous? 

Les chercheurs qui ont mené cette étude ont eux-mêmes indiqué que les résultats ne leur semblaient pas cohérents et qu’ils ne pouvaient en tirer de conclusion fiable. Tout ce que nous demandons, c’est que tous ces travaux réalisés sur nos produits soient soumis au même niveau de rigueur scientifique que nos propres études – en l’occurrence le plus haut niveau. Encore une fois, je ne suis absolument pas contre la science et la recherche, au contraire! Depuis douze ans que les OGM sont commercialisés, et parmi les 25 agences de régulation supranationales qui existent dans le monde, pas une n’a pu démontrer la dangerosité des OGM.

Quid de la question de la dissémination des OGM, qui nuierait à la biodiversité en contaminant des champs conventionnels?

Bien sûr, le pollen des plantes peut être transporté et contaminer d’autres champs. Mais toutes les espèces de plantes évoluent depuis des années, naturellement et par la main de l’homme. Le maïs actuel, issu de travaux de sélection millénaires, ne ressemble en rien à son ancêtre la théosinte. De plus, les agriculteurs qui souhaitent produire des cultures conventionnelles peuvent tout-à-fait le faire en respectant les règles de coexistence avec les champs OGM (distances minimales…). La coexistence n’est pas un concept né avec les OGM, les agriculteurs la pratiquent depuis longtemps pour leurs différentes filières de production.

Un autre point soulevé par les anti-OGM est celui de la résistance grandissante des cultures OGM aux herbicides, ce qui engendrerait une utilisation exponentielle de ces produits…

Cette préoccupation n’a été que très rarement étayée par des cas validés scientifiquement. Mais c’est notamment pour y parer que nous mettons au point des variétés intégrant plusieurs technologies OGM : le maïs à huit traits dont je vous parlais précédemment contiendra trois gènes de résistance à un premier insecte et trois autres à un second. De sorte qu’il est hautement improbable qu’un insecte ravageur développe une résistance à une plante aussi sophistiquée.

Comment s’explique la position de leader de Monsanto sur le marché des OGM?

Nous disposons de près de 90% des technologies biotechs commercialisées à ce jour. Cela est dû à l’avance prise en recherche dès les années 1970. Mais nous ne les commercialisons pas seuls : nous avons de nombreux contrats de licences pour commercialiser nos technologies qui sont ainsi vendues intégrées dans les variétés de multiples semenciers. Rien qu’aux Etats-Unis, 200 pour le maïs et 300 pour le soja. De sorte que les agriculteurs conservent la possibilité d’utiliser la variété de leur choix.

C’est là aussi un point d’achoppement avec les anti-OGM, pour qui il est anormal qu’un agriculteur doive payer chaque année pour une semence OGM, et ne puisse pas replanter celles de l’année précédente …

Chaque année, l’agriculteur a le choix de ne pas acheter de semences OGM. Concernant le maïs, n’importe quel agriculteur vous dira qu’il achète chaque année des plantes hybrides, car il n’est absolument pas rentable de réutiliser des semences d’une année sur l’autre. Cette remarque reste valable pour d’autres cultures comme le soja, mais le fait de payer chaque année est le prix de la technologie développée, et cela s’accompagne pour les agriculteurs d’une contrepartie économique sous forme d’un meilleur rendement. Sur le continent africain, Monsanto contribue à un partenariat de recherche mené par des agronomes africains et abondé par la fondation Bill Gates pour développer des variétés de maïs tolérantes à la sécheresse et donc peu gourmandes en eau, pour en offrir l’accès à des paysans africains qui pratiquent l’agriculture de subsistance [pour leur propre consommation, ndlr], le tout sans royalties. J’espère que nous parviendrons à des résultats concrets sur ce sujet.

Quelle est la stratégie de Monsanto à moyen terme ? Prévoyez-vous des acquisitions ?

Nous allons bien sûr continuer nos recherches. Le soja RoundUp Ready [tolérant au RoundUp], l’un de nos trois principaux produits, va être remplacé l’an prochain par un produit de seconde génération, multi-gènes. Idem pour le maïs. Le but est de multiplier les gènes modifiés de façon à minimiser les risques de résistance mais aussi d’augmenter le rendement -de 7 à 11% pour le soja OGM de dernière génération par exemple- et donc la performance des agriculteurs. D’un point de vue financier, nous visons un doublement de notre résultat brut d’exploitation entre 2007 et 2012, dans une fourchette de 9,5 à 9,75 milliards de dollars. Nous sommes actuellement à peu près à mi-chemin de cet objectif. Nous disposons également de liquidités suffisantes pour continuer d’investir tout en augmentant notre dividende, qui a déjà crû de 40% depuis 2000.  Enfin, nous regardons également des opportunités d’acquisitions en semences, notamment potagères. L’Europe nous semble particulièrement intéressante. Nous avons acquis en début d’année un semencier néerlandais de légumes, De Ruiter (800 millions de dollars). Plus récemment, nous avons racheté un semencier brésilien de canne à sucre pour 290 millions de dollars.

 

Une Réponse

  1. Monsanto “Nous ne comptons pas … sur la France”..
    Ca tombe bien :)
    La France ne compte pas sur Monsanto..
    Assez d’horreur de leur part..

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