La double erreur de l’empreinte écologique

Les Echos, Patrick Jolivet, le 26 novembre 2008

La double erreur de l’empreinte écologique

L’association de défense de l’environnement WWF a publié récemment son rapport Planète vivante 2008, accompagné d’un supplément consacré à l’« empreinte écologique » de la France et de la Belgique. Cette expression désigne un indicateur censé évaluer, à l’échelle d’un pays (ou d’une personne, d’une ville, etc.), la demande de la population de ce pays vis-à-vis de la planète. Elle mesure, selon ses promoteurs, la surface biologiquement productive de terre et de mer nécessaire pour fournir les ressources consommées par le pays et absorber les déchets qu’il produit.

Ainsi, un pays est considéré comme débiteur si son empreinte écologique est supérieure à sa biocapacité (il consomme plus d’espace biologiquement productif que ce dont il dispose), et créditeur dans le cas contraire. Selon le rapport, l’empreinte écologique de la France dépasserait de 62 % sa biocapacité (évaluée à 3 « hectares globaux », ou hectares productifs moyens, par personne), et les pays d’Europe occidentale seraient « dans une situation insoutenable de dépendance et d’exploitation vis-à-vis des ressources du reste du monde ». Un tel indicateur nous semble présenter deux limites majeures, tenant tant à son mode de construction qu’à la vision normative qui le sous-tend.

Concernant la première limite, l’empreinte écologique consiste à comparer une offre (ce que la planète peut nous permettre d’utiliser comme ressources et comme services environnementaux) et une demande (ce dont les êtres vivants ont besoin), une année donnée. Ce qui suppose que nous soyons capables de mesurer de façon précise et homogène les surfaces terrestres et marines correspondantes, à l’aide d’une méthodologie claire et transparente au débat scientifique… ce qui aujourd’hui est loin d’être le cas, comme le reconnaissent les auteurs eux-mêmes. Supposons néanmoins que cette hypothèse soit vérifiée. Le caractère insoutenable des activités humaines actuelles, dans nos pays, viendrait d’une demande durablement supérieure à l’offre. L’image est saisissante, et a été utilisée au plus haut niveau lors du sommet de Johannesburg en 2002 : si tout les habitants de la planète consommaient comme les Français, ils nous faudrait 2 planètes supplémentaires !

Un tel raisonnement oublie cependant un (tout petit) détail : dans nos économies de marché, ce qui permet d’équilibrer l’offre et la demande est le système de prix. Or les prix sont tout simplement oubliés dans le calcul de l’empreinte écologique. Nous avons affaire à un indicateur visant à comparer une offre et une demande de ressources rares, à usages alternatifs… sans aucun recours au système de prix : cherchez l’erreur ! Les promoteurs de l’empreinte écologique nous proposent implicitement le raisonnement suivant : si tous les habitants de la planète consommaient comme la moyenne des Français, et dans les conditions économiques actuelles, alors il nous faudrait 2 planètes supplémentaires. Mais, précisément, si tous les habitants de la planète voulaient consommer comme la moyenne des Français, les conditions économiques seraient très différentes de celles que nous connaissons. Certains biens verraient leur prix exploser, d’autres disparaîtraient, des substitutions s’opéreraient dans les processus de production, etc. Même dans un cadre réglementaire et fiscal inchangé, l’environnement économique serait tout autre, et il n’y a donc aucune raison de penser que les choix de production ou de consommation des agents resteraient identiques. Le raisonnement qui sous-tend la construction de l’indicateur est intrinsèquement incohérent. Cette même limite (absence de système de prix et de fonction de production) avait déjà été exposée pour le modèle de Forrester utilisé par Meadows et son équipe dans le fameux rapport du Club de Rome… au début des années 1970. La critique de la théorie économique dominante et de la régulation marchande ne devrait pas s’accompagner d’une méconnaissance profonde des mécanismes économiques fondamentaux.

Venons-en à la seconde limite, tenant à la vision normative de l’empreinte écologique. Notre modèle est insoutenable, parce qu’il ne saurait être généralisé à l’ensemble de la planète… mais qui souhaite qu’il le soit ? Que nos modes de vie soient particulièrement énergivores, consommateurs de ressources et émetteurs de pollutions, personne ne le conteste. Mais cela fait bien longtemps que les économistes ont abandonné la vision de Rostow sur le développement comme un processus linéaire de rattrapage des économies les moins avancées vers les économies occidentales. En outre, un tel raisonnement est très étonnant de la part d’un mouvement qui ne cesse d’affirmer les spécificités locales des modes de développement.

Deuxième exemple : notre pays serait débiteur écologique, puisque selon les derniers calculs chaque Français aurait besoin de 4,9 hectares globaux pour soutenir son niveau de vie, alors qu’il n’en disposerait que de 3 en réalité. Mais que cela signifie-t-il ? Que chaque habitant de chaque pays n’aurait « droit » qu’à ce que la surface productive moyenne de son pays ne le lui permet ? Vision singulière et particulièrement périlleuse pour tous les habitants des pays arides, désertiques ou montagneux…

Bien évidemment, il ne s’agit en aucun cas de nier l’importance de la crise écologique, ni le besoin que nous avons d’indicateurs fiables sur l’état des ressources naturelles. Pas plus qu’il ne convient d’avoir une confiance aveugle en la régulation marchande, comme l’actualité le rappelle aux (anciens) adeptes libéraux du tout marché. Le système de prix est certes imparfait, le « progrès technique » porteur de menaces potentielles, et le PIB – lui aussi – un indicateur discutable. La problématique du développement durable nous amène à opérer des choix en univers controversés, c’est-à-dire dans des situations où l’absence de certitudes scientifiques ne doit conduire ni à l’inaction ni en la confiance aveugle vis-à-vis du progrès technique. Mais si la réflexion sur cette problématique doit nous apprendre quelque chose, c’est bien la complexité des phénomènes en question. L’évolution de nos économies ne suit pas un processus linéaire simple et cumulatif, mais un processus dynamique et complexe. On ne peut penser la complexité avec des indicateurs simplistes.

Patrick Jolivet est responsable R&D de l’agence BMJ Ratings et chercheur associé au laboratoire Erasme (Ecole centrale de Paris)

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :