CNRS : Les racines de la crise alimentaire mondiale

Le journal du CNRS, Philippe Testard-Vaillant

Article associé les recettes pour nourrir la planète

Les racines de la crise

À l’heure où s’achèvent, sous nos latitudes, les délices estivales de vacances bien méritées, tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Deux milliards d’humains, sur les 6,6 milliards que compte la Terre, y sont « mal nourris », vivant avec moins de deux dollars par jour et un apport énergétique inférieur à 2 700 kilocalories. Et plus de 850 millions ont faim chaque jour (moins de 2 200 kilocalories). Toutes les cinq secondes, assure la Food and Agriculture Organization (FAO), la branche de l’ONU dédiée à l’alimentation et à l’agriculture, un enfant de moins de dix ans meurt de faim quelque part sur le globe, et le manque de nourriture fauche 25 000 personnes par jour, soit 9 millions par an…

Ce tableau déjà bien sombre a été encore noirci, voilà quelques mois, par des évènements que l’on croyait appartenir à un passé révolu : les émeutes de la faim qui ont éclaté de façon simultanée dans de nombreux pays témoignant d’une grave crise mondiale. Du Mexique au Pakistan, en passant par Haïti, le Sénégal, l’Ouzbékistan, les Philippines, le Cambodge, Madagascar, le Maroc, la Côte d’Ivoire, l’Égypte… ces manifestations ont rassemblé dans la rue des centaines de milliers de citadins frappés de plein fouet par la folle envolée des prix des produits alimentaires et confrontés à l’impossibilité de se procurer à manger. En ligne de mire : les céréales, premier maillon de la chaîne. « Le blé détient le record de progression, indique Philippe Chalmin, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine. Une tonne de blé qui valait 120 ou 130 dollars il y a trois ans en vaut désormais 400 à 450. La flambée est sensiblement identique pour le riz mais un peu moins forte pour le maïs. » La tonne de graines de soja, elle, cotée à 200 dollars en 2005-2006, l’était à 380 fin 2007… Les ménages consacrant 60 à 90 % de leur budget au poste « nourriture » dans le Sud (contre 10 à 20 % en Occident), on comprend l’effet dévastateur de cette tornade d’augmentations sans précédent ou presque.

La caractéristique de ces mouvements sociaux est d’être « des révoltes de la pauvreté urbaine, insiste pour sa part Pierre-Jean Roca, directeur de l’Institut de formation et d’appui aux initiatives de développement (IFAID) et ingénieur de recherche au Centre d’études d’Afrique noire (Cean). Cette crise touche des gens qui, jusqu’ici, parvenaient à se nourrir tant bien que mal parce qu’ils ont un petit boulot. Il s’agit par conséquent d’une crise du pouvoir d’achat. » Autant la sous-nutrition chronique croupit dans les oubliettes de l’actualité, autant les émeutes de la faim attirent sur elles les projecteurs car « elles concernent des populations urbaines plus proches des pouvoirs nationaux et internationaux, renchérit Henri Rouillé d’Orfeuil, conseiller à la direction des relations extérieures du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) et président de Coordination Sud, une plate-forme regroupant 120 organisations non gouvernementales (ONG) françaises de solidarité internationale. Leur impact médiatique est important parce qu’il vient réveiller ces pouvoirs et nous indiquer qu’à la sous-nutrition des campagnes s’ajoute désormais une faim urbaine des consommateurs pauvres ».

Les méfaits de la dérégulation

Mais que s’est-il donc passé pour que les prix agricoles montent brutalement en flèche ? Les racines de cette hyperinflation, de l’avis général, sont plurielles et s’entremêlent à l’envi. Surtout, plusieurs échelles de temps doivent être prises en compte. S’agissant du long terme, nombreux sont les experts à porter un jugement sévère sur la marche forcée des politiques agricoles vers le libre-échange, et à faire de ce processus l’un des principaux « coupables » de la crise alimentaire actuelle. Toute la logique, pour ne pas dire l’idéologie, des politiques agricoles conduites au cours des dernières décennies du XXe siècle (et toujours en vigueur) « repose sur un postulat développé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), repris par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) lors du cycle d’Uruguay (lire l’encadré) signé en 1994 et par les institutions financières internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international) lorsqu’elles négocient des programmes d’aide ou des annulations de dettes avec les pays les plus vulnérables : celui de la vertu du marché mondial et de la libéralisation des échanges agricoles, explique Hélène Delorme, chercheuse associée au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri). Malheureusement, aucun des objectifs poursuivis – réduction des soutiens publics à l’agriculture, stabilisation des cours internationaux, développement économique des pays les moins avancés – n’a été atteint. » C’est que l’internationalisation des marchés agricoles, qui prône à mots couverts la création d’une immense « ferme mondiale » où toutes les ressources humaines, naturelles, techniques et financières pourraient se conjuguer sans contraintes, entraîne « une concentration de la production au profit des firmes agroalimentaires occidentales, et une asphyxie des petites paysanneries du Sud », poursuit Henri Rouillé d’Orfeuil. En organisant, au nom du salut par « le libre jeu des forces du marché », une compétition commerciale entre les différentes agricultures mondiales, « la dérégulation a jeté dans la même arène des combattants dont les productivités et les compétitivités se situent dans des rapports de 1 à 100, voire de 1 à 1 000 ».

Et ce qui devait arriver est arrivé. Mieux armés pour affronter les grands vents de la dérégulation censée optimiser les prix pour tous les acteurs, et d’abord pour les consommateurs, les pays développés, dans un contexte global de surproduction par rapport à la demande solvable, ont exporté leurs excédents agricoles à bas coûts vers les pays en développement (PED) en y signant la ruine des cultures vivrières concurrencées sur leurs propres marchés et incapables de répliquer. Pendant vingt ans, « de nombreux PED ont pris l’habitude d’importer des quantités importantes de céréales à bas prix pour régler leurs problèmes alimentaires et nourrir leurs populations urbaines pauvres, dit Pierre-Jean Roca. Du coup, ils ont levé la pédale sur leurs propres politiques agricoles. Une solution très risquée en elle-même, mais tout le monde, si l’on peut dire, y a trouvé son compte ».

Chaque fois que ces mêmes pays ont été confrontés à des crises de financement, et qu’il a fallu mettre sur pied des plans d’ajustement structurel, « le premier réflexe du FMI et de la Banque mondiale a été de liquider les quelques restes de politique agricole qui subsistaient dans ces États surendettés », ajoute Philippe Chalmin. Sans oublier les difficultés liées à la « mauvaise gouvernance » qui ronge maints pays du Sud. En Afrique subsaharienne, « la multiplication des “droits de ficelle” – des prélèvements parafiscaux sur les denrées agricoles sans fondement légal et souvent détournés à des fins privées – constitue un obstacle à la circulation et au commerce des marchandises agricoles, explique Catherine Araujo Bonjean, du Centre d’études et de recherches pour le développement international (Cerdi). Plus généralement, l’insécurité qui plane sur les droits de propriété n’incite pas à investir. Une terre peut être confisquée du jour au lendemain. L’État, bien souvent, se comporte en prédateur. »

Soupçons sur la Chine et l’inde

Mais revenons-en aux sommets atteints ces derniers mois par les prix. Quels évènements sont venus clore cette période où la planète agricole a vécu dans l’illusion de l’abondance et des prix bas ? Beaucoup de regards se tournent vers l’Inde et la Chine qui représentent ensemble 38 % de la population mondiale et comptent pour 15 % des importations agricoles. Tout pays en train de décoller économiquement voit en effet une part de ses classes moyennes passer d’une alimentation fondée sur les céréales, sources de calories peu onéreuses, à une alimentation de meilleure qualité, ce qui se traduit notamment par la consommation de protéines d’origine animale. « En Inde, qui connaît une croissance moyenne annuelle de 8 à 9 %, la production de volailles a augmenté de 12 % par an au cours des cinq dernières années », dit Philippe Chalmin. Or, les volailles sont très largement nourries avec des céréales et des tourteaux – résidus solides – de graines oléagineuses… En Chine, la consommation de viande par tête a progressé de 4,5 % par an de 2001 à 2006. Celle d’œufs et de produits laitiers suit le mouvement. Une « transition alimentaire » qui se manifeste par une hausse endiablée des importations de graines de soja (pour nourrir les volailles) lesquelles ont plus que doublé entre 2003 et 2007.

L’Inde et la Chine sont-elles donc les coupables désignées ? Pas si sûr. Que nos deux mastodontes soient amenés à peser sur l’équilibre alimentaire mondial n’est pas contestable, intervient Frédéric Landy, maître de conférences à l’université Paris-X-Nanterre. Mais, pour l’heure, le dynamisme économique de la Chine et de l’Inde n’est pour rien dans la hausse brutale des prix agricoles, plaide le même géographe. Concernant l’Empire du milieu, « exception faite du soja (30 millions de tonnes importées en 2007), sa situation commerciale apparaît enviable. En 2007, la Chine a exporté 5 millions de tonnes de maïs, 3 millions de tonnes de blé et 1 million de tonnes de riz. Preuve que la production céréalière chinoise était encore excédentaire l’an dernier ». Le sous-continent indien, de son côté, « a fait savoir qu’il n’importerait pas de blé en 2008 et n’a pas cessé d’exporter du riz ces dernières années ». Sans oublier qu’il est aussi exportateur de viande et de produits laitiers en raison de sa faible consommation de viande bovine et porcine liée à des pratiques religieuses et à l’importance du végétarisme. « Et s’il est exact que les Indiens mangent davantage de volailles que par le passé, ils consomment aujourd’hui moins de 2 kilogrammes de poulet par an et par tête, ce qui est extrêmement peu », ajoute Frédéric Landy. Soit dit en passant, la Chine et l’Inde ont aussi récemment connu des émeutes de la faim, une fraction de leurs populations continuant à être sous-alimentée.

Les agrocarburants montrés du doigt

S’agissant des explications pour le moyen terme, la décision prise par quelques grandes puissances agricoles de se défaire de leurs stocks de grains, considérés par l’OMC comme des armes déloyales, provoque chez certains observateurs des grincements de dents plus aigus qu’un essieu mal graissé. Pour réduire les coûts importants du stockage et se rapprocher d’un fonctionnement en flux tendus, « l’Union européenne, depuis 1992, s’est progressivement débarrassée des stocks qu’elle avait accumulés », confirme Hélène Delorme. Or, ces stocks de réserve, à l’instar des stocks américains dans les années 1950-1960, « stabilisaient les prix agricoles mondiaux dans leur ensemble. Grâce à eux, l’Europe faisait office de “stockeur en dernier ressort” et pouvait intervenir en cas de déficit de production ». La Chine, de même, a déstocké de façon massive depuis 2000. « Ses stocks de blé sont passés de 100 millions de tonnes en 2000 à 35 millions de tonnes en 2006, indique Jean-Paul Charvet, professeur à l’université Paris-X-Nanterre. En outre, l’envolée des cours des hydrocarbures et la nécessité de lutter contre le changement climatique ont poussé différents gouvernements à mettre en place des incitations fiscales à la production d’agrocarburants de première génération5. »

D’où la présence, dans le box des accusés, du bioéthanol et du biodiesel, un couple à odeur de soufre pour le sociologue Jean Ziegler, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation des populations du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, qui les qualifie de « crime contre l’humanité ». Voué à compléter dans les transports un pétrole qui fait grimper le mercure, bat record à la hausse sur record à la hausse et renchérit les coûts de fabrication des intrants (engrais, pesticides…), les charges liées à la mécanisation (utilisation de tracteurs, de motoculteurs, de pompes…) et celles du fret, l’« or vert » est-il le pelé, le galeux d’où viendrait une bonne partie du mal ? Autrement dit, les cultures produisant des carburants végétaux livrent-elles une concurrence malsaine aux cultures alimentaires ?

Les avis divergent. Pour certains, c’est oublier un peu vite que sur les 2,1 milliards de tonnes de céréales produites dans le monde, les agrocarburants ne représentent que 100 millions de tonnes. Autre argument des professionnels de la filière pour dédouaner leurs « protégés » : les prix du riz ont grimpé de 80 % en 2007, alors que pas une goutte de bioéthanol ne provient de cette céréale.

« Quel contresens de préférer remplir des réservoirs plutôt que des estomacs ! », rétorquent ceux pour qui l’expansion des agrocarburants menace les pays pauvres. Et d’arguer que 225 kg de maïs suffisent à nourrir une personne au Mexique pendant un an. Or, les agriculteurs américains, avec l’approbation du gouvernement fédéral et moyennant de lourdes subventions, ont affecté 79 millions de tonnes de maïs à la production de bioéthanol en 2007-2008, soit 23,7 % de leur production. Autrement dit, près d’un quart du maïs made in USA est aujourd’hui destiné aux automobiles. Conséquence : le maïs alimentaire se raréfie, et comme tout ce qui est rare est cher… le phénomène est responsable, d’après la FAO, d’un tiers de la hausse des prix mondiaux du maïs (et même de 70 %, d’après le FMI). Et voilà qui explique pourquoi la tortilla mexicaine6 est devenue inabordable. « En tout état de cause, les États-Unis ont joué un rôle dans la hausse des prix du maïs. Celui-ci demeure pourtant la céréale qui a le moins augmenté comparativement, dit Philippe Chalmin. En revanche, l’éthanol du Brésil, tiré de la canne à sucre, est objectivement étranger à l’emballement du prix des céréales. »

Et l’Union européenne ? Les 27 se sont fixé comme objectif d’obtenir que 5,75 % du liquide utilisé pour les transports soit issu de plantes d’ici à 2010, et 10 % à l’horizon 2020. Cela prive-t-il – au moins partiellement – l’humanité d’une nourriture potentielle ? La production de biodiesel, de ce côté-ci de l’Atlantique, a atteint 10,2 millions de tonnes en 2007 (contre 4,9 en 2006), et celle de bioéthanol 1,77 million de tonnes (dont 578 000 en France, premier producteur). « On peut donc imputer à l’Europe une petite responsabilité dans l’envolée des cours des produits agricoles », dit Philippe Chalmin.

Quand la météo et la Bourse s’en mêlent
Enfin, deux facteurs de court terme participent au bond des cours agricoles : des conditions climatiques difficiles et le jeu de la spéculation. Le mauvais été 2007 a participé à l’augmentation des prix des grains dans l’Union européenne, « de même que, sur le marché mondial, de sévères gelées ont affecté l’Ukraine et la Russie méridionale lors de la campagne 2006-2007, ou des vagues de sécheresse ont touché l’Australie, réduisant la production de blé australienne de moitié », commente Jean-Paul Charvet. Pour autant, ces accidents météorologiques n’ont rien d’exceptionnel et « ne manqueront pas de se reproduire de façon périodique. Quand on dispose de stocks suffisants, leur impact sur les prix demeure le plus souvent modeste. En revanche, lorsque les stocks sont au plus bas, comme c’est le cas actuellement, les prix peuvent s’envoler ».

Quant à la spéculation internationale, des capitaux en quête de placements, échaudés par le scandale des « subprimes »7 et la dépréciation du dollar, se sont repliés sur les matières premières, énergétiques ou agricoles. Les voir arriver dans des secteurs qu’ils ne fréquentaient pas jusqu’ici « contribue à l’instabilité des cours des produits agricoles », dit Philippe Chalmin. Toutefois, « la spéculation ressemble à l’écume sur la vague. Si la mer est déchaînée, il y a de grosses vagues et beaucoup d’écume. Cela pour dire que la spéculation n’a pas créé la vague, mais qu’elle l’augmente et ajoute à la fébrilité des marchés. D’ailleurs, vous remarquerez qu’il n’y a pas de Bourse pour un produit comme le riz, donc pas de spéculation et pourtant, il a presque autant augmenté que le blé ».

Sortir d’une crise aussi grave a tout du casse-tête. Dans l’immédiat, une augmentation de l’aide humanitaire s’impose dans des lieux prioritaires (cantines scolaires, maternités, centres de santé…). Mais « le front humanitaire n’est pas vraiment constitué », constate Henri Rouillé d’Orfeuil, les émeutes de la faim ne correspondant pas aux réponses apportées classiquement par les ONG dans les cas de catastrophes naturelles et de conflits armés bien délimités. Après la poussée de fièvre de ces derniers mois, « on devrait observer une légère détente sur les prix agricoles puisque les récoltes de 2008 seront probablement supérieures de 2,5 % à celles de 2007 », poursuit Philippe Chalmin, pour qui « l’idéal serait que les larmes de crocodile que l’on a vu couler sur les joues au Sommet mondial de l’alimentation, début juin à Rome, ne sèchent pas trop vite, et que l’on aide les PED à relancer leurs politiques agricoles ».

De fait, pour régler la crise actuelle, c’est toute l’agriculture mondiale qu’il va falloir revoir. Sans oublier que « nous n’échapperons ni à la croissance démographique et urbaine qui “minéralise” le sol, ni au changement de régime alimentaire vers le carné (5 fois plus de terres utilisées qu’avec un régime plus végétarien), ni à l’augmentation du nombre d’automobiles, ni à la volonté des États d’édifier un rempart stratégique pour assurer leur indépendance énergétique grâce aux agrocarburants, même si leur prix reste élevé, conclut Pierre Matarasso, directeur scientifique adjoint du département « Environnement et Développement durable » du CNRS. Au total, la pression sur les terres ne peut que s’accroître, sans parler de celles qui deviendront infertiles du fait de la surexploitation, du changement climatique et du manque d’eau. »

 

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