Le « verdissement » de l’opinion publique

Jean-Paul Bozonnet dans Sciences Humaines N° 40 de juillet/août 2005

Si l’écologisme a fluctué au cours des trente dernières années, le consensus autour des questions environnementales est toujours solide. Seules les formes d’engagement et la sociologie des militants semblent s’être transformées.

Une légende contemporaine attribue volontiers la paternité de l’écologisme au grand chef indien Seattle ; les historiens des idées, comme Luc Ferry, souvent moins bien intentionnés, en découvrent les prémices dans les procès médiévaux contre les animaux ou dans le régime hitlérien. Ils font remonter l’écologisme loin dans le passé, aux romantiques, à Jean-Jacques Rousseau, et même à François d’Assise : en fait, ces reconstructions téléologiques ignorent la spécificité de cette pensée contemporaine qui naît à la fin des années 60. C’est en effet en 1962 que Rachel Carson, avec Le Printemps silencieux, sensibilise l’opinion publique américaine aux agressions chimiques. Puis en 1971, Barry Commoner, dans son ouvrage fondateur, L’Encerclement, élargit le propos à la société industrielle entière et vulgarise l’écologie politique. Enfin, en 1972, le Club de Rome avertit solennellement l’opinion mondiale des « limites de la croissance » et des catastrophes écologiques à venir, prophétie vite réalisée par la crise du pétrole.

L’écologisme est alors pleinement constitué et très largement diffusé dans les opinions publiques occidentales. Dans chaque pays, il se manifeste lors de circonstances historiques propres : jour de la Terre en 1970 aux Etats-Unis, campagne présidentielle de René Dumont en 1974 en France, combat antinucléaire en Allemagne… Mais l’écologisme n’avait-il pas existé jadis ? Les idées de retour à la nature n’avaient-elles pas déjà servi à de nombreux régimes et inspiré quelques politiques publiques ? Au XIXe siècle en France, le corps des forestiers travaille à reboiser, et, dès 1913, un premier parc naturel est créé dans l’Oisans. Ecologisme avant la lettre ? Non, car le discours contemporain est totalement nouveau et original et les acteurs militent dans un mouvement qui s’étend bien au-delà de leurs seules frontières nationales.

Un discours original et total

Dans l’écologisme aujourd’hui, le rapport à la nature constitue le noyau d’un système d’idées cohérent et totalisant, impliquant la planète entière et toute l’histoire humaine, contrairement à la nostalgie rousseauiste qui pouvait être instrumentalisée par des idéologies différentes. De plus, l’écologisme dépasse de beaucoup le seul thème de l’environnement. Son projet central contient une dimension sociale : le retour à la nature est prôné pour sa dimension à « échelle humaine », le fameux « small is beautiful », qui favorise le lien communautaire. Il refuse aussi l’extension indéfinie de la médiation technique industrielle et de la rationalité marchande, qui sont accusées de détruire les relations directes entre individus et les liens chaleureux et personnels. Enfin, il suscite partout des mouvements sociaux qui visent à modifier tant les choix collectifs que les pratiques individuelles.

Qualité de l’air, de l’eau, biodiversité, OGM, effet de serre, radioactivité…, ne peuvent être perçus ni mesurés par l’expérience ordinaire. Même si les écologistes expliquent souvent l’origine du mouvement par la dégradation de l’environnement, rien ne confirme historiquement cette causalité. D’ailleurs, l’adversaire est difficile à désigner : la culpabilité est diluée chez de nombreux acteurs et les victimes sont souvent les mêmes que les pollueurs.

Les conséquences des actes destructeurs sont la plupart du temps peu perceptibles ou apparaissent longtemps après. C’est pourquoi, au cours de l’histoire humaine, l’état normal d’une société est l’absence de souci environnemental. Dès le néolithique en effet, l’humanité est accablée par ses propres catastrophes écologiques : de la disparition des grands mammifères à la destruction des sols par les pratiques agricoles dévastatrices. Plus récemment, le milieu du XXe siècle s’est illustré par la folie des grandeurs des planificateurs et les bombes nucléaires dans l’atmosphère. Pourtant, ni les mouvements ni la conscience écologique n’ont vu le jour à cette époque. Il y a déconnexion historique entre les deux phénomènes.

Bien plus, les enquêtes (1) montrent que ceux qui souffrent le plus du bruit, de la pollution de l’air, de la circulation automobile, du manque d’espaces verts placent l’environnement bien après les craintes du chômage ou de la violence. Ce décalage se retrouve au plan international : les pays nordiques, les plus environnementalistes, sont aussi les moins pollués, tandis que les pays pauvres, les plus touchés, sont ceux qui s’intéressent le moins au problème. L’émergence du discours écologiste n’est donc pas une réponse directe aux plaintes des individus ni aux atteintes environnementales des nations.

Enfin, il y a disjonction entre sentiment du risque et écologisme. La sensibilité au risque chimique, OGM ou nucléaire, est d’abord partagée par les plus modestes, tandis que l’écologisme est revendiqué par les plus diplômés, peu inquiets pour eux-mêmes de ces risques.

La survivance d’un grand récit

Déconnexion historique entre époques destructrices et protectrices, disjonction entre catégories sociales victimes de la pollution et inquiètes des risques mais sans conscience écologique, et catégories aisées protégées mais fortement sensibilisées… Tout indique que l’écologisme est une construction relativement autonome, largement indépendante des nuisances ou dangers ressentis.

La difficulté à appréhender la complexité des écosystèmes explique aussi la facilité avec laquelle l’imaginaire s’empare de l’écologisme. Plutôt qu’avancer des arguments scientifiques arides, les organisations écologistes et les médias jouent sur la corde sensible de l’opinion : l’amour des animaux avec les bébés phoques dans les années 70, puis les baleines, ou l’image du savant fou jouant avec la planète.

Les figures imaginaires mobilisées ne restent pas isolées, mais s’inscrivent dans un récit structuré et cohérent, qui fait suite aux grandes idéologies de l’ère industrielle. Il comporte la même temporalité ternaire, passé harmonieux du climax (2), présent catastrophique et projet futur de sauvetage de la planète ; toutefois, le héros central du récit n’est plus le prolétariat comme dans la philosophie de l’histoire du XIXe, mais la nature. Certes, la place de celle-ci peut varier selon le type de récit, variations qui produisent le conservationnisme, l’écologie sociale ou l’écologie profonde (voir l’encadré, p. 32) ; le récit peut aussi être analysé comme une Weltanschauung, une idéologie, voire un mythe ; mais toutes ces variations n’ôtent rien au fait qu’il s’agit là de l’épure d’un grand récit, peut-être le seul survivant de la modernité tardive. Ce qui apporte un démenti aux philosophes postmodernes, comme Jean-François Lyotard, qui proclamaient la fin des grands récits, mais corrobore la prophétie de l’historien de la sociologie Robert Nisbet (1913-1996) : « Lorsqu’on écrira finalement l’histoire du XXe siècle, l’environnementalisme sera le mouvement social considéré comme le plus important de la période. (…) Le rêve d’un environnement parfait a tout le potentiel révolutionnaire de la prophétie marxiste. »

Les processus de diffusion de la conscience écologique

Pour comprendre la signification de l’adhésion des opinions à l’écologisme, il faut l’aborder à partir du grand récit écologiste qui imprègne la société civile des pays développés depuis la fin des années 60, et qui constitue la base de la conscience écologique. Comment celle-ci vient-elle aux citoyens ?

Au commencement œuvraient les entrepreneurs d’écologie politique, personnages charismatiques, tels que Paul Erlich ou B. Commoner, intronisés à la fois dans le monde scientifique et celui des médias (3). L’écologisme mêle énoncés scientifiques et discours militants, et bourgeonne à la lisière des communautés épistémiques, notamment des biologistes. De là, il diffuse dans les médias, l’école ou l’université qui agissent eux-mêmes sur les leaders d’opinion, enseignants, responsables associatifs…, lesquels alimentent la conscience écologique des citoyens ordinaires. Ceux-ci ne sont pas mus par un déterminisme à sens unique, mais forment des groupes de pression, élisent des représentants politiques et influencent la puissance publique.

Au total, la conscience écologique ne s’acquiert donc pas par expérience personnelle, mais par une médiation institutionnelle qui définit, mesure et porte à la connaissance du public les dégradations de l’environnement.

L’écologisme s’appuie sur des énoncés scientifiques et des normes fondées elles-mêmes sur des valeurs. Or celles-ci sont plus ou moins intenses et la cohérence du discours est plus ou moins forte selon le degré de conviction. En fonction de ces deux variables, quatre idéaux-types peuvent être définis dans la population des pays occidentaux, qui montrent des degrés différents d’appropriation de l’écologisme.

D’abord le groupe restreint des engagés dont les valeurs écologistes sont exclusives et le système d’opinion très cohérent. L’indicateur d’engagement le plus souvent utilisé est l’appartenance à une organisation écologiste. Ce sont eux qui s’adonnent le plus aux pratiques « écolos » quotidiennes et militantes : adeptes du vélo, du manger bio, du chauffage solaire, ils manifestent, pétitionnent et appliquent les récentes consignes de boycott. Les enquêtes européennes montrent que chaque pays compose différemment avec les associations environnementales. Les pays riches du Nord affichent les taux les plus élevés, supérieurs à 5 % de membres dans leur population, les pays d’Europe orientale et méditerranéenne les taux les plus faibles, inférieurs à 1 %, tandis que la France occupe une position médiane. Les engagés sont aussi ceux qui disposent des ressources les plus importantes, notamment en capital économique, social et culturel. Ils se recrutent dans les classes moyennes, parmi les salariés de l’Etat ou assimilés.

Les troupes plus fournies des sympathisants mettent également les valeurs écologistes au premier plan, mais de façon non exclusive et avec peu de pratiques contrairement aux engagés. On mesure leur importance par divers indicateurs : la propension à donner de l’argent pour la défense de l’environnement, le fait de privilégier ce thème plutôt que les questions d’économie ou de sécurité. Les résultats varient selon les pays et les indicateurs : ainsi 70 % des Néerlandais sont prêts à donner de l’argent pour la protection de l’environnement, contre seulement 5 % des Lituaniens. Cependant dans tous les cas, le taux des sympathisants est très supérieur à celui des engagés, et, avec les pays nordiques en tête, la hiérarchie environnementale des pays européens est respectée.

Puis vient la part majoritaire de la population qui accepte du bout des lèvres un environnementalisme minimal : les valeurs écologistes, enjeu consensuel et non plus conflictuel, recueillent désormais l’accord général. Ecologisme élargi mais aussi affadi, sans conséquence sur l’action, adopté du seul fait de la pression sociale et vécu par procuration. Leur profil est inverse de celui des sympathisants : plus âgés, plus pauvres et moins éduqués, avec davantage d’ouvriers et d’agriculteurs, ils se recrutent davantage en Europe orientale et méditerranéenne.

Enfin, ceux qui déclarent ignorer les problèmes écologiques représentent de faibles pourcentages. Ils sont cantonnés aux franges de la société à l’écart des réseaux d’information : ce sont les laissés-pour-compte de la société, ou les personnes âgées ayant perdu tout intérêt pour la vie publique.

Les hypothèses explicatives

L’hypothèse de la « postmodernisation » de Ronald Inglehart (4) est la plus connue : l’abondance matérielle de l’après-guerre, qui relègue les besoins économiques et sécuritaires au second rang fait émerger des valeurs nouvelles dont l’environnementalisme. D’où les taux d’écologisme les plus bas des pays les moins riches d’Europe orientale ou méditerranéenne et, dans chaque pays, des catégories sociales modestes.

Une deuxième hypothèse élargit la problématique des ressources en y incluant le capital culturel et social. A revenu égal, ce sont les individus les plus éduqués les plus environnementalistes : réceptivité plus grande aux médias ? Davantage d’ouverture d’esprit ? Sans doute aussi exposition plus longue à la socialisation politique scolaire et universitaire. Les écologistes disposent par ailleurs d’un capital social nettement plus élevé que la moyenne, celui-ci étant défini au sens de Robert Putnam, c’est-à-dire sociabilité, confiance en autrui et engagement associatif plus importants.

Cependant, si les ressources étaient le facteur exclusif de l’écologisme, les pays méditerranéens ou les catégories sociales modestes auraient rattrapé les taux des pays nordiques ou des classes moyennes. Or depuis trente ans que les enquêtes européennes existent, elles montrent que malgré les rattrapages économiques ou culturels, les écarts entre pays se maintiennent en matière d’environnementalisme. C’est pourquoi une troisième hypothèse peut être évoquée avec prudence : la culture politique et religieuse. En effet, l’Europe du Nord est de culture protestante, ce qui implique une conception plus « romantique » de la nature et un sens de l’action individuelle et un rapport à l’Etat très différents des pays méditerranéens.

De l’association à l’État

L’opinion écologiste a fluctué avec des hauts et des bas au cours des trente dernières années, de façon assez synchrone en Occident, et, en ce début de XXIe siècle, le consensus est toujours aussi vigoureux (5). En revanche, les formes sociologiques ont changé : l’associationnisme semble en déclin aujourd’hui et les organisations européennes et américaines comptent de moins en moins d’adhérents, de plus en plus âgés et aisés.

L’action environnementale a été déléguée à l’Etat, aux organismes paraétatiques et au tiers secteur ; les anciens militants se sont professionnalisés, principalement dans l’expertise ou l’éducation à l’environnement et, parfois, comme personnel politique dans les grandes ONG ou les partis verts. Les jeunes activistes sont peu intégrés aux organisations. Ils se mobilisent sur des objectifs ponctuels, souvent liés à une revendication Nimby (voir l’article, p. 54), en réseaux avec l’aide d’Internet et recherchent avant tout la visibilité médiatique. Les organisations traditionnelles telles qu’associations naturalistes ou syndicats servant seulement d’appui pour l’intendance et la logistique. Enfin, les actions sont éphémères et intermittentes. Dans le même temps, l’initiative environnementale est captée par l’Etat et ses antennes dans les politiques publiques ; il y a donc de moins en moins d’organisations instituées dans la société civile pour prendre en charge l’écologisme dans la durée, ce qui peut être analysé comme une forme de désinstitutionnalisation. Seuls quelques intellectuels organiques ou entrepreneurs de morale politique assurent encore la veille idéologique. Avec les militants âgés, ces derniers mohicans de l’écologisme constituent le petit reste des gardiens du récit.

 

NOTES

[1] J.-P. Bozonnet, « Les préoccupations environnementales en Europe. Réaction aux nuisances et construction idéologique », in D. Reynié et B. Cautrès (dir.), L’Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

[2] État optimal d’équilibre écologique en l’absence de toute intervention humaine.

[3] J. Jacob, Histoire de l’écologie politique, Albin Michel, 1999.

[4] R. Inglehart, « Public Support for Environmental Protection: Objective problems and subjective values in 43 societies », Political Sciences and Politics, vol. XXVIII, n° 1, mars 1995.

[5] R.E. Dunlap et A.G. Mertig, American Environmentalism: The U.S. environment movement, 1970-1990, Taylor & Francis, 1992.

Maître de conférences en sociologie, enseignant à l’IEP-Grenoble, il a codirigé, avec Joël Jakubec, L’Écologisme à l’aube du XXIe siècle. De la rupture à la banalisation ?, Georg, 2000, et publié « Les préoccupations environnementales de l’Europe », in Bernard Cautrès et Dominique Reynié (dir.), L’Opinion européenne 2001, Presses de Sciences po, 2001.

 

Dans la jungle des appellations mal contrôlées

Dans le riche univers des idéologies de protection de la nature, écartons d’abord l’écologie scientifique : elle n’est pas une conception du monde stricto sensu, mais une branche de la biologie. Selon Ernst Haeckel (1834-1919), elle étudie les relations de l’organisme avec son milieu et, pour les écologues actuels, elle est la science des écosystèmes.

L’écologisme s’appuie volontiers sur elle mais va beaucoup plus loin. Conception globale et normative du monde, il place la nature et l’environnement comme valeurs centrales et indique la voie à suivre aux plans personnel et collectif. Il s’agit donc d’un refus de l’anthropocentrisme : l’être humain n’est plus le seul « au centre » de l’univers. Il existe une grande variété d’écologismes.

Le conservationnisme place la nature seule au centre. Héritier des anciennes associations naturalistes, il s’occupe de la protection des animaux sauvages et des paysages ; le peintre et philosophe Robert Hainard (1906-1999) en est l’un des penseurs européens, et une organisation internationale comme le World Wildlife Fund (WWF) appartient à cette mouvance.

L’écologie profonde, surtout active aux Etats-Unis, est une variante radicale du conservationnisme. Pour elle, la nature est une valeur exclusive de toutes les autres, y compris de l’homme, considéré comme un envahisseur illégitime de la planète ; une de ses branches activistes, Earth Fist !, ne recule pas devant les attentats contre des stations ou des barrages.

L’écologie sociale privilégie bien la nature dans ses valeurs centrales, mais y ajoute aussi l’environnement et y maintient surtout la justice sociale. Murray Bookchin aux Etats-Unis en est l’un de ses maîtres à penser. La plupart des troupes militantes de l’écologisme en Occident s’y retrouvent et notamment les partis verts. Elle aussi peut être plus ou moins radicale, ce qui contribue par exemple aux éternels débats entre « réalistes » et « fondamentalistes » chez les Verts européens.

l’environnementalisme privilégie évidemment la valeur « nature », mais surtout l’environnement et touche aussi une population beaucoup plus large. Il sert souvent à désigner de manière péjorative les individus qui ont des velléités de protéger la nature et l’environnement, mais ne sont ni assez courageux pour modifier leur comportement personnel ni assez radicaux pour vouloir changer la société.

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