Nous sommes tous des souris blanches !

Le Monde, Luc Bronner, 19.août 2008

On espère que les chercheurs en sciences humaines sont dans les starting-blocks, dopés comme des bêtes de compétition olympique. Prêts à bondir et à faire chauffer des neurones qu’on imagine musculeux. Car la période est plus qu’excitante d’un point de vue intellectuel et scientifique – qui permettra peut-être de mettre de côté les éternels débats commémoratifs (méfiez-vous : les 50 ans de Mai 68 arrivent dans neuf ans et neuf mois) et les polémiques sans fin (vous êtes plutôt Siné ou Val ?). Voici un monde qui évolue, qui tourne, à une vitesse phénoménale, entraîné, secoué, par les crises énergétique et environnementale.

Sur ces sujets, les climatologues (A quel moment va-t-on commencer à bouillir ?), les océanologues (A quelle vitesse les mers vont-elles nous recouvrir ?), les géologues (Quelles réserves de pétrole ?), les biologistes (Combien d’espèces Homo sapiens sapiens extermine-t-il chaque jour ?), les économistes (Un baril à 250 dollars, comment ça marche ?), les géostratèges (Qui sera le futur roi du monde postpétrolier ?) s’en donnent à coeur triste, décrivant et annonçant les catastrophes les unes après les autres.

Un brin déprimant, certes. Mais la période nous offre également la possibilité d’assister à d’étonnantes expériences de laboratoire, comme pourraient en rêver les adeptes de la psychologie sociale ou les amoureux de la sociologie. Soit une planète – avec son système économique, ses rapports sociaux, ses organisations urbaines – sur laquelle pèsent de nouvelles contraintes. Soit, par exemple, un baril à 150 dollars, pour commencer doucement, puis à 200, 250, 300 dollars – comme si on augmentait la température dans un bocal.

Observez les petites souris blanches que nous sommes modifier leur comportement. D’abord l’insouciance – tout ça va bien finir par s’arranger. Puis les premières inflexions – prendre ou ne pas prendre sa voiture, telle est la question. Et des arbitrages difficiles – une maison individuelle, vraiment ? Les premiers signes de changement sont fragiles, mais visibles : 15 milliards de kilomètres de moins parcourus par les automobilistes américains au mois de mai, 20 milliards en juin. En pourcentage, c’est évidemment moins spectaculaire : le trafic diminue seulement de 3 % ou 4 % aux Etats-Unis. Assez toutefois pour contribuer à la chute de la demande d’essence, donc du baril de pétrole, et… redonner de l’espoir aux petites souris qui voudraient continuer à faire tourner leurs roues comme si rien n’avait changé !

Avec le réchauffement climatique, les enjeux sont plus lointains, ou du moins ne touchent pas encore directement au portefeuille. Mais nous voilà devant des transformations, sans doute difficiles à vivre, mais palpitantes à disséquer. Une occasion unique, au fond, d’ouvrir la boîte noire de la vie en société. Quels comportements allons-nous faire évoluer ? Quels choix volontaires dictés par le désir d’être des Terriens responsables ? Quelles décisions contraintes par l’urgence, par les pouvoirs publics, par le portefeuille ? Quels gagnants ? Quels perdants ? Quels effets secondaires ?

Les attentes sont fortes. Parce que tout le monde perçoit les prémices de nouveaux comportements – à commencer par ses propres pratiques. Le retour du local après des décennies d’abolition des distances ? Un urbanisme repensé qui mette fin à l’éparpillement du siècle passé ? Une adaptation des entreprises pour nous vendre du « durable jetable » ? Des modes de consommation alternatifs ? De nouveaux flux migratoires ? Ensevelies par les océans, bouillies par le réchauffement climatique, submergées par les catastrophes naturelles, les petites souris en sauront beaucoup plus sur elles-mêmes. On se rassure comme on peut.

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