La lutte contre l’effet de serre ne peut être imposée par le haut

Cet article un peu ancien, du Monde du 3 mai 2007, pour illustrer l’approche de la MNE Bordeaux-Aquitaine dans le cadre du projet d’Université populaire de l’environnement.  

Il faut d’abord permettre aux citoyens de comprendre, puis s’appuyer sur leurs initiatives pour trouver des solutions qu’ils auront eux-mêmes validées. Une politique de contrôle à sens unique par une administration centralisée ne peut être que contre-productive” 

Martin O’Connor, professeur d’économie à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement), participe au Groupement d’intérêt scientifique « climat, environnement, société » que viennent de créer, aux côtés de cet établissement, le CNRS, le CEA, l’Ecole polytechnique, l’université Pierre-et-Marie-Curie et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).

Le changement climatique est resté jusqu’ici le domaine réservé des sciences dures : climatologues, modélisateurs, environnementalistes… Quel peut être l’apport des sciences humaines et sociales ?

Le changement climatique est une question complexe, qui ne se réduit pas à des simulations numériques ou des calculs coût-bénéfice. Entrent en jeu le problème de la répartition du risque – inégale selon les régions du monde, le degré de développement des pays et le niveau de vie des individus -, celui de l’impact des politiques énergétiques mises en œuvre – c’est-à-dire aussi de la justification et de l’acceptation de ces politiques -, ainsi que celui de la responsabilité collective et individuelle.

Tout cela relève des sciences sociales et des humanités : l’économie, la sociologie, la psychologie, la philosophie… sont en première ligne. La meilleure expertise scientifique, le meilleur rapport de synthèse ne suffisent pas : sans passerelles avec la société, le travail des scientifiques va tourner à vide.

Comment la réalité du changement climatique est-elle perçue par le public ?

Il existe très peu d’études sur le sujet en France. Mais depuis la tempête de l’hiver 1999, la canicule de l’été 2003 et la banalisation de températures saisonnières hors normes, l’idée que le climat est en train de se modifier a fait son chemin dans les esprits. Il n’y a donc pas, de ce point de vue, d’obstacle à l’engagement d’une politique volontariste de lutte contre l’effet de serre. Le paradoxe vient de ce que les Français, plutôt fatalistes devant un phénomène « naturel » dont ils ont le sentiment qu’il leur échappe et qu’ils n’ont d’autre choix que de s’adapter, sont très récalcitrants devant des réformes politiques ressenties comme contraignantes ou injustes.

Comment faire accepter des mesures – taxes sur le pétrole ou les émissions de CO2, réduction de la consommation d’énergie, modifications du mode de vie – qui seront nécessairement astreignantes ?

Accepter la réalité du changement climatique et en accepter les conséquences pratiques sont deux choses totalement différentes. En France, l’administration et, au sens large, les décideurs pensent qu’une politique devrait être acceptée par le public au seul motif qu’elle est raisonnable. C’est-à-dire qu’elle correspond à un modèle de rationalité : des calculs scientifiques raisonnables, sur lesquels se fondent des scénarios climatiques raisonnables, qui légitiment eux-mêmes des politiques publiques raisonnables.

Mais ça ne fonctionne pas comme ça. En France, toute réglementation, dès lors qu’elle est subie, pousse à la résistance. Cette attitude est très hexagonale. Aux Etats-Unis par exemple, où l’individualisme est plus exacerbé, le citoyen n’agit pas en réaction à l’administration, mais parce qu’il se donne la liberté de suivre ses propres aspirations. Et en Afrique, où le pouvoir est à la fois plus coercitif et moins réglementé, chacun se débrouille pour s’aménager un espace de liberté.

Le combat est donc perdu d’avance ?

Non. La lutte contre l’effet de serre ne peut être imposée par le haut aux citoyens. Mais il est possible de faire en sorte qu’ils se l’approprient. Cela suppose de garantir que l’effort sera partagé par tous, riches et pauvres, puissants et faibles, sans tricherie. Qu’on ne décide pas par exemple de taxer les émissions de gaz à effet de serre, pour en exempter ensuite certains industriels. Cela demande, surtout, de développer une culture de base sur les causes et les conséquences du changement climatique, afin de combler le fossé qui existe aujourd’hui entre le scientifique et l’homme de la rue.

C’est dans cet esprit que le Joint Research Centre de l’Union européenne a conçu un outil multimédia (alba. jrc. it/vgas) qui permet d’évaluer sa contribution individuelle (logement, transport, habitudes de consommation…) aux émissions de gaz à effet de serre. Ou que sont menées, dans certaines villes, des expériences de « quartiers durables » où sont repensés la conception énergétique des bâtiments, les modes de déplacements, l’organisation de l’espace.

Il faut d’abord permettre aux citoyens de comprendre, puis s’appuyer sur leurs initiatives pour trouver des solutions qu’ils auront eux-mêmes validées. Une politique de contrôle à sens unique par une administration centralisée ne peut être que contre-productive.

Propos recueillis par Pierre Le Hir

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