Sciences sociales et humaines – La crise climatique : le défi sociétal

ec.europa.eu, Juin 2009 Sandrine Dewez

Crise climatique : le défi sociétal

Environnemental, le problème du changement climatique est aussi sociétal. Modes de vie, organisations sociales, systèmes de gouvernance sont amenés à évoluer. La communauté des sciences sociales et humaines cherche activement de nouvelles voies d’action collective…

«Nous sommes devant la menace la plus grave que le monde ait jamais eu à affronter: un problème historique se pose maintenant à l’action collective» alerte Scott Barrett, économiste et professeur à la Johns Hopkins University de Washington. En septembre 2008, à Paris, il était question du défi que représente pour l’humanité le réchauffement climatique. Économistes, psychologues, géographes, spécialistes du droit, de la philosophie, des médias, des sciences politiques, des populations, venus d’Europe et des États-Unis, étaient rassemblés autour du thème de «L’homme et la société face au changement climatique». Organisée par l’École d’économie de Toulouse dans le cadre de la présidence française de l’Union, la conférence des 22 et 23 septembre visait à favoriser les échanges interdisciplinaires dans le champ des sciences sociales et humaines (SSH). Un enjeu pour la Commission européenne, qui a mis en œuvre son premier programme SSH crédité de 600 millions € pour la durée du 7ème programme-cadre européen de recherche.

Vers une autre gouvernance climatique ?

«Le sujet d’entrée incontournable pour aborder le changement climatique, c’est le développement» avertit Amy Dahan, historienne et philosophe au CNRS – Centre National de la Recherche Scientifique (FR). Pour en comprendre les enjeux, un état des lieux des négociations internationales s’impose. Parvenir fin 2009 à un nouveau traité intergouvernemental ambitieux pour poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) au delà du 1er janvier 2013, tel est l’objectif que s’est fixée la convention des Nations unies sur le réchauffement climatique. À cette date, la première série d’engagements conclus dans le cadre du protocole de Kyoto sera en effet parvenue à son terme.

Une base de travail a été avancée fin 2007: diviser par deux les émissions de GES d’ici 2050. Mais l’objectif est jugé inéquitable par les pays en développement (PED) qui refusent de se voir imposer des limites à leur croissance. Les pays industrialisés, estiment-ils, doivent poursuivre seuls leurs efforts jusqu’en 2020. Premier passage obligé donc, garantir aux PED que leur aspiration légitime à de meilleures conditions de vie ne sera pas remise en cause. «Mais nous devons aussi changer de cap nous-mêmes», poursuit Amy Dahan. «Sinon, impossible de partager entre Nord et Sud la question de savoir comment nous allons vivre et consommer au plus bas niveau d’émission carbone possible. C’est sur ce point que nous devons avancer maintenant.»

Partir de nos technologies et infrastructures et s’appuyer sur le marché et les institutions existantes pour opérer une transition vers une société post-carbone, est-ce possible ? «Cela fait 25 ans que nous essayons sans y parvenir» rappelle Scott Barrett, «les incitants économiques pour développer de nouvelles technologies économes et propres, et les diffuser ensuite dans le monde entier sont actuellement inexistants. Le protocole de Kyoto ne fera aucune différence» affirme-t-il. La solution avancée par Scott Barrett s’inspire, elle, du succès obtenu par le protocole de Montréal dans l’élimination des gaz néfastes à la couche d’ozone. «D’après mes estimations, il a atteint un objectif cinq fois supérieur à celui que s’était fixé Kyoto, sans même essayer de le faire», précise-t-il. D’abord trouver pour chaque secteur de l’économie (électricité, automobile, transport maritime…) les incitants les plus efficaces pour faire évoluer les technologies. Sur cette base, établir des traités séparés pour obtenir un accord intergouvernemental sectoriel.

Scott Barrett ne voit pas d’autre solution, et rappelle qu’en cas d’échec des négociations, la tentation sera grande de considérer le réchauffement comme acquis et de n’investir que dans les secteurs qui en limitent l’impact (digues, climatisation, systèmes d’irrigation…), avec des conséquences dramatiques pour certaines populations.

Mettre l’imaginaire en mouvement

«Nous ne nous en sortirons pas sans innovations sociales» estime Amy Dahan. De nouvelles opportunités de réflexion pourraient émerger avec le cinquième rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui prépare une refonte complète des scénarios élaborés il y a 20 ans. Ces derniers, trop techniques, avec différentes fourchettes d’incertitude, n’ont pas convaincu l’opinion publique. Conçus dans une perspective globale, ils se révèlent contradictoires au plan local. Ils seront donc révisés. «C’est là une véritable occasion pour les sciences sociales et pour le politique de discuter, dans l’espace public, de nos choix de société jusqu’à la fin du siècle». Au programme: tester l’acceptabilité sociale des différentes options, accompagner les expériences de terrain, détecter les obstacles. «Si nous ne faisons pas cela, comment faire fonctionner l’imagination des gens?»

Ce mouvement vers une participation informée, active et engagée du citoyen dans les processus de décision, de nombreux intervenants, toutes disciplines confondues, l’appellent de leurs vœux. Ne serait-il pas déjà à l’œuvre ? «L’engagement croissant des individus dans des ONG ou des activités religieuses et ce partout dans le monde, observé dans une perspective de coévolution de l’espèce humaine avec la planète, est une propriété émergente du système actuel» analyse Richard Norgaard, spécialiste en économie écologique de l’University of California à Berkeley (US). Les individus trouveraient dans l’exercice de ces activités une alternative à la consommation, des satisfactions intellectuelles, sociales et identitaires. Nos modes de vies et de pensée seraient déjà sur le point d’évoluer. «Associés aux processus collectifs à l’œuvre dans la science, plutôt démocratiques et discursifs, ces évolutions nous emmènent peut-être déjà dans une autre direction, avec de nouvelles opportunités pour la gouvernance» observe Richard Norgaard.

Vers une refonte du système législatif ?

Mieux prendre en compte l’épuisement des ressources, les services rendus par les écosystèmes et la valeur de ce qui n’a pas de prix – un climat compatible avec la vie sur Terre. La loi peut-elle réaliser ce vœu quand l’économie échoue ? En l’état actuel, la réponse est non. «Nous devons inventer de nouvelles structures de droit et établir une jurisprudence de la Terre, cadre potentiel pour une nouvelle forme de gouvernance» déclare Jacqueline McGlade, directrice exécutive de l’Agence Européenne de l’Environnement. Par exemple obtenir que soient représentés, devant la loi, les espaces naturels menacés (rivières, glaciers, forêts…) et les espèces en voie de disparition. Et pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique, «nous devons obtenir en Europe le droit d’exploiter localement de nouvelles ressources énergétiques, renouvelables et propres, et de revendre le surplus de production dans un réseau de distribution décentralisé», explique Jacqueline McGlade. L’idée est celle d’une troisième révolution industrielle appelée de ses vœux par l’essayiste Jeremy Rifkin et dont les termes ont été repris dans une déclaration écrite adoptée au Parlement européen (0016/2007).

Difficile d’imaginer aujourd’hui quelles solutions présideront face à la crise climatique. Reflèteront-elles la diversité des besoins humains et la multiplicité des façons d’être au monde ? Quelles valeurs, quels intérêts guideront finalement les décisions? Sur ces questions essentielles, il nous appartient de nous déterminer. Et vite.


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