4Gas, projet d’un autre âge

Sud-Ouest, le 2 septembre 2008, Carte blanche à Françoise Taliano-des Garets, professeur d’histoire contemporaine à Science-Po Bordeaux

4Gas, projet d’un autre âge

Voici plus de deux ans en toute discrétion que le sort du Nord-Médoc et celui du dernier estuaire naturel d’Europe sont menacés de basculer. La menace a pour nom 4Gas, société détenue à 40 % par le groupe financier Carlyle alimenté par les fonds de pension américains. 4Gas a proposé au Port autonome de Bordeaux (PAB) d’installer au Verdon-sur-Mer un terminal méthanier, 3 cuves de 47 mètres de haut et une usine de regazéification.

Le tracé du gazoduc non déterminé (300 à 400 millions d’euros d’investissements) n’a pas encore fait l’objet d’un débat public alors que la demande d’autorisation pour le terminal est déposée depuis le 23 juin 2008. Les terrains, propriété de l’État, gérés par le PAB, jouxtent la plage du Verdon, à 400 mètres des habitations, à 800 mètres de l’école du village. Une telle proximité serait une première en France. La dangerosité impliquerait un classement Seveso 2 seuil haut.

Or, la pointe du Médoc vit du tourisme. Un port de plaisance, Port-Médoc, vient d’y être inauguré. La « fin des terres » offre un tourisme de nature, un environnement préservé, avec les stations de Soulac aux villas classées, Grayan, Montalivet, Le Verdon. Elle accueille 60 000 résidants en été, et la côte royannaise 500 000.

On ne comprend pas ce qui justifierait un tel choix économique, un tel saccage écologique, une telle atteinte à la sécurité des personnes. Nous sommes sur une zone Natura 2000 d’une grande richesse environnementale. Des espèces rares et protégées y vivent, tel le crapaud pélobate cultripède que le PAB se propose de faire migrer dans des lieux plus propices. Faut-il en rire ? Les habitants seraient tout autant exposés à des risques majeurs, à une pollution sonore, paysagère. Les touristes déserteront une pointe du Médoc Seveso 2 à l’eau javellisée par l’usine de regazéification. Les plaisanciers continueront-ils à amarrer leur bateau à 1 kilomètre des cuves, à naviguer alors que les règles de circulation des méthaniers sont drastiques ? Des méthaniers empruntant les passes si délicates entre Cordouan et la côte charentaise. Échouages, risques terroristes, on comprend la colère des Charentais.
Pourquoi admettre l’inacceptable ? L’emploi local ? 4Gas en annonce une trentaine en phase d’exploitation. Ce genre d’industrie hautement technicisée exige une main-d’œuvre qualifiée qui viendra de l’extérieur. Le chantier durerait trois ans. Trois ans de béton, est-ce le prix d’un estuaire ? L’alternative pourrait venir du projet Géovia de plates-formes logistiques écologiquement plus sûr et plus prometteur d’embauches. La taxe professionnelle ? La répartition se fera au prorata de la population de chacune des 11 communes de la CDC.

Soulac, la plus peuplée, refuse le terminal, consciente de ce qu’elle perdrait en touristes et sécurité. Les intérêts énergétiques de la France, de l’Europe ? Si tous les projets actuels de terminaux français aboutissaient – à l’exception du Verdon, ils concernent des sites industrialisés -, nous serions en 2015 en surcapacité de stockage. Il en fleurit dans toute l’Europe.
Les raisons de ce projet gazier sont ailleurs. Le PAB, malgré sa puissance foncière, cherche à se relancer alors que l’enclave du Verdon n’a jamais eu les infrastructures suffisantes en desserte ferroviaire et routière (1 h 30 par route du Verdon à Bordeaux distants de 100 kilomètres, 2 heures par train). Imaginons ce que serait le trafic poids lourds dans le Médoc si une telle installation se réalisait ! Mais surtout le PAB a-t-il le droit de décider du sort d’un estuaire et de ses habitants ? Quant à 4Gas, l’objectif est simple, profiter de sa position de monopole sur le site et spéculer sur le prix du gaz entre les deux rives de l’Atlantique.

Lors du très houleux débat public, les populations ont exprimé leur hostilité, leurs craintes mêlées au sentiment d’être méprisées par le pouvoir de l’argent et celui de technocrates décidant de leur destin. Signe des temps…

L’association Une pointe pour tous-Le collectif des deux rives, présidée par Lalou Roucayrol, compte 5 000 opposants. Très présente sur le terrain cet été, elle est aussi très active sur le Net. En avril 2008, les Verdonnais consultés par leur maire ont voté à 69 % contre le terminal. Les résidants secondaires n’y ont pas été conviés, le pourcentage du non aurait été encore plus élevé. Les élus charentais, Didier Quentin (Royan), Dominique Bussereau secrétaire d’État aux Transports, député de Charente-Maritime, Ségolène Royal présidente de Région, ceux de Gironde, Xavier Pintat (Soulac), la députée du Médoc Pascale Got, Serge Laporte conseiller général, s’y opposent. L’association, les communes de Royan, Saint-Georges-de-Didonne, Soulac ont lancé une action juridique contre l’investisseur et le PAB.

Il est temps maintenant que d’autres élus de Gironde favorables à l’écologie, au développement durable prennent position sur ce projet d’un autre âge. La pointe du Médoc est-elle une zone coloniale livrée au profit de sociétés spéculatives ? Est-ce tolérable au début du XXIe siècle, après le Grenelle de l’environnement, de détruire un espace naturel et touristique au mépris de ses habitants ? Est-ce cela le développement durable : l’économie aux dépens de l’environnement, du social et de la gouvernance ?

Deux propositions vont dans le bon sens, celle de Didier Quentin d’un parc naturel marin sur l’estuaire de la Gironde et les pertuis charentais, celle du président de la Région Aquitaine, Alain Rousset, d’un parc naturel régional du Médoc, sans précision sur Le Verdon. Le préfet de la Gironde, au titre de la loi littoral, a soumis la demande de 4Gas à enquête publique. Tous les habitants de la commune sans exception pourront s’exprimer. La venue à Royan le 5 septembre de Nathalie Kosciusko-Morizet est peut-être de bon augure.

Entre Cordouan, gardien de l’estuaire, et Bordeaux, patrimoine de l’Unesco, ce vaste territoire reconnu dans le monde entier pour sa beauté n’a-t-il pas déjà défini sa voie ? La centrale nucléaire du Blayais n’est-elle pas un tribut suffisant ? Si ce projet échoue, ce qu’il faut espérer, pour croire à la démocratie et préserver une nature exceptionnelle, il serait bon que les élus de tous bords mettent à profit le formidable élan né des deux rives et composent un véritable développement respectueux des hommes et de la nature.

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